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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Me voilà ! »

Elle tressaillit ; elle ne l’avait pas vu revenir.

Il s’assit près d’elle. La sueur perlait à son front. D’un brusque coup de tête, il rejeta sa mèche en arrière, et s’épongea le visage.

— « Une bonne, une très bonne nouvelle, dans tout ce chaos ! » dit-il, à mi-voix. « Le coup de téléphone, c’était un message, via Bruxelles, des social-démocrates allemands. Ils n’abandonnent pas la lutte : au contraire ! Jaurès a raison : ces gens-là sont des frères, ils ne flancheront pas ! Là-bas, ils sont dans les mêmes transes que nous. Et ils tiennent plus que jamais à conserver le contact, pour pouvoir agir de concert. Mais, avec l’état de siège en Allemagne, les communications entre eux et nous vont devenir très difficiles. Alors, ils nous envoient, par la Belgique, un délégué, Hermann Müller, qui doit arriver ici demain, muni, évidemment, de pouvoirs étendus. On pense qu’il vient s’entendre avec les socialistes français pour une action immédiate, de grande envergure, contre les forces de guerre. Vous comprenez ? À l’Huma, tous les espoirs se concentrent sur cette mission inespérée, sur cette suprême rencontre, demain, de Müller et de Jaurès — des deux prolétariats !… Entre eux, sans doute, des résolutions décisives vont être prises ! D’après Stefany, il ne s’agit rien de moins que d’organiser, enfin, dans les deux pays, un vaste soulèvement de la classe ouvrière. Il était temps ! Mais ce n’est jamais trop tard. Par la grève générale, on peut encore réussir ! »

Il parlait vite, sur un ton saccadé, dont la fièvre était contagieuse.

— « Le Patron est décidé à faire paraître, demain, un article terrible… Un pendant au J’accuse de Zola !… »

Il vit, à la vague interrogation du regard, que cette comparaison — qui d’ailleurs, n’était pas de lui, mais de Pagès, le secrétaire de Gallot, — n’éveillait aucune notion précise dans l’esprit de Jenny ; et, pendant quelques secondes, il sentit cruellement tout ce qui la séparait encore de lui.

— « Vous venez de parler à Jaurès ? » fit-elle, naïvement.

— « Non, pas aujourd’hui. Mais j’étais dans l’escalier, avec Pagès, au moment où Jaurès quittait le journal. Il était, comme toujours, entouré par un groupe d’amis. J’ai entendu qu’il leur disait : « Je mettrai tout ça dans mon article de demain, vous verrez ! Je veux dénoncer tous les responsables ! Je veux, cette fois, dire tout ce que je sais ! » Et, ma parole, je crois qu’il riait, ce diable d’homme ! Oui, il riait ! Il a un rire à lui, un rire de bon géant, un rire tonique… Après ça, il a dit : « Mais, d’abord, allons dîner. Au plus proche, hein ? Chez Albert… »

Elle se taisait, le regard attentif.

— « Ça vous amuserait de le voir de près ? » reprit-il. « Venez manger quelque chose au Croissant. Je vous le montrerai… J’ai faim. Nous avons bien le droit de dîner, nous aussi ! »

LXIII

Il était plus de neuf heures et demie. La plupart des habitués avaient quitté le restaurant. Jacques et Jenny s’installèrent sur la droite, où il y avait peu de monde.

Jaurès et ses amis formaient, à gauche de l’entrée, parallèlement à la rue Montmartre, une longue tablée, faite de plusieurs tables mises bout à bout.

— « Le voyez-vous ? » dit Jacques. « Sur la banquette, là, au milieu, le dos à la fenêtre. Tenez, il se tourne pour parler à Albert, le gérant. »

— « Il n’a pas l’air tellement inquiet », murmura Jenny, sur un ton de surprise qui ravit Jacques ; il lui prit le coude, et le serra doucement.

