Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
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Il fit l’effort de sourire une dernière fois, esquissa un bref signe d’adieu, et gagna la porte, sans que son frère cherchât à le retenir.
LXII
Jacques trouva Jenny chez elle, seule, habillée, prête à sortir, les traits tirés, et dans un état d’extrême fébrilité. Elle n’avait aucune nouvelle de sa mère ; aucune lettre de Daniel. Elle se perdait en conjectures. Les nouvelles des journaux l’avaient terrifiée. De plus, Jacques était en retard ; obsédée par le souvenir des policiers de Montrouge, elle s’était persuadée qu’il lui était arrivé quelque chose. Elle se jeta dans ses bras, sans pouvoir articuler un mot.
— « J’ai essayé », dit-il, « de me renseigner sur la situation des étrangers qui se trouvent en Autriche… Il ne sert à rien de se leurrer : là-bas, c’est l’état de siège. Sans doute, les sujets allemands peuvent encore rentrer chez eux ; les Italiens, peut-être aussi, bien que les relations entre l’Italie et l’Autriche soient très tendues… Mais les Français, les Anglais ou les Russes !… Si votre mère n’a pas quitté Vienne depuis plusieurs jours — et elle serait ici — il doit être trop tard… Vraisemblablement, elle sera empêchée de partir… »
— « Empêchée ? Comment ? Mise en prison ? »
— « Mais non ! Simplement, on lui refusera l’autorisation de prendre le train… Pendant une semaine ou deux peut-être : le temps que les événements se décident ; le temps qu’on prenne des dispositions internationales… »
Jenny ne répondit rien. La présence de Jacques suffisait déjà à la délivrer des tourments de son imagination. Elle se serra contre lui, s’abandonnant sans réserve à ce baiser profond dont elle attendait, depuis la veille, le retour. Et, lorsque enfin elle se dégagea, ce fut pour balbutier :
— « Je ne veux plus rester seule, Jacques… Emmenez-moi… Je ne veux plus vous quitter ! »
Ils partirent, à pied, dans la direction du Luxembourg.
— « Nous prendrons un tram au carrefour Médicis », dit-il.
Malgré l’heure, le grand jardin, ce jour-là, était à peu près vide. Un souffle intermittent faisait bruire le haut des arbres. L’odeur lourde des œillets d’Inde s’élevait des parterres. Isolé sur un banc au bord des plates-bandes, un couple, dont on n’apercevait pas les visages tant l’homme et la femme étaient ployés l’un vers l’autre, semblait emplir l’espace d’une vibration amoureuse.
De l’autre côté des grilles, ils retrouvèrent la ville ; la ville fiévreuse, courbée sous la menace, et dont la rumeur paraissait l’écho des redoutables nouvelles qui, par ce bel après-midi d’été, s’échangeaient d’un bout à l’autre de l’Europe. En deux jours, le Paris des vacances s’était subitement repeuplé. Des camelots traversaient le carrefour en criant des éditions spéciales. Tandis que Jacques et Jenny attendaient le tramway, un omnibus de gare, à deux chevaux, passa devant eux : dans l’intérieur s’entassaient des parents, des enfants, des bonnes ; sur le toit, parmi les bagages échafaudés, on distinguait une voiture d’enfant, des filets à crevettes, un parasol.
— « Des têtus, qui bravent le destin », murmura Jacques.
Rue Soufflot, boulevard Saint-Michel, rue de Médicis, la circulation était incessante. Cependant, ce n’était ni le Paris laborieux des jours ouvrables, ni le Paris qui muse, le dimanche, au soleil. C’était une fourmilière dérangée. Tous ces passants marchaient vite, comme s’ils étaient pressés ; mais leur air absent, leur hésitation à obliquer à gauche plutôt qu’à droite, indiquaient bien que la plupart d’entre eux n’allaient nulle part : incapables de demeurer seuls en face d’eux-mêmes — et du monde — ils avaient quitté leur logis, leur besogne, sans autre but que de se fuir et de pouvoir, un instant, confier le poids de leur âme à ce flot d’inquiétudes fraternelles, que charriait la rue.
