tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Noël ! Noël ! Serge se sentait léger comme un duvet de cygne, comme un flocon de neige, comme un chant de Noël. Il avait hâte de se consacrer aux cadeaux qu’il avait reçus. Mais Mlle Fromont ne voulait rien entendre. Il fallait d’abord se laver, se vêtir correctement, aller complimenter et remercier les parents, préparer enfin la petite scène que Serge et Boris auraient à jouer pour l’arbre de Noël. Ce numéro consistait en une série de chansons que Mlle Fromont avait choisies avec éclectisme. En premier lieu, venait une chanson à la gloire des Genevois qui, le 21 décembre 1602, avaient repoussé l’assaut des Savoyards et préservé leur ville de la terreur catholique. Pour exciter l’enthousiasme de ses élèves, Mlle Fromont avait commandé à Genève le texte illustré de la chanson, ainsi que des casseroles en massepain, symboles des projectiles dont ses ancêtres avaient bombardé les infortunés Savoyards. Quelque exigeante que fût Mlle Fromont, la dernière répétition lui donna pleine satisfaction. Elle promit aux enfants qu’elle leur apprendrait d’autres mélodies suisses, tant guerrières que pacifiques. Et, sur ces paroles d’espoir, Serge et Boris furent appelés pour le déjeuner. Après le déjeuner, il y eut le somme obligatoire jusqu’à quatre heures. Et, à cinq heures, enfin, la fête commença.
Tania avait invité aux réjouissances un grand nombre d’enfants que Serge connaissait à peine. Dans la vaste salle à manger aux boiseries safranées, il y avait deux tables dressées face à face. À l’une de ces tables, des fillettes et des garçons endimanchés dégustaient du chocolat chaud et des pâtisseries. À l’autre, les parents buvaient du thé et des liqueurs. La table des enfants demeurait silencieuse. Les convives étaient oppressés par la pensée des « surprises » futures. Ils se surveillaient du coin de l’œil, mangeaient gauchement, par crainte de se salir, et n’osaient s’essuyer la bouche avec les serviettes en dentelles. À la table des grands, en revanche, on parlait, on riait, comme si ce jour eût été un jour comparable aux autres.
Tout à coup, les sons d’un piano se firent entendre derrière la cloison. Les portes du salon s’ouvrirent. Et les enfants s’avancèrent timidement vers la pièce obscure où rayonnait l’arbre magique. Mêlé à ses compagnons, Serge contemplait avec extase, avec terreur, le haut sapin harnaché d’étoiles, de larmes et de flammes. L’air sentait la résine, la cire brûlée. Des lueurs folles dansaient sur place, verticalement. Sur les branches déployées, avait poussé une floraison prodigieuse de noix dorées, de pommes rouges, de comètes ardentes, de stalactites vitreuses et de poupées aux robes raides et aux chevelures de fil blond. Les grandes personnes regardaient les enfants. Les enfants regardaient l’arbre de Noël. Et le piano jouait toujours sous les doigts diligents d’une invitée.
— Faites une ronde, dit Tania.
Les garçons et les fillettes se prirent par la main puisqu’on le commandait, et se mirent à tourner lentement, autour de l’arbre qui les éclaboussait de rayons. Fasciné, étourdi, les jambes molles, Serge s’irritait d’entendre le bavardage des grands :
— Sont-ils charmants ? Où avez-vous trouvé ce ravissant costume marin pour Serge ? Le mien n’y comprend rien encore, regardez-le, mais regardez-le donc ! Quel spectacle adorable, ma chère ! On devrait les photographier ! Vassia ! Vassia ! Ne fais pas cette tête ! C’est beau ? N’est-ce pas que c’est beau ? Alors, chante donc, petit bêta ! Et ne t’approche pas des bougies !
Quelqu’un fit une plaisanterie. Et les visages de l’ombre ricanèrent sottement.
Enfin, la ronde s’arrêta. Michel et Tania distribuèrent les cadeaux. Serge reçut encore des livres de voyage illustrés, et Boris un cheval mécanique. Quand les petits furent servis, ils reculèrent vers le fond de la pièce, méfiants, têtus, serrant leur butin dans leurs bras. Et le chœur des parents entonna le cantique des louanges :
— Vous êtes folle, ma chère Tania ! Il ne fallait pas ! Si j’avais su ! Quelle merveille ! Il ne le mérite pas !
