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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Il y eut un silence, et comme une brusque levée d’espoirs.

Jumelin lui-même ne trouvait rien à répliquer. Mais il n’aimait pas reconnaître ses torts ; il dévia la question :

— « Les obligations que la France a contractées… Les connaît-on, seulement, ces obligations ? Qui sait au juste quels engagements nouveaux Poincaré, travaillé par Isvolsky, a pris, au nom de la France, depuis deux ans ? »

— « Et qu’a répondu le ministre ? » demanda Jacques. « L’offre de Schœn a naturellement été considérée aux Affaires étrangères comme un “piège” ? C’est l’éternel refrain de la diplomatie française ! »

— « Sinon comme un piège », rectifia Cadieux, qui se piquait d’être renseigné, « du moins comme une provocation déguisée : une sorte d’ultimatum. »

— « Dans quel but ? »

— « Mais, de contraindre la France à se prononcer tout de suite ! Tout le monde sait que le plan de campagne de l’état-major allemand est de remporter, dès le début, sur le front français, une victoire décisive qui lui permettrait de se retourner ensuite vers le front oriental. Il importe donc que l’Allemagne puisse attaquer le plus tôt possible la France. D’où le désir allemand d’obliger la France à entrer en guerre avant que la bataille s’engage sur le front germano-russe ! »

Stefany, depuis un instant, donnait des signes d’impatience. Sa voix vibrante coupa court au débat :

— « Vous raisonnez tous, bon Dieu, comme si la guerre était déclarée, ou allait l’être tout à l’heure ! Et cela, au moment où l’alliance des socialistes français et allemands va se resserrer plus étroitement que jamais ! au moment même où l’arrivée de Müller, qui sera parmi nous ce soir, permet de compter enfin sur une action commune, immédiate, décisive ! »

Tous se turent. Un instant, l’ombre de Jaurès plana dans la pièce. Stefany parlait comme eût parlé le Patron. Dans les circonstances présentes, en effet, l’envoi officiel, à Paris, d’un délégué de la social-démocratie, pour sceller, en dépit des gouvernements, le pacte de paix entre les peuples, n’était-ce pas un fait sans précédent, et dont il était légitime de tout espérer ?

— « Ils sont chics, ces Allemands ! » s’écria Jumelin. Et sa confiance juvénile, succédant sans transition aux vues les plus pessimistes, symbolisait assez bien le désarroi général.

L’entrée de Renaudel fit diversion.

Il était pâle et bouffi. Son regard était absent. Il avait passé la nuit à veiller le corps de son ami.

Il venait assister à la réunion du bureau de la Fédération socialiste de la Seine, qui avait été convoqué d’urgence, ce matin, à l’Humanité, afin d’examiner la situation créée dans le Parti par la disparition du chef. Et il désirait, auparavant, entretenir Stefany de l’appel que venait de lancer l’Union des Syndicats. Il affirmait que, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Nantes, à Rouen, à Lille, partout, de nouvelles manifestations s’organisaient. — « Non, non », répétait-il, en serrant les poings, « il ne faut pas encore désespérer ! »

On les laissa seuls. Et Jacques, après avoir essayé de voir Gallot, qui n’était pas dans son bureau, s’éclipsa : avant de rejoindre Jenny, il voulait prendre le vent des milieux anarchistes, et passer au Libertaire.

Mais, place Dancourt, il se heurta aux frères Cauchois, deux ouvriers maçons, habitués du Libertaire, — qui le dissuadèrent d’aller plus loin.

— « On en vient. N’y a personne. Les copains se garent. La police rôde. À quoi bon se faire repérer ? »

Jacques les accompagna un bout de chemin. Ils allaient devant eux sans but. Ils avaient exceptionnellement déserté leur chantier, « à cause de tout ça ».

— « Qu’est-ce que tu en dis, toi, de leur guerre ? » demanda l’aîné, un grand rouquin, taché de son, assez grossier de traits, mais dont l’œil bleuâtre avait, ce matin, des douceurs inaccoutumées.

— « Il s’en fout, lui, il est Suisse », coupa le cadet. (Bien qu’il ne fût pas son jumeau, il était une vivante réplique de son frère ; mais, à la façon dont une sculpture achevée ressemble à son premier épannelage.)

Jacques jugea inutile d’entrer dans des précisions.

— « Non, je ne m’en fous pas », dit-il sombrement.

Le cadet observa, de bonne grâce :

— « Bien sûr. Mais ça n’est tout de même pas comme si tu étais dans le jus, comme nous. »

L’aîné, qui avait dû boire un peu pour fêter ce congé improvisé, se montrait loquace :

— « Oh, nous, c’est simple. Celui qui n’a que sa carcasse, il y tient !… Je ne dis pas que, à l’occasion, on ne se ferait pas crever la peau pour ses idées. Mais, pour celles des patriotards, salut ! Ceux à qui ça plaît, qu’ils y aillent ! Notre patrie, à nous, c’est là où on peut travailler tranquille. Est-ce pas, Jules ? »

Le cadet, défiant, sifflotait.

— « Alors ? » demanda Jacques. « Si on mobilise, pourtant… — vous autres, quoi ? » (Il pensait à son propre cas. La réponse qu’il avait faite à la question d’Antoine : « Que vas-tu faire ? » était rigoureusement sincère. Il ne savait pas. Il lutterait, désespérément. Mais où ? et avec qui ? et comment ?… Il se refusait d’ailleurs à y réfléchir : c’eût été déjà douter de la paix.)

Le cadet jeta vers son aîné un regard furtif, et, comme s’il redoutait que l’autre ne bavardât, il répondit précipitamment :

— « On n’est mobilisé que le neuvième jour. On a le temps de voir venir. »

Mais l’aîné n’avait pas remarqué l’avertissement de son frère. Il se pencha vers Jacques, et baissa la voix :

— « Tu connais Saillavar ? Non ? Un grêlé… Saillavar, il est de Port-Bou. Alors, tu penses ! La frontière espagnole, il sait ça par cœur, lui, comme nous les rues de Ménilmuche… » Il cligna confidentiellement de l’œil : « En Espagne, même s’il y a la guerre, paraît que ça reste neutre. Là-bas, c’est franc : rien ne t’empêche de gagner ta croûte, comme un homme… Et, pour le travail, on n’en craint pas beaucoup. Est-ce pas, Jules ? »

Le cadet regardait Jacques en dessous. Ses prunelles bleues eurent une lueur de métal. Il grommela :

— « Va jamais raconter ça, toi ! »

— « Sois tranquille », fit Jacques, en leur serrant la main.

Il les regarda s’éloigner, songeur, et secoua négativement la tête :

— « Non, pas ça… Pas moi… Filer en pays neutre, ça peut se défendre. Mais, si c’est pour “travailler tranquille” et “gagner sa croûte”, pendant que les autres… Non !… » Il fit quelques pas et s’arrêta de nouveau : « Alors, quoi ? »

LXV

Anne, d’un pas résolu, s’était approchée du téléphone. Elle allait décrocher le récepteur, lorsqu’elle pensa : « Je suis idiote. Onze heures vingt ; il est encore à l’hôpital… Si j’allais le surprendre, à la sortie ? Là, il ne m’échappera pas. »

Elle se souvint qu’elle avait donné congé au chauffeur pour la matinée. Afin de ne pas perdre une minute — afin surtout de n’avoir pas à patienter — elle sortit de chez elle dès qu’elle fut prête, et sauta dans un taxi.

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