Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Que va faire la France ? » demanda Jenny.
— « Il paraît qu’un Conseil des ministres a été réuni, d’urgence, à quatre heures. Un communiqué avoue que le Conseil a envisagé les mesures nécessaires, pour la protection de nos frontières. L’agence Havas annonce ce soir que nos troupes de couverture ont pris leurs avant-postes ; mais on dit, d’autre part, que, pour éviter d’offrir à l’ennemi un prétexte de conflit, l’état-major songerait à laisser, tout le long de la frontière, une zone inoccupée, de quelques kilomètres… L’ambassadeur d’Allemagne est, en ce moment même, en conférence avec Viviani… Gallot, lui qui connaît bien les choses d’Allemagne, est très pessimiste. Il dit qu’il ne faut pas se faire d’illusions sur la formule ; que le Kriegsgefahrzustand est une façon déguisée de mobiliser avant le décret officiel de mobilisation… En tout cas, à l’heure actuelle, l’Allemagne est en état de siège : ce qui veut dire que la presse est muselée, que toute manifestation contre la guerre est maintenant impossible là-bas… C’est ça, pour moi, le plus grave, peut-être : le salut ne pourrait venir que du soulèvement populaire… Stefany, en revanche, comme Jaurès, s’entête dans son optimisme. Ils disent que le Kaiser, en choisissant cette mesure préliminaire au lieu de décréter la mobilisation, a prouvé qu’il cherchait encore à sauvegarder la paix. C’est plausible, après tout. L’Allemagne laisse ainsi au gouvernement de Pétersbourg l’ultime possibilité de faire un geste conciliant, de contremander peut-être la mobilisation russe. Il y a, paraît-il, depuis hier, un échange ininterrompu de télégrammes personnels entre le Kaiser et le tsar… Au moment où j’ai quitté Stefany, Jaurès venait d’être appelé au téléphone, de Bruxelles ; ils avaient tous l’air d’espérer un message important… Je ne suis pas resté, je voulais voir ce que vous deveniez… »
— « Ne vous occupez pas de moi », dit vivement Jenny. « Remontez vite là-haut. Je vous attends. »
— « Là ? Debout, dans la rue ? Non !… Venez au moins vous asseoir au Progrès. »
Ils partirent rapidement vers la rue du Sentier.
— « Bonjour ! » fit une voix caverneuse.
Jenny se retourna, et aperçut, derrière eux, un vieux Christ échevelé, drapé dans une blouse noire de typo. C’était Mourlan.
Jacques dit aussitôt :
— « L’Allemagne mobilise ! »
— « Pfuit ! Je sais… C’était couru !… » Il cracha. « Rien à faire… Il n’y a jamais rien à faire !… Et il n’y aura rien à faire, d’ici longtemps ! Tout doit être détruit. Toute notre civilisation doit disparaître, pour qu’on puisse construire quelque chose de propre ! »
Il y eut un silence.
— « Vous alliez au Progrès ? » demanda Mourlan. « Moi aussi. »
Ils firent quelques pas, sans échanger un mot.
— « Tu as réfléchi à ce que je t’ai dit, ce matin ? Tu ne te débines pas ? » reprit le vieux typo.
— « Pas encore. »
— « À ta guise… » Il hésita : « Moi, je viens de la Fédé… » Il jeta vers la jeune fille un coup d’œil investigateur, et fixa sur Jacques un regard insistant. « J’aurais deux mots à te dire. »
— « Parlez », dit Jacques. Et, posant sa main sur l’avant-bras de Jenny, il précisa : « Parlez librement, entre amis. »
— « Bon », fit Mourlan. Il appuya deux doigts calleux sur l’épaule de Jacques, et baissa la voix : « Tuyau sérieux : le ministre de la Guerre a signé aujourd’hui l’ordre d’arrêter tous les suspects inscrits au Carnet B. »
— « Ah… », fit Jacques.
