Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Venez. »
Comment atteindre la rue du Croissant ? Inutile de songer à fendre le barrage qui gardait le carrefour ; non plus que de rejoindre les grands boulevards par la rue Montmartre.
— « Tournons l’obstacle », dit Jacques, « la rue Feydeau et le passage Vivienne ! »
Ils sortaient à peine du passage et débouchaient dans la cohue du boulevard Montmartre, lorsqu’une irrésistible poussée de foule les bouscula, les entraîna.
Ils tombaient en pleine manifestation : une colonne de jeunes patriotes, brandissant des drapeaux et gueulant la Marseillaise, dévalait du boulevard Poissonnière, en une coulée qui occupait toute la largeur de la voie, et refoulait tout devant elle.
« À bas l’Allemagne !… Mort au Kaiser !… À Berlin !… »
Jenny, soulevée, sentit qu’elle perdait l’équilibre. Elle eut l’impression qu’elle allait être arrachée à Jacques, piétinée. Elle poussa un cri de panique. Mais il avait passé le bras autour de sa taille, et il la serrait vigoureusement contre lui. Il parvint à la porter, à la pousser jusque dans l’embrasure d’une porte cochère, qui était close. Aveuglée par la poussière que remuait ce piétinement de troupeau, assourdie par la stridence des cris, des chants, terrifiée par ces visages hurlants qui frôlaient le sien avec des regards de fous, elle aperçut, presque à portée de sa main, une poignée de cuivre. Rassemblant ce qui lui restait d’énergie, elle fit un brusque effort, tendit le bras et s’agrippa à cette poignée, qui lui parut être le salut. Il était temps : elle se sentait défaillir. Elle ferma les yeux, mais ses doigts crispés sur la barre de cuivre ne lâchèrent pas prise. Elle entendait, contre son oreille, la voix essoufflée de Jacques qui répétait : « Cramponnez-vous… N’ayez pas peur… Je vous tiens… »
Quelques minutes s’écoulèrent. Il lui parut enfin que le tumulte s’éloignait. Elle rouvrit les yeux, et vit Jacques lui sourire. Le flot humain continuait à couler le long d’eux, mais moins vite, en vagues espacées, sans cris : des curieux, plutôt que des manifestants. Elle tremblait encore de tous ses membres, et ne pouvait pas reprendre haleine.
— « Courage », murmura Jacques. « Vous voyez, c’est fini… »
Elle passa la main sur son front, assujettit son chapeau et s’aperçut que son voile était déchiré. « Que dire à maman ? » songea-t-elle, étourdie.
— « Essayons de sortir de là », dit Jacques. « Vous sentez-vous la force d’avancer ? »
Le mieux était de suivre le courant, et de s’échapper par une voie latérale. Il avait renoncé à l’Humanité. Non sans une courte et involontaire irritation ; mais, ce soir, il avait charge d’âme : un être fragile, infiniment précieux, lui était confié. Il devinait que Jenny était à la limite de sa résistance nerveuse, et il n’avait plus d’autre souci que de la ramener avenue de l’Observatoire. Elle se laissait soutenir et guider. Elle ne crânait plus ; elle ne répétait plus : « Ne vous occupez pas de moi… » Elle s’appuyait, au contraire, de tout son poids sur le bras de Jacques, avec un abandon qui trahissait malgré elle le degré de son épuisement.
À petits pas, ils gagnèrent la place de la Bourse, sans rencontrer un taxi. Trottoirs et chaussée étaient envahis par les piétons. Tout Paris semblait dehors. Dans les salles de cinéma, la nouvelle du crime avait été projetée sur l’écran au milieu de la représentation, et, partout, la séance avait été levée, dans l’angoisse. Les gens qui les dépassaient parlaient haut, et des mêmes choses. Jacques saisissait au passage des bribes de conversation : « La gare du Nord et la gare de l’Est sont occupées par la troupe, depuis ce soir… » — « Qu’est-ce qu’on attend ? Pourquoi la mobilisation n’était-elle pas encore… » — « Au point où nous en sommes, voyons ! il faudrait un miracle, pour… » — « Moi, j’ai télégraphié à Charlotte qu’elle revienne demain, avec les enfants… » — « Je lui ai dit : Madame ! si vous aviez un fils de vingt-deux ans, peut-être que vous ne parleriez pas comme ça ! ! ! »
Les crieurs de journaux se faufilaient entre les groupes :
— « Assassinat de Jaurès ! »
Place de la Bourse, aucune voiture n’était en station.
