Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
La vieille demoiselle avait, à la surprise d'Antoine, accepté presque sans objection l'idée d'installer les deux frères hors du foyer paternel, bien qu'un tel projet dût troubler ses traditions domestiques et bouleverser sa conception de la famille et de l'éducation. Antoine s'expliqua l'attitude de Mademoiselle par la joie que lui apportait le retour de Jacques, et par le respect qu'elle portait aux décisions de M. Thibault, surtout lorsqu'elles étaient sanctionnées par l'abbé Vécard. Mais, à la vérité, l'empressement de Mademoiselle avait une autre cause : le soulagement qu'elle éprouvait à voir Antoine quitter l'appartement. Depuis qu'elle avait recueilli Gise, la pauvre demoiselle vivait dans la terreur des contagions. N'avait-elle pas, un printemps, tenu Gise emprisonnée pendant six semaines dans sa chambre, n'osant pas lui laisser prendre l'air ailleurs que sur le balcon, et retardant le départ de toute la famille pour Maisons-Laffitte, parce que la petite Lisbeth Fruhling, une nièce de la concierge, avait attrapé la coqueluche, et qu'il eût fallu passer devant la loge pour sortir de la maison ? Il va sans dire qu'Antoine, avec son relent d'hôpital, ses trousses et ses livres, lui semblait un danger permanent. Elle l'avait supplié de ne jamais prendre Gise sur ses genoux. Si, par inadvertance, il jetait, en rentrant, son paletot sur une chaise du vestibule au lieu de le porter chez lui, ou s'il arrivait en retard et se mettait à table sans aller se laver les mains, bien qu'elle sût qu'il ne portait pas de pardessus pour soigner ses malades, et qu'il ne quittait pas l'hôpital sans passer par le lavabo, elle ne mangeait plus, oppressée par ses craintes, et, sitôt le dessert, elle emmenait Gise dans sa chambre pour lui infliger un lavage antiseptique de la gorge et du nez. Installer Antoine au rez-de-chaussée, c'était créer entre Gisèle et lui une zone protectrice de deux étages et réduire autant que possible les risques quotidiens de contagion. Elle mit donc une diligence particulière à organiser le lazaret du pestiféré. En trois jours, le logement fut gratté, lavé, tapissé, garni de rideaux et de meubles.
Jacques pouvait venir.
Dès qu'elle pensait à lui, son activité redoublait ; ou bien elle cessait une seconde son travail, fixant de ses yeux languides le cher visage qu'elle évoquait. Sa tendresse pour Gise n'avait en rien dépossédé Jacques. Elle l'aimait depuis sa naissance, elle l'aimait de plus loin encore, puisqu'elle avait aimé et élevé, avant lui, cette mère qu'il n'avait pas connue, et qu'elle avait remplacée dès le berceau. C'est entre ses deux bras écartés, qu'un soir, trébuchant sur le tapis du couloir, Jacques avait fait vers elle son premier pas ; et quatorze ans de suite, elle avait tremblé pour lui, comme elle tremblait maintenant pour Gisèle. Tant d'amour, et une incompréhension totale. Cet enfant qu'elle ne quittait presque pas des yeux restait pour elle une énigme. Certains jours elle se désespérait d'élever un monstre, et pleurait en songeant à l'enfance de Mme Thibault, qui était douce comme un Jésus. Elle ne se demandait pas de qui Jacques pouvait tenir sa violence, et n'accusait que le Diable. Mais, à d'autres jours, un de ces gestes inattendus, subits, excessifs, où s'épanouissait soudain le cœur de l'enfant, l'attendrissait, et la faisait pleurer encore, mais de joie. Elle n'avait jamais pu s'habituer à son absence. Elle n'avait rien compris à son départ ; mais elle voulait que son retour fût une fête, et que cette nouvelle chambre contînt tout ce qu'il aimait. Antoine avait dû s'opposer à ce qu'elle encombrât d'avance les placards de tous les jouets d'autrefois. Elle avait fait descendre, de sa chambre à elle, ce fauteuil qu'il aimait, dans lequel il venait toujours s'asseoir lorsqu'il boudait ; et, sur le conseil d'Antoine, elle avait remplacé l'ancien lit de Jacques par un canapé-lit tout neuf, qui, replié dans le jour, donnait à la pièce la gravité d'un cabinet de travail.