— « Les autres aussi, vous les connaissez ? »

— « Oui. Celui qui est à droite de Jaurès, c’est Philippe Landrieu. À sa gauche, le gros, c’est Renaudel. En face de Renaudel, c’est Dubreuihl. Et, à côté de Dubreuihl, c’est Jean Longuet. »

— « Et la femme ? »

— « Je crois que c’est Mme Poisson, la femme du type qui est en face de Landrieu. Et, à côté d’elle, c’est Amédée Dunois. Et en face d’elle, ce sont les deux frères Renoult. Et celui qui vient d’arriver, celui qui est debout près de la table, c’est un ami de Miguel Almereyda, un collaborateur du Bonnet rouge… J’ai oublié son… »

Un claquement bref, un éclatement de pneu, l’interrompit net ; suivi, presque aussitôt, d’une deuxième détonation, et d’un fracas de vitres. Au mur du fond, une glace avait volé en éclats.

Une seconde de stupeur, puis un brouhaha assourdissant. Toute la salle, debout, s’était tournée vers la glace brisée : « On a tiré dans la glace ! » — « Qui ? » — « Où ? » — « De la rue ! » Deux garçons se ruèrent vers la porte et s’élancèrent dehors, d’où partaient des cris.

Instinctivement, Jacques s’était dressé, et, le bras tendu pour protéger Jenny, il cherchait Jaurès des yeux. Il l’aperçut une seconde : autour du Patron, ses amis s’étaient levés ; lui seul, très calme, était resté à sa place, assis. Jacques le vit s’incliner lentement pour chercher quelque chose à terre. Puis il cessa de le voir.

À ce moment, Mme Albert, la gérante, passa devant la table de Jacques, en courant. Elle criait :

— « On a tiré sur M. Jaurès ! »

— « Restez là », souffla Jacques, en appuyant sa main sur l’épaule de Jenny, et la forçant à se rasseoir.

Il se précipita vers la table du Patron, d’où s’élevaient des voix haletantes : « Un médecin, vite ! » — « La police ! » Un cercle de gens, debout, gesticulant, entourait les amis de Jaurès, et empêchait d’approcher. Il joua des coudes, fit le tour de la table, parvint à se glisser jusqu’à l’angle de la salle. À demi caché par le dos de Renaudel, qui se penchait, un corps était allongé sur la banquette de moleskine. Renaudel se releva pour jeter sur la table une serviette rouge de sang. Jacques aperçut alors le visage de Jaurès, le front, la barbe, la bouche entrouverte. Il devait être évanoui. Il était pâle, les yeux clos.

Un homme, un dîneur, — un médecin, sans doute, — fendit le cercle. Avec autorité, il arracha la cravate, ouvrit le col, saisit la main qui pendait, et chercha le pouls.

Plusieurs voix dominèrent le vacarme : « Silence !… Chut !… » Les regards de tous étaient rivés à cet inconnu, qui tenait le poignet de Jaurès. Il ne disait rien. Il était courbé en deux, mais il levait vers la corniche un visage de voyant, dont les paupières battaient. Sans changer de pose, sans regarder personne, il hocha lentement la tête.

De la rue, des curieux, à flots, envahissaient le café.

La voix de M. Albert retentit :

— « Fermez la porte ! Fermez les fenêtres ! Mettez les volets ! »

Un refoulement contraignit Jacques à reculer jusqu’au milieu de la salle. Des amis avaient soulevé le corps, l’emportaient avec précaution, pour le coucher sur deux tables, rapprochées en hâte. Jacques cherchait à voir. Mais autour du blessé, l’attroupement devenait de plus en plus compact. Il ne distingua qu’un coin de marbre blanc, et deux semelles dressées, poussiéreuses, énormes.

— « Laissez passer le docteur ! »

André Renoult avait réussi à ramener un médecin. Les deux hommes foncèrent dans le rassemblement, dont la masse élastique se referma derrière eux. On chuchotait : « Le docteur… Le docteur… » Une longue minute s’écoula. Un silence angoissé s’était fait. Puis un frémissement parut courir sur toutes ces nuques ployées ; et Jacques vit ceux qui avaient conservé leur chapeau se découvrir. Trois mots, sourdement répétés, passèrent de bouche en bouche :

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