Tout l’après-midi, silencieuse et proche comme une ombre, Jenny suivit Jacques, du quartier Latin aux Batignolles, de la Glacière à la Bastille, du quai de Bercy au Château-d’Eau. Partout, c’étaient les mêmes nouvelles, les mêmes commentaires, les mêmes indignations ; et, partout déjà, les mêmes épaules courbées, les mêmes résignations qui se préparaient.
Par instants, lorsqu’ils se retrouvaient seuls, Jenny, le plus naturellement du monde, parlait d’elle, ou du temps. « J’ai eu tort de prendre mon voile… Traversons, pour regarder cette boutique de fleurs… La grosse chaleur est tombée ; sentez-vous ? on respire… ». Et ces phrases ingénues, qui mettaient tout à coup sur le même plan l’étalage d’un fleuriste, les problèmes européens et la température, agaçaient un peu Jacques. Il posait alors sur la jeune fille un regard indifférent et lourd, dont le feu sombre, solitaire, l’intimidait soudain. Parfois aussi, il détournait la tête, attendri, et il se demandait : « Ai-je raison de la mêler à tout ça ?… »
Dans les couloirs de la C. G. T., il surprit le regard curieux, sévère, qu’un camarade, rencontré par hasard, posait sur Jenny. Et, tout à coup, elle lui apparut telle qu’elle était là, sur ce palier poussiéreux, parmi ces ouvriers, avec son tailleur ajusté, son voile de crêpe, et, dans le maintien, sur le visage, il ne savait quoi d’indéfinissable : la trace, l’empreinte, de tout un milieu social. Il en éprouva de la gêne, et l’entraîna dehors.
Sept heures sonnaient. Par les boulevards, ils rallièrent le quartier de la Bourse.
Jenny était lasse. Cette puissance de vie qui émanait de Jacques — et qui la subjuguait — épuisait aussi ses forces. Elle se souvenait d’avoir eu déjà auprès de lui, autrefois, à Maisons-Laffitte, cette même sensation de fatigue, de surmenage, à cause de cette tension soutenue qu’il semblait exiger d’autrui, qu’il imposait presque, par sa voix, par son regard accaparant, par les brusques sautes de sa pensée.
Comme ils approchaient de l’Humanité, Cadieux les croisa en courant.
— « Cette fois, ça y est », cria-t-il. « L’Allemagne mobilise ! La Russie est arrivée à ses fins ! »
Jacques eut un haut-le-corps. Mais Cadieux était déjà loin.
— « Il faut savoir. Attendez-moi là. » (Il hésitait à introduire la jeune fille dans les bureaux du journal.)
Elle traversa la chaussée, et resta sur le trottoir à faire les cent pas. Des gens, comme les abeilles d’une ruche, ne cessaient d’entrer et de sortir par la porte de l’immeuble où Jacques avait disparu.
Au bout d’une demi-heure, il revint. Il avait le visage bouleversé.
— « C’est officiel. La nouvelle vient d’Allemagne. J’ai vu Groussier, Sembat, Vaillant, Renaudel. Ils sont tous là-haut, à attendre des détails. Cadieux et Marc Levoir font la navette entre le Quai d’Orsay et le journal… Devant l’accélération des préparatifs militaires russes, l’Allemagne mobilise… Est-ce une vraie mobilisation ? Jaurès affirme que non. C’est ce qu’on appelle en allemand : Kriegsgefahrzustand. Un cas prévu, paraît-il, par leur Constitution. Jaurès, dictionnaire en main, donne comme traduction littérale : “État de danger de guerre… État de menace de guerre…” Il est admirable le Patron : il refuse de désespérer ! Il est encore sous l’impression de confiance qu’il a rapportée de Bruxelles, de ses entretiens avec Haase et les socialistes allemands. Il répète : “Tant que ceux-là sont avec nous, rien n’est perdu !” »
Il avait pris le coude de Jenny, et entraînait la jeune fille, d’un pas rapide, au hasard. Ils firent plusieurs fois le tour du pâté de maisons.