Gisèle, délaissée depuis deux jours, enfermée dans sa chambre avec des devoirs à faire, ne pouvait fixer son attention sur ses cahiers. Elle mourait d'envie de voir ce qui se faisait en bas. Elle savait que son Jacquot allait revenir, que tout ce branle-bas avait lieu à cause de lui ; et, pour calmer ses nerfs, elle tournait en rond dans sa prison.
Le troisième matin, le supplice devint intolérable et la tentation fut si forte, qu'à midi, voyant que sa tante ne remontait pas, sans réfléchir davantage, elle s'échappa et descendit l'escalier quatre à quatre. Justement Antoine rentrait. Elle éclata de rire. Il avait le don de provoquer chez elle, dès qu'il la regardait d'une certaine façon imperturbable et féroce, d'irrésistibles fous rires qui se prolongeaient d'autant qu'Antoine conservait plus longtemps son sérieux, et qui les faisaient gronder l'un et l'autre par Mademoiselle. Mais là, ils étaient seuls, et ils en profitèrent :
— « Pourquoi ris-tu ? » fit-il enfin en lui saisissant les poignets. Elle se débattait et continuait de plus belle. Puis elle s'arrêta tout à coup.
— « Il faut que je me corrige de rire comme ça, tu comprends, sans quoi je ne pourrai jamais me marier. »
— « Tu veux donc te marier ? »
— « Oui », dit-elle, en levant vers lui ses bons yeux de chien. Il regardait son petit corps potelé de sauvageonne, et songeait pour la première fois que cette gamine de onze ans deviendrait femme, se marierait. Il lâcha ses poignets.
— « Où courais-tu, seule, nu-tête, sans même un châle ? On va déjeuner. »
— « Je cherche tante. J'ai un problème que je ne comprends pas… », fit-elle, en minaudant un peu. Elle avait rougi et montrait du doigt, dans l'ombre de l'escalier, la porte mystérieuse de la garçonnière, par où filtrait un rayon de lumière. Ses yeux brillaient.
— « Tu as envie d'entrer là ? »
Elle prononça « oui » en remuant ses lèvres rouges, sans proférer un son.
— « Tu vas te faire gronder ! »
Elle hésita et lui jeta un regard hardi, pour voir s'il plaisantait. Enfin elle déclara :
— « Mais non ! D'abord, ça n'est pas un péché. » Antoine sourit ; c'était bien ainsi que Mademoiselle distinguait le bien et le mal. Il se demanda ce que valait pour l'enfant l'influence de la vieille demoiselle ; un coup d'œil sur Gise le rassura : c'était une plante saine qui se développerait n'importe où, échapperait à toutes les tutelles.
Gisèle ne quittait pas des yeux la porte entrebâillée.
— « Eh bien, entre », fit Antoine.
Elle étouffa un cri de joie et se glissa comme une souris dans l'intérieur.
Mademoiselle était seule. Grimpée sur le canapé-lit et se dressant sur ses pointes, elle achevait de suspendre au mur le christ qu'elle avait donné à Jacques pour sa première communion, et qui devait continuer à protéger le sommeil de son enfant. Elle était gaie, heureuse, jeune, et chantonnait en travaillant. Elle reconnut le pas d'Antoine dans l'antichambre et songea qu'elle avait oublié l'heure. Pendant ce temps, Gisèle avait fait le tour des autres pièces, et, incapable de contenir sa joie, s'était mise à danser en battant des mains.
— « Dieu bon ! » murmura Mademoiselle en sautant à terre. Dans une glace elle aperçut, les cheveux flottant au vent des fenêtres ouvertes, sa nièce qui bondissait sur place comme un chevreau, en glapissant à tue-tête :
— « Vive les courants d'air-rrr-e ! Vive les courants d'air-rrr-e ! »
Elle ne comprit pas, ne chercha pas à comprendre. L'idée que la fillette avait pu être amenée là par la désobéissance ne lui vint même pas à l'esprit ; elle avait depuis soixante-six ans l'habitude de se plier aux jeux de la fatalité. Mais, en un clin d'œil, elle dégrafa sa pèlerine, se précipita sur l'enfant, l'enveloppa tant bien que mal dans la capuche, et, l'entraînant sans un mot de reproche, lui fit remonter les deux étages plus vite que la petite ne les avait descendus. Elle ne reprit sa respiration qu'après avoir couché Gisèle sous une couverture et lui avoir fait boire un bol d'infusion bouillante.