Jacques fit asseoir Jenny sur l’entablement des grilles. Il restait près d’elle, debout, tête baissée. Il murmura, de nouveau :
— « Jaurès, mort… »
Il pensait : « Qui recevra demain le délégué allemand ? Et qui, maintenant, nous défendra ? Jaurès est le seul qui n’aurait jamais désespéré… Le seul que le gouvernement ne serait jamais parvenu à faire taire… Le seul, peut-être, qui pouvait encore empêcher la mobilisation… »
Des gens pressés entraient dans le bureau de poste, dont les fenêtres illuminées éclairaient le trottoir. C’était là qu’il était venu expédier la dépêche à Daniel, le soir du suicide Fontanin, le soir où il avait revu Jenny… Pas même quinze jours !…
Sur la façade du kiosque à journaux, les éditions spéciales arboraient des manchettes menaçantes : Toute l’Europe en armes… La situation s’aggrave d’heure en heure… Les ministres sont en délibération à l’Élysée pour prendre les décisions que comportent les mesures provocantes de l’Allemagne…
Un ivrogne qui passait devant eux en zigzaguant, lança, d’une voix avinée : « À bas la guerre ! » Et Jacques remarqua que, ce soir, c’était la première fois qu’il entendait ce cri. C’eût été puéril d’en tirer une conclusion. Néanmoins, le fait était frappant : ni devant la dépouille de Jaurès ni sur les boulevards, devant les patriotes qui clamaient : « À bas Berlin ! » aucune voix n’avait poussé le cri de révolte, qui l’avant-veille encore, retentissait spontanément dans toutes les manifestations de la rue.
Un taxi libre passa, de l’autre côté de la place. Des gens le hélaient. Jacques courut, sauta sur le marchepied, amena l’auto devant Jenny.
Ils s’y jetèrent, l’un contre l’autre, sans un mot. Ils étaient dans le même état d’anxiété et de détresse, choqués comme s’ils venaient d’échapper à un accident. Mais cette voiture les isolait enfin de l’univers hostile. Jacques avait pris Jenny dans ses bras ; il l’étreignit avec force : en dépit de sa lassitude, il éprouvait une sorte d’exaltation paradoxale, un goût de vivre plus violent que jamais.
— « Jacques », souffla Jenny à son oreille, « où allez-vous passer la nuit ? » Et, vite, comme si elle récitait une phrase préparée : « Venez à la maison. Là, vous ne risquez rien. Vous vous reposerez sur le divan de Daniel. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il pétrissait entre ses doigts la main de la jeune fille, une main qui n’était pas seulement, comme de coutume, sans résistance et douce, mais brûlante, nerveuse, vivante, et qui semblait rendre les caresses.
— « Je veux bien », dit-il, simplement.
Ce fut seulement au bas de l’escalier, quelques instants plus tard, — au moment où, marchant derrière Jenny, il s’aperçut qu’il étouffait machinalement son pas pour longer la baie vitrée de la loge — qu’il eut conscience de la situation, et mesura du même coup la preuve de confiance et d’amour que Jenny lui donnait : elle était seule à Paris, et elle lui offrait, à l’insu de Mme de Fontanin, à l’insu de Daniel, de passer la nuit chez elle… La gêne qu’il en ressentit, Jenny devait l’éprouver, pensait-il, jusqu’à l’angoisse. Il se trompait : elle agissait, après réflexion, conformément à ce qu’elle jugeait être bien, et ne s’inquiétait de rien autre. Depuis la rencontre des policiers, elle tremblait pour Jacques. L’espoir qu’il consentirait à se réfugier avenue de l’Observatoire, l’obsédait. Et ce projet — qui, huit jours plus tôt, ne lui aurait pas même paru convenable — avait si bien pris racine dans son esprit, qu’elle n’en distinguait plus la témérité ; elle était seulement reconnaissante à Jacques d’avoir accepté si vite.