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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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La manœuvre était subtile et perfide. L’adversaire abattu, le comble de l’habileté était bien de s’emparer du cadavre, d’en faire un symbole de loyalisme gouvernemental, de s’en servir comme d’une arme — et justement contre le socialisme décapité. « Iront-ils jusqu’à lui voter des obsèques nationales ? » se demanda Jacques, écœuré.

De tous ces journaux détrempés par la buée du bain, il fit une boule qu’il jeta loin de lui, et s’enfonça, rageur, dans l’eau tiède.

« Regarder les choses en face », se dit-il.

L’armée des « patriotards » s’accroissait avec une telle rapidité que, maintenant, la lutte semblait impossible. Journalistes, professeurs, écrivains, savants, intellectuels, tous, à qui mieux mieux, abdiquaient leur indépendance critique, pour prêcher la nouvelle croisade, exalter la haine de l’ennemi héréditaire, prôner l’obéissance passive, préparer l’absurde sacrifice. Même dans les feuilles de gauche, l’élite des chefs populaires — qui, hier encore, protestaient, du haut de leur autorité, que ce monstrueux conflit des États d’Europe ne serait qu’une amplification sur le terrain international de la lutte de classes, une conséquence dernière des instincts de profit, de concurrence et de propriété, — semblaient tous, aujourd’hui, prêts à mettre leur influence au service du gouvernement. Certains avaient bien la pudeur de balbutier quelques regrets : « Hélas, notre rêve était trop beau… » Mais tous capitulaient ; tous légitimaient la défense nationale, et encourageaient déjà leur clientèle ouvrière à collaborer, sans scrupule de conscience, à l’œuvre de mort. Leur défaillance collective laissait soudain le champ libre à l’expansion des mensonges patriotiques ; et elle risquait de paralyser définitivement, au cœur mal assuré des masses, ces velléités de révolte, qui étaient jusques alors, pour Jacques, l’unique espoir de sauver la paix.

« Ah », songea-t-il, avec un sentiment de poignante impuissance, « le coup a été magistralement préparé… La guerre n’est possible qu’avec un peuple fanatisé. D’abord, la mobilisation des consciences ; celle des hommes, ensuite, ne sera plus qu’un jeu ! » Un souvenir de meeting lui revint à l’esprit. Était-ce Jaurès ? ou Vandervelde ? ou quel autre leader, écouté par un peuple avide de confiance ? — qui, un soir, à la tribune, avait comparé le geste individuel du révolutionnaire à cette brouettée de gravats que, de père en fils, les hommes de la côte vont verser au bord de la mer : « Les lames déferlent », s’était-il écrié. « Les vagues éparpillent le tas de poussière. Mais chacune de ces brouettées laisse un minuscule résidu de pierres lourdes, que la vague n’entraîne pas ! Et la digue s’élève peu à peu ! Et le temps viendra, fatalement, où les pierres superposées constitueront une jetée solide, contre quoi le flot refoulé sera devenu impuissant : un sol nouveau, sur lequel les générations futures s’avanceront triomphantes !… » Nobles métaphores, qui, ce jour-là, soulevaient le délire des manifestants ! « Mais », songea Jacques, « devant le raz de marée d’aujourd’hui, que restera-t-il de tous ces efforts dérisoires ? »

Il eut aussitôt honte de sa faiblesse : « Ne pas faire comme les autres… Ne pas se laisser désarmer par le désespoir ! Tout ne commence vraiment à être irrémédiable qu’à partir du moment où, à leur tour, les meilleurs renoncent, et s’inclinent devant ce mythe : la fatalité des événements ! Les événements, c’est nous qui les faisons ! Espérer, coûte que coûte ! Et agir ! Lutter jusqu’au bout contre les suggestions alarmantes, contre la contagion perfide de la panique ! Rien n’est encore perdu ! » Il se sentait terriblement seul. Seul, parce que fidèle, et pur. Seul, mais aussi comme protégé par ce pathétique isolement. Quelle que fût sa détresse, il savait qu’il avait raison, qu’il défendait la vérité. Jamais il ne consentirait au reniement !