Le vieux secoua affirmativement la tête, et siffla entre ses dents :
— « Avis à ceux que ça intéresse ! »
Il s’aperçut que Jenny était toute pâle, et le dévisageait avec effroi. Il lui sourit :
— « Du calme, belle enfant… Ça ne veut pas dire qu’on va tous nous coller au mur, ce soir… Mais l’ordre est donné, à tout hasard ; pour que, le jour où il leur plaira de nous mettre à l’ombre, et d’organiser en toute impunité leur grand casse-pipe, ils n’aient plus qu’à faire exécuter l’ordre par leurs brigades spéciales… Déjà, les “poulets” travaillent, dans la banlieue. On a perquisitionné au Drapeau rouge, paraît-il ; et à la Lutte. Iszakovitch a failli se faire pincer ce matin dans une rafle, à Puteaux. Fuzet, lui, est coffré : on l’accuse d’être l’auteur des Mains sanglantes, tu sais, l’affiche contre l’état-major… Ça va barder, faut s’y attendre, mes petits. »
Ils entrèrent dans le café. Jacques installa la jeune fille dans la salle du bas, où il n’y avait presque personne.
— « Prenez quelque chose avec nous », proposa Jacques au typo.
— « Non. » Mourlan leva la main vers le plafond : « Je vais monter, un instant, prendre le vent… Ce qu’il a dû s’en dire, des sottises, là-haut, depuis ce matin !… Au plaisir ! » Il serra la main de Jacques, et murmura une dernière fois : « Crois-moi, gamin, débine-toi ! »
Avant de s’éloigner, il enveloppa les deux jeunes gens d’un bon sourire amical, inattendu. Ils entendirent son pas sonore ébranler le petit escalier en vrille.
— « Où coucherez-vous ce soir ? » questionna Jenny, angoissée. « Pas à cet hôtel dont ils ont pris l’adresse, hier ? »
— « Oh ! » fit-il nonchalamment, « je ne suis même pas certain qu’on m’ait fait l’honneur de me mettre sur les listes noires… » Il ajouta, voyant son regard anxieux : « D’ailleurs, soyez tranquille, je n’ai pas l’intention de reparaître chez Liebært. J’ai déposé mon sac, ce matin, chez Mourlan. Et, quant aux papiers compromettants que je puis avoir, ils sont dans ce paquet que j’ai laissé chez vous. »
— « Oui », dit-elle, en le regardant. « À la maison, vous ne risquez rien. »
Il était resté debout. Il commanda un thé, mais n’eut pas la patience d’attendre que Jenny fût servie :
— « Êtes-vous bien ?… Je retourne à l’Huma… Ne bougez pas. »
— « Vous reviendrez ? » dit-elle, d’une voix oppressée. Elle était soudain prise de peur. Elle baissa les yeux pour qu’il ne vît pas sa détresse. Elle sentit la main de Jacques se poser sur la sienne. Ce reproche muet la fit rougir : « Je plaisante… Allez !… Ne vous occupez pas de moi… »
Restée seule, elle but quelques gorgées du thé qu’on lui apporta, un breuvage amer qui sentait la camomille ; puis, repoussant sa tasse, elle s’accouda au marbre frais.
Par la baie largement ouverte, entrait, avec les bruits de la rue, un jour aveuglant, qui faisait miroiter les glaces, les étagères de verre, les barres de cuivre, l’acajou du comptoir. Parmi tous ces reflets, derrière le zinc, dans un murmure de source, le cafetier rinçait des carafes. Des journaux traînaient sur les tables. Jenny regardait autour d’elle, sans penser à rien. Le temps passait. Dans son cerveau fatigué, des obsessions puériles, ou bien des idées sombres, des peurs soudaines, erraient comme des fantômes. Elle s’efforça de fixer son attention sur un chat gris, couché en rond près d’elle, sur la banquette. Dormait-il, ce chat ? Les yeux étaient clos, mais les oreilles, mobiles. Il avait surtout l’air contracté par la volonté de dormir. Subissait-il, lui aussi, cette panique vague qui planait ? Le bout de ses pattes recourbées avait un abandon moelleux, qui pourtant paraissait feint. Dormait-il ? Ou faisait-il semblant ? Pour tromper qui ? Lui-même, peut-être ?… Le soir commençait à tomber. De temps à autre, des hommes, des ouvriers, entraient, échangeaient avec le cafetier un regard de connivence, traversaient la salle et grimpaient à l’entresol ; au moment où ils ouvraient la porte de l’étage, une bouffée de bruit, des éclats de discussion, se mêlaient un instant à la rumeur du dehors.