Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Il est mort… Il est mort… »
Les yeux pleins de larmes, Jacques se retourna pour chercher Jenny du regard. Elle était debout, prête à bondir, n’attendant qu’un signal. Elle se faufila jusqu’à lui, s’accrocha à son bras, sans un mot.
Une escouade de sergents de ville venait de faire irruption dans le restaurant, et procédait à l’évacuation de la salle. Jacques et Jenny, serrés l’un contre l’autre, se trouvèrent pris dans le remous, poussés, bousculés, entraînés vers la porte.
Au moment où ils allaient la franchir, un homme qui parlementait avec les agents réussit à pénétrer dans le café. Jacques reconnut un socialiste, un ami de Jaurès, Henri Fabre. Il était blême. Il balbutiait :
— « Où est-il ? L’a-t-on transporté dans une clinique ? »
Personne n’osa répondre. Une main timide fit un geste vers le fond de la salle. Alors, Fabre se retourna : au centre d’un espace vide, la lumière crue éclairait un paquet de vêtements noirs, allongé sur le marbre comme un cadavre de la Morgue.
Dehors, un service d’ordre improvisé s’efforçait de disperser l’attroupement qui s’était amassé devant l’immeuble, et qui obstruait le carrefour.
Jacques vit Jumelin et Rabbe qui discutaient avec les agents. Remorquant Jenny, agrippée à lui, il réussit à les rejoindre. Ils arrivaient du journal, ils n’avaient assisté à rien ; pourtant, c’est d’eux qu’il apprit comment l’homme avait tiré, de la rue, à bout portant, par la fenêtre ouverte ; et comment, après une courte poursuite, des passants l’avaient arrêté.
— « Qui est-ce ? Où est-il ? »
— « Au commissariat de la rue du Mail. »
— « Venez », dit Jacques, en entraînant Jenny.
Un rassemblement s’était formé devant le poste de police. Jacques exhiba en vain sa carte de presse : on ne laissait plus pénétrer personne.
Ils allaient s’éloigner, lorsque Cadieux sortit du commissariat, sans chapeau et courant. Jacques le happa au passage. Cadieux se retourna, et avant de reconnaître Jacques (auquel il avait cependant parlé, tout à l’heure, devant l’Humanité), il le considéra un instant, l’œil égaré. Enfin, il murmura :
— « C’est vous, Thibault ?… Voilà le premier sang versé… la première victime… À qui le tour ? »
— « L’assassin ? » demanda Jacques.
— « Un inconnu. Il s’appelle Villain. Je l’ai vu. Un type jeune, vingt-cinq ans, peut-être. »
— « Mais, pourquoi Jaurès ? Pourquoi ? »
— « Un patriote, sans doute ! Un fou… »
Il dégagea son coude que Jacques tenait, et repartit, en courant.
— « Retournons là-bas », dit Jacques.
Suspendue au bras de Jacques, silencieuse et raidie, Jenny s’efforçait de marcher au même pas que lui.
Il se pencha :
— « Vous êtes fatiguée… Si je vous installais tranquillement, quelque part ? Je viendrais vous reprendre… »
Elle était malade d’émotion, de lassitude ; mais l’idée qu’ils pussent, en un pareil moment, se séparer… Sans répondre, elle se serra davantage contre lui. Il n’insista pas ; cette vivante tiédeur, à son côté, l’aidait à lutter contre son désespoir ; et, lui non plus, il ne se souciait guère de se trouver seul.
La nuit était lourde. L’asphalte empestait. Tout alentour de la rue Montmartre, les voies étaient noires de piétons. La circulation était interrompue. Des grappes humaines se penchaient aux fenêtres. Des passants, qui ne se connaissaient pas, s’interpellaient : « Jaurès vient d’être assassiné ! »
Un cordon de sergents de ville avait à peu près réussi à faire le vide devant le Croissant, et s’efforçait de maintenir à distance les vagues déferlantes venues des boulevards, où la nouvelle s’était répandue avec la rapidité d’un court-circuit.