Sans retourner chez Jenny, il courut à l’Humanité.

L’immeuble, ce matin, faisait penser à une maison mortuaire.

Malgré l’heure, dans les escaliers, dans les couloirs, ce n’était déjà qu’allées et venues de militants, dont les visages bouleversés portaient la double trace du chagrin et du découragement. Le nom de l’assassin passait de bouche en bouche : Raoul Villain… Personne ne le connaissait. Était-ce un déséquilibré ? un agent du nationalisme ? Qui avait armé son bras ? Au commissariat, il n’avait su donner aucune explication de son acte. Sur un papier, trouvé dans sa poche, étaient tracées ces lignes mystérieuses : La patrie est en danger, il faut sévir contre les assassins.

Stefany, comme tous les rédacteurs du journal, avait passé la nuit debout. Son teint avait pris la couleur du mastic. Ses petits yeux noirs clignotaient, brûlés par les larmes et l’insomnie.

Une dizaine de socialistes se pressaient dans son bureau. La discussion était vive.

On affirmait que M. de Schœn, l’ambassadeur allemand, avait tenté au Quai d’Orsay une incroyable démarche pour obtenir de la France qu’elle restât neutre et refusât son concours militaire à la Russie. L’Allemagne s’engageait à ne pas entrer en guerre contre la France, si, pour gage de sa neutralité, le gouvernement français consentait à lui laisser occuper les forts de Toul et de Verdun, pendant toute la durée de la campagne allemande contre les Russes.

Certains, comme Burot, comme Rabbe, peu nombreux d’ailleurs, insinuèrent que ce marchandage de la dernière heure offrait, après tout, un moyen de préserver la France du conflit. Mais la plupart se firent, d’une façon assez inattendue, les défenseurs de l’alliance franco-russe. Le jeune Jumelin, sur un ton qui rappelait à Jacques les indignations d’un Manuel Roy, s’insurgea :

— « Ce serait la première fois, dans l’Histoire, que la France refuserait de faire honneur à sa signature ! »

Burot, brusquement, se leva.

— « Pardon ! » fit-il. « Ne déraillons pas, à plaisir !… Regardez de près la suite des faits, les dates comparées des mobilisations ! Je laisse même de côté ce que nous pouvons savoir des préparatifs militaires russes, secrètement commencés depuis longtemps, activement, obstinément poursuivis, malgré tous les efforts de la France. Ne parlons, pour l’instant, que des décrets officiels. Eh bien, l’ukase du tsar a été signé avant-hier jeudi, dans l’après-midi ; — et cela, malgré le terrible avertissement qu’avait donné l’Allemagne, en déclarant d’avance et tout net que la mobilisation russe signifierait la guerre. Avant-hier, jeudi ! Or, François-Joseph, lui, n’a signé son décret qu’hier, vendredi, à la fin de la matinée. Puis, hier également mais quelques heures plus tard, l’Allemagne annonçait le Kriegsgefahrzustand — qui n’est tout de même pas l’équivalent d’une mobilisation générale. Voilà l’exacte chronologie des événements… Et cela n’est un secret pour personne », reprit-il, en sortant un journal de sa poche. « D’après l’aveu même d’un organe gouvernemental comme le Matin, la mobilisation générale russe a précédé la mobilisation générale autrichienne. Le fait est là ! Et il est d’importance ! Il sera capital aux yeux des historiens futurs. Indiscutablement, la Russie doit être tenue pour l’État agresseur !… Eh bien », continua-t-il, après une pause, et en pesant ses mots, « j’ai autant que quiconque le souci de l’honneur français. Mais j’estime que ces constatations de fait autoriseraient aujourd’hui la France à refuser son aide à la Russie, sans trahir le moins du monde les obligations qu’elle a contractées ! Bien plus : j’estime que le refus de se solidariser avec l’État agresseur serait l’ultime occasion, pour notre gouvernement, de prouver, d’une façon éclatante, irréfutable, qu’il n’a jamais voulu la guerre ! »

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