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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Antoine, étendu sur son divan, perçut dans le vestibule la voix de Jacques, que Léon reconduisait vers l’escalier.

Il ouvrit précipitamment la porte :

— « Jacques !… Écoute… »

Et, comme Jacques, surpris, venait à lui :

— « Tu t’en vas ? »

— « Oui. »

— « Entre une minute », fit Antoine, d’une voix trouble, en lui touchant le bras.

Jacques était venu rue de l’Université avec le désir d’avoir avec son frère un entretien seul à seul. Il aurait voulu l’avertir de l’usage qu’il avait fait de sa fortune ; il lui déplaisait de paraître se cacher d’Antoine. Et, même, il s’était dit : « Peut-être lui parlerai-je de Jenny… » Bien qu’il fût pressé par l’heure, il accepta de bonne grâce ce tête-à-tête, et pénétra dans le petit bureau.

Antoine referma la porte.

— « Écoute », reprit-il, sans se rasseoir. « Causons sérieusement, mon petit. Qu’est-ce que… tu comptes faire, toi ? »

Jacques affecta un air étonné, et ne répondit pas.

— « Tu as été réformé. Mais, en cas de mobilisation, on revisera toutes les réformes, on enverra tout le monde au feu… Qu’est-ce que tu comptes faire, toi ? »

Jacques ne pouvait se dérober :

— « Je n’en sais rien encore », dit-il. « Pour l’instant, je suis légalement hors de leurs griffes : ils ne peuvent rien contre moi. » Devant le regard insistant de son frère, il ajouta, sèchement : « Ce que je peux te dire, c’est que je me couperais plutôt les deux mains que de me laisser mobiliser. »

Antoine détourna les yeux, une seconde.

— « C’est l’attitude la plus… »

— « … la plus lâche ? »

— « Non ; je n’ai pas pensé ça », fit Antoine, affectueusement. « Mais, peut-être : l’attitude la plus égoïste… » Comme Jacques ne bronchait pas, il poursuivait : « Ne crois-tu pas ? En un pareil moment, refuser de servir, c’est faire passer son intérêt personnel avant l’intérêt général. »

— « Avant l’intérêt national ! », riposta Jacques. « L’intérêt général, l’intérêt des masses, c’est manifestement la paix, et non la guerre ! »

Antoine fit un geste évasif, qui semblait vouloir écarter de la conversation toute controverse théorique. Mais Jacques insista :

— « L’intérêt général, c’est moi qui le sers — par mon refus ! Et je sens bien — je sens d’une façon indubitable — que ce qui se refuse en moi, aujourd’hui, c’est le meilleur ! »

Antoine retint un mouvement d’impatience :

— « Réfléchis, voyons… Quel résultat pratique peux-tu espérer de ce refus ? Aucun !… Quand tout un pays mobilise, quand l’immense majorité — comme ce serait le cas — accepte l’obligation de la défense nationale, quoi de plus vain, de plus voué à l’échec, qu’un acte isolé d’insubordination ? »

Le ton restait si volontairement mesuré, si affectueux, que Jacques en fut touché. Très calme, il regarda son frère, et esquissa même un sourire amical.

— « Pourquoi revenir là-dessus, mon vieux ? Tu sais bien ce que je pense… Je n’accepterai jamais qu’un gouvernement puisse me forcer à prendre part à une entreprise que je considère comme un crime, comme une trahison de la vérité, de la justice, de la solidarité humaine… Pour moi, l’héroïsme, il n’est pas du côté de Roy : l’héroïsme n’est pas de prendre un fusil et de courir à la frontière ! c’est de lever les crosses — et de se laisser conduire au poteau, plutôt que de se faire complice !… Sacrifice illusoire ? Qui sait ? C’est l’absurde docilité des foules qui a rendu et rend encore les guerres possibles… Sacrifice isolé ? Tant pis… Si ceux qui ont le cran de dire “non” doivent être peu nombreux, qu’y puis-je ? C’est peut-être simplement parce que… » Il hésita : « parce qu’une certaine… force d’âme ne court pas les rues… »

Antoine avait écouté, debout, étrangement immobile. Un mouvement imperceptible faisait vibrer la ligne de ses sourcils. Il regardait fixement son frère, et respirait à petites bouffées, comme un dormeur.