Et des baisers par-ci, et des gloussements par-là. Serge détestait les grands, parce qu’ils ne comprenaient rien à la fête, profanaient le silence et voulaient obliger leurs enfants à s’amuser comme des singes. Au reste, il subissait une inquiétude affreuse à l’idée de l’épreuve qui l’attendait encore. Ne serait-il pas ridicule en chantant les mélodies de Mlle Fromont ? Quelle déchéance, s’il lui arrivait de lâcher une fausse note ou d’oublier un mot ! Mais quelle gloire s’il ne tirait honnêtement d’affaire ! L’instant fatidique approchait. Mlle Fromont, énorme, moite, cramoisie, chuchotait à l’oreille de maman qui souriait et acquiesçait de la tête. Les invités se rangeaient en cercle.
— À vous, Serge, dit Mlle Fromont.
Serge se sentit pâlir, faiblir et devenir quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un d’autre croisa les bras sur sa poitrine, tendit le cou et se mit à chanter :
Ah ! la belle escalade,
Savoyards ! Savoyards !
Ah ! la belle escalade,
Savoyards, gare, gare !
« Adorable ! Adorable ! » disaient des voix anonymes.
Derrière Serge, Mlle Fromont battait la mesure avec la tête, avec le buste, avec le pied. Sa face large et rouge rayonnait de contentement. Des gouttes de sueur brillaient dans sa moustache rare. Après L’Escalade, Serge exécuta un duo avec Boris. Serge chantait :
Comme les petits pinsons
Chantent sur la branche,
Ainsi les petits garçons
Chantent le dimanche…
Et Boris, après chaque couplet, tournait autour de son frère en imitant le vol hésitant d’un oisillon et pépiait en mesure :
Cui-cui, cui-cui, cui-cui !
Mais au dernier « cui-cui », Boris heurta du front le coin d’une table, éclata en sanglots et s’assit bonnement sur le tapis.
— L’imbécile ! grogna Serge.
— Ce ne sera rien, disait Tania, qui avait pris Boris sur ses genoux et le berçait pour étourdir sa peine.
Serge déclama encore une longue poésie en français qui commençait par ces mots :
Je vais me mettre en voyage
Pour visiter mes amis,
Je porte en mains mon bagage,
Mon billet est bientôt pris…
Tania regardait ce garçon, son fils, debout au centre de la pièce, et qui récitait des vers détestables avec la gravité et l’aplomb d’un artiste professionnel. Et, tandis qu’elle le regardait, se levait en elle le souvenir d’un autre garçon, d’une autre fête. Dans une grande cour poudreuse, rongée de soleil, un gamin noiraud poursuivait une fillette blonde, à la jupe amidonnée, aux bottines pointues. Le gamin tenait un lasso serré contre sa hanche. Les parents, assis sur le perron, parlaient entre eux, riaient, comme font tous les parents du monde. Maintenant, ce garnement noiraud était devenu un homme. Et cette fillette blonde, à la jupe amidonnée, aux jambes agiles, c’était elle-même. Et c’étaient leurs enfants qui jouaient là, qui avaient pris leur place, leur jeunesse, leur insouciance d’autrefois. Tania tressaillit à cette pensée et consulta machinalement la glace du salon, dans son cadre doré. Parmi beaucoup de têtes indifférentes, elle vit son propre visage. Un peu en arrière, était le visage de Michel. Un visage de femme, un visage d’homme, sans fraîcheur, sans espoir. Hier encore, semblait-il, elle était une jeune fille pensive dans la maison d’Ekaterinodar. Et c’était avant-hier que Michel avait failli l’éborgner avec le cordon de store. Les dates, les noms se brouillaient dans son esprit. Elle se jugeait vieille, faible, inutile. Elle croyait percevoir, à travers son corps, la vitesse terrible du temps. Mais de quoi se plaignait-elle, en somme ? N’avait-elle pas un mari qui l’aimait, des enfants agréables, un logis bien tenu ? Sa vie était faite. Sans doute Michel était-il trop occupé par ses affaires et la négligeait-il un peu ? Elle le lui avait reproché vertement avant son départ pour Astrakhan. Aujourd’hui, elle regrettait cette scène violente. Personne, au fond, n’était responsable de cet état de choses. L’habitude, la tiédeur quotidienne enveloppaient tous les ménages heureux. On acceptait d’exister côte à côte, sans se regarder. On suivait le même chemin. Voilà tout. Qu’elle avait été sotte, avant son mariage, de rêver des amours éternelles ! Elle eût voulu prévenir toutes les jeunes filles qu’il ne fallait pas compter là-dessus.