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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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À peine arrivée dans l’appartement, elle retira avec décision son chapeau, sa jaquette, et s’affaira à des besognes. Elle ne semblait plus sentir sa fatigue. Elle voulait faire du thé, ranger la chambre de son frère, mettre des draps pour transformer en lit le divan.

Jacques protestait. Il dut finalement l’immobiliser de force, en lui saisissant les poignets :

— « Vous allez me faire le plaisir de laisser tout ça », dit-il, en souriant. « Il est bientôt deux heures du matin. À six heures, je serai parti. Je vais m’étendre là, tout habillé. Il est d’ailleurs bien peu probable que je puisse dormir. »

— « Au moins », supplia-t-elle, « laissez que je vous donne une couverture… »

Il l’aidait à disposer les coussins, à brancher une lampe de chevet sur la prise électrique.

— « Et maintenant, il faut penser à vous, oublier que je suis là, dormir, dormir… C’est promis ? »

Elle inclina tendrement la tête.

— « Demain matin », reprit-il, « je décamperai sans faire de bruit, pour ne pas vous réveiller. Je veux que vous vous leviez très tard, reposée… Qui sait ce que demain nous réserve ?… Je reviendrai après le déjeuner, pour vous apporter les nouvelles. »

Elle fit un nouveau signe de soumission.

— « Bonsoir », dit-il.

Debout, dans cette chambre où il avait tant de clairs souvenirs, il la prit chastement entre ses bras. Leurs poitrines se touchaient. Comme il l’attirait davantage contre lui, elle perdit un peu l’équilibre ; leurs genoux se heurtèrent. Ils furent saisis du même trouble, mais lui seul en eut conscience.

— « Serrez-moi », murmura-t-elle. « Serrez-moi bien… »

Elle avait jeté les bras autour du cou de Jacques, et elle l’embrassait avec une passion soudaine, une sorte d’ivresse. Dans son audace innocente, elle se montrait plus imprudente que lui. Ce fut elle qui le fit reculer d’un pas, jusqu’au lit. Ils y tombèrent, sans desserrer leur enlacement.

— « Serrez-moi fort », répétait-elle. « Plus fort… Encore plus fort… » Et, pour qu’il ne vît pas son émoi, elle tendit le bras vers la table et éteignit la lampe.

Il cherchait à se dominer, mais il savait maintenant que Jenny ne regagnerait pas sa chambre, qu’ils ne se sépareraient plus cette nuit… « Nous aussi… », se dit-il, dans un éclair. « Nous, comme tous les autres… » Une ombre de dépit, une sorte de désespoir et de peur se mêlait à son désir. Haletant, gagné par un vertige que déjà il ne maîtrisait plus, il l’étreignait, en silence, dans l’obscurité complice.

Un spasme subit le surprit, lui coupa le souffle, l’immobilisa… Puis son corps se détendit ; la respiration lui revint. Avec un sentiment de délivrance, avec un peu de honte aussi, avec une âcre impression de tristesse, de solitude, il reprit possession de lui-même.

Inconsciente et toute fondue de tendresse, Jenny continuait à se blottir dans ses bras. Elle pensait à peine. Elle souhaitait seulement que cet instant merveilleux n’eût pas de fin. Elle appuyait sa joue contre le drap du veston ; elle écoutait, comme un prodige, les battements de ce cœur si rapproché du sien. Par la croisée ouverte, une clarté laiteuse — était-ce la lune ? était-ce déjà l’aube ? — noyait la chambre d’une vapeur irréelle, où les murs, les meubles, toutes les choses dures et opaques, semblaient tout à coup devenues diaphanes. Dormir… Après les heures dramatiques qu’ils venaient de vivre ensemble, dormir dans les bras l’un de l’autre avait la douceur d’une récompense.

Ce fut lui qui, le premier, glissa dans le sommeil. Elle l’entendit, dans un dernier baiser, balbutier quelques mots indistincts ; puis, avec une émotion indicible, elle le sentit s’endormir contre elle, tandis qu’elle résistait une minute encore à sa lassitude, afin de prolonger le plus longtemps possible la conscience de son bonheur ; et lorsque, étroitement serrée contre lui, elle sombra, à son tour, elle eut la sensation délicieuse que c’était à lui, plus encore qu’au sommeil, qu’elle s’abandonnait.

LXIV

Il s’éveilla avant elle. Pendant plusieurs minutes, tandis qu’il reprenait lentement pied dans la vie réelle, il contempla, avec ravissement, dans le jour matinal, ce tendre visage dont les émotions, la fatigue, altéraient à peine la jeunesse. La bouche, amollie, semblait s’apprêter à sourire. Sur la roseur mate et lisse de la joue, s’allongeait, comme une touche d’aquarelle, l’ombre transparente des cils. Il se retint d’y poser les lèvres. Délicatement, il se glissa jusqu’au bord du divan, et parvint à se lever sans qu’elle eût tressailli.

Debout, il aperçut dans la glace ses vêtements froissés, son teint terreux, ses cheveux en broussaille. La pensée qu’il aurait pu apparaître ainsi à la jeune fille lui fit précipitamment gagner la porte. Pourtant, avant de disparaître, il choisit quelques pois de senteur dans le vase de la cheminée, et les posa, en guise d’adieu, à la place qu’il venait de quitter. Puis il sortit de la chambre sur la pointe des pieds.

Il était sept heures passées. Samedi, premier août. Un mois nouveau ; un mois d’été, le mois des vacances. Qu’apporterait-il ? La guerre ? La révolution ?… Ou la paix ?

La journée s’annonçait belle.

Il se souvint qu’il y avait un établissement de bains boulevard du Montparnasse, près de la Closerie des Lilas.

Avant d’y entrer, il acheta les journaux.

Plusieurs d’entre eux, le Matin, le Journal, étaient imprimés sur une seule feuille. Économies de guerre, déjà ? Ils abondaient en renseignements précis, destinés aux mobilisés, « pour le cas où… »

Le numéro de l’Humanité avait paru, comme à l’ordinaire. Largement encadré de noir, il était tout rempli des détails du meurtre. Jacques fut surpris d’y lire une lettre émue de M. Poincaré à la veuve de Jaurès : … À une heure où l’union nationale est plus nécessaire que jamais, je tiens à vous exprimer… Or, Jacques savait que Mme Jaurès était en voyage, et que les amis de Jaurès avaient renoncé à prendre aucune disposition pour les obsèques, avant son retour. La lettre avait donc été communiquée d’urgence à la presse par Poincaré lui-même. Dans quel but ?

Une vibrante proclamation, signée Viviani, au nom du Conseil des ministres, prenait soin de spécifier que Jaurès, en ces jours difficiles, avait soutenu de son autorité l’action patriotique du gouvernement. Le paragraphe final rendait un son de discrète menace : Dans les graves circonstances que la Patrie traverse, le gouvernement compte sur le patriotisme de la classe ouvrière, de toute la population, pour observer le calme, et ne pas ajouter aux émotions publiques par une agitation qui jetterait la capitale dans le désordre. Le gouvernement redoutait-il des émeutes ? Un échotier racontait que M. Malvy, le ministre de l’Intérieur, en apprenant, au Conseil des ministres, la nouvelle de l’assassinat, avait précipitamment quitté l’Élysée, pour rejoindre son ministère, et se tenir en liaison avec la Préfecture de police.

Tous les journaux, d’ailleurs, avec une unanimité qui révélait un mot d’ordre, insistaient sur la nécessité de faire l’union, et profitaient du meurtre pour célébrer à qui mieux mieux l’exemple que le grand républicain, avant de mourir, avait donné à son parti, en approuvant le gouvernement de prendre en vue des plus formidables hypothèses, les précautions nécessaires. À lire ces commentaires, il semblait que la voix qui venait de s’éteindre ne s’était jamais élevée pour autre chose que pour encourager la politique nationaliste de la France.

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