Comme Jacques et Jenny arrivaient au carrefour, un détachement de gardes républicains montés débouchait de la rue Saint-Marc. Le peloton dégagea d’abord l’accès de la rue de la Victoire, jusqu’à la Bourse. Puis, il vint se déployer au centre de la place, et caracola quelques minutes pour refouler les curieux contre les maisons. À la faveur du désordre — des gens timorés s’échappaient par les rues latérales — Jacques et Jenny purent se glisser au premier rang. Leurs regards étaient fixés sur la façade du sombre café, dont les volets de fer étaient descendus. Par l’entrebâillement de la porte, gardée par des sergents de ville, et qui ne s’ouvrait plus que pour le va-et-vient de la police, on apercevait, par instants, la salle violemment éclairée.
Coup sur coup, deux taxis, plusieurs limousines à cocarde, franchirent le barrage. Ceux qui en descendaient, salués par l’officier qui dirigeait le service d’ordre, s’engouffraient précipitamment dans le café, dont la porte se refermait aussitôt. Des gens renseignés murmuraient des noms : « Le Préfet de police… le docteur Paul… Le Préfet de la Seine… Le Procureur de la République… »
Enfin, par la rue de la Victoire, une voiture d’ambulance dont le timbre clair tintait sans arrêt, s’avança au trot de son petit cheval. Un peu de silence se fit. Les agents placèrent la voiture devant l’entrée du Croissant. Quatre infirmiers sautèrent sur la chaussée et entrèrent dans le restaurant, laissant béante la porte arrière du véhicule.
Dix minutes passèrent.
La foule, énervée, piétinait sur place : « Qu’est-ce qu’ils foutent là-dedans ! » — « Faut bien faire les constatations, quoi ! »
Soudain, Jacques sentit les doigts de Jenny se crisper sur sa manche. La porte du Croissant venait de s’ouvrir à doubles vantaux. Tout le monde se tut. M. Albert sortit sur le trottoir. L’intérieur du café apparut illuminé comme une chapelle, et grouillant de sergots noirs. On les vit s’écarter, faire la haie, pour livrer passage à la civière. Elle était recouverte d’une nappe. Quatre hommes, nu-tête, la portaient. Jacques reconnut des silhouettes familières : Renaudel, Longuet, Compère-Morel, Théo Bretin.
Sur place, tous les fronts, instantanément, se découvrirent. À la fenêtre d’un immeuble, un timide : « Mort à l’assassin ! » jaillit, et monta dans la nuit.
Lentement, dans un silence qui permettait de distinguer le pas des porteurs, la civière blanche franchit le seuil, traversa le trottoir, se balança quelques secondes, et, d’un seul coup, disparut au fond du véhicule. Deux hommes, aussitôt, y montèrent. Un sergent de ville grimpa près du cocher. Puis l’on perçut nettement le bruit de la portière. Alors, tandis que le cheval démarrait, et que la voiture, encadrée par un peloton d’agents cyclistes, s’engageait, en tintant, vers la Bourse, une soudaine, une sourde et houleuse rumeur, couvrit la sonnerie grêle du timbre, et, s’élevant de partout à la fois, délivra enfin des centaines de poitrines oppressées : « Vive Jaurès !… Vive Jaurès !… Vive Jaurès !… »
— « Tâchons maintenant d’aller jusqu’à l’Huma », souffla Jacques.
Mais, autour d’eux, la foule semblait avoir pris racine. Les yeux restaient obstinément tournés vers le mystère de cette façade obscure, gardée par la police.
— « Jaurès, mort… », balbutia Jacques. Il répéta, après une pause : « Jaurès, mort… Je ne parviens pas à y croire… Surtout, je ne parviens pas à imaginer, à mesurer, les conséquences… »
Peu à peu, les rangs tassés se desserraient ; il devenait possible de se déplacer.