— « Je ne nie pas qu’il faille une force morale peu commune pour s’insurger, seul ou presque, contre un décret de mobilisation », fit-il enfin, avec douceur. « Mais c’est une force perdue… Une force qui va stupidement se briser contre un mur !… L’homme convaincu, qui se refuse à la guerre et se fait fusiller pour sa conviction, je lui accorde toute ma sympathie, toute ma pitié… Mais je le tiens pour un rêveur inutile… Et je lui donne tort. »

Jacques se contenta d’écarter légèrement les bras, comme il avait fait déjà lorsqu’il avait dit : « Qu’y puis-je ? »

Antoine le considéra un instant en silence. Il ne désespérait pas encore.

— « Les faits sont là, et nous pressent », reprit-il. « Demain, la gravité des événements — des événements qui ne dépendent plus de personne — peut obliger l’État à disposer de nous. Crois-tu vraiment que ce soit l’heure, pour nous, d’examiner si les contraintes que nous impose notre pays sont en accord avec nos opinions personnelles ? Non ! Les responsables décident, les responsables commandent… Dans mon service, quand j’ordonne d’urgence un traitement que je juge opportun, je n’admets pas qu’on le discute… »

Il leva gauchement la main vers son front, et posa une seconde ses doigts sur ses paupières, avant de continuer, avec effort :

— « Réfléchis, mon petit… Il ne s’agit pas d’approuver la guerre — crois-tu que je l’approuve ? — il s’agit de la subir. Avec révolte, si c’est notre tempérament ; mais une révolte intérieure, et que le sentiment du devoir sache museler. Marchander notre concours, au moment du danger, ce serait trahir la communauté… Oui, c’est là que serait la vraie trahison, le crime envers les autres, le manque de solidarité… Je ne prétends pas nous interdire le droit de discuter les décisions que le gouvernement va prendre. Mais plus tard. Après avoir obéi. »

Jacques ébaucha un nouveau sourire :

— « Et moi, vois-tu, je prétends qu’un individu est libre de se désintéresser totalement des prétentions nationales au nom desquelles les États se font la guerre. Je nie à l’État le droit de violenter, pour quelque motif que ce soit, les hommes dans leur conscience… Je répugne à employer toujours ces grands mots. Pourtant, c’est bien ça : c’est ma conscience qui parle plus haut, en moi, que tous les raisonnements opportunistes, comme les tiens. Et c’est elle, aussi, qui parle plus haut que vos lois… La seule façon d’empêcher que la violence ne règle le sort du monde, c’est d’abord de se refuser, soi, à toute violence ! J’estime que le refus de tuer est un signe d’élévation morale qui a droit au respect. Si vos codes et vos juges ne le respectent pas, c’est tant pis pour eux : tôt ou tard, ils auront un compte à rendre… »

— « Soit, soit… », fit Antoine, agacé de voir l’entretien dévier de nouveau vers les idées générales. Et, croisant les bras : « Mais, pratiquement, quoi ? »

Il s’avança vers son frère, et, dans un de ces mouvements spontanés qui étaient si rares entre eux, il lui saisit tendrement les épaules de ses deux mains :

— « Réponds-moi, mon petit… On mobilise demain : qu’est-ce que tu vas faire ? »

Jacques se dégagea, sans impatience, mais fermement :

— « Je continuerai à lutter contre la guerre ! Jusqu’au bout ! Par tous les moyens ! Tous !… Y compris — s’il le faut… — le sabotage révolutionnaire ! » Il avait baissé la voix, malgré lui. Il s’arrêta, oppressé : « Je dis ça… Je ne sais pas », reprit-il, après une courte pause. « Mais, une chose est sûre, Antoine, absolument sûre : moi, soldat ? Jamais ! »

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