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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Je restai donc à Breteuil un morceau de juillet, au grand dam de Capocci qui aurait préféré le séjour de Paris… moi aussi je l’eusse préféré !… et qui envoyait en Avignon des missives pleines d’acrimonie où il laissait entendre fielleusement que je me plaisais plus à contempler la guerre qu’à faire avancer la paix. Or comment, je vous le demande, pouvais-je faire avancer la paix sinon en parlant au roi, et où pouvais-je lui parler, sinon au siège dont il ne paraissait pas vouloir s’éloigner ? Il passait ses journées à tourner autour des travaux en compagnie de l’Archiprêtre ; il usait son temps à vérifier un angle d’attaque, à s’inquiéter d’un épaulement, et surtout à regarder monter la tour de bois, un extraordinaire beffroi sur roues où l’on pourrait loger force archers, avec tout un armement d’arbalètes et de traits à feu, une machine comme on n’en avait point vu depuis les temps antiques. Il ne suffisait pas d’en bâtir les étages ; il fallait encore trouver assez de peaux de bœufs pour revêtir cet énorme échafaud ; et puis construire un chemin dur et plat, pour pouvoir l’y pousser. Mais quand elle serait prête, la tour, on verrait des choses étonnantes !

Le roi me conviait souvent à souper, et là je pouvais l’entretenir. « La paix ? me disait-il. Mais c’est tout mon désir. Voyez, je suis en train de dissoudre mon ost, gardant juste avec moi ce qu’il me faut pour ce siège. Attendez que j’aie pris Breteuil, et aussitôt après je veux bien faire la paix, pour complaire au Saint-Père. Que mes ennemis me soumettent leurs propositions. – Sire, disais-je, il faudrait savoir quelles propositions vous seriez prêt à considérer… – Celles qui ne seront pas contraires à mon honneur. » « Ah ! ce n’était pas tâche facile ! Ce fut moi, hélas, qui eut à lui apprendre, car j’étais mieux informé que lui, que le prince de Galles rassemblait des troupes à Libourne et à La Réole pour une nouvelle chevauchée.

« Et vous me parlez de paix, Monseigneur de Périgord ?

— Précisément, Sire, afin d’éviter que de nouveaux malheurs… – Cette fois, je ne permettrai pas que le prince d’Angleterre s’ébatte en Languedoc comme il le fit l’an passé. Je vais convoquer l’ost de nouveau, pour le 1er août, à Chartres. »

Je m’étonnai qu’il laissât partir ses bannières pour les rappeler, une semaine plus tard. Je m’en ouvris, discrètement, au duc d’Athènes, à Audrehem, car tout ce monde venait me voir et se confiait à moi. Non, le roi s’obstinait, par un souci d’économie qui ne lui ressemblait guère, à renvoyer d’abord le ban, qu’il avait appelé le mois précédent, pour le rappeler, avec l’arrière-ban. Quelqu’un avait dû lui dire, Jean d’Artois peut-être ou une aussi fine cervelle, qu’il épargnerait ainsi quelques jours de solde. Mais il aurait pris un mois de retard sur le prince de Galles. Oh ! oui, il lui fallait faire la paix ; et plus il attendrait, moins elle serait négociable à sa satisfaction.

Je connus mieux l’Archiprêtre, et je dois dire que le bonhomme m’amusa. Le Périgord le rapprochait de moi ; il vint me demander de lui faire rendre son bénéfice. Et en quels termes ! « Votre Innocent… – Le Saint-Père, mon ami, le Saint-Père… lui disais-je. – Bon, le Saint-Père, si vous voulez, m’a supprimé ma commande pour le bon ordre de l’Église… ah ! c’est ce que l’évêque m’a dit. Eh quoi ? Croit-il donc qu’il n’y avait pas d’ordre à Vélines, avant lui ? La cure des âmes, messire cardinal, vous pensez que je ne l’exerçais point ? Il aurait fait beau voir qu’un agonisant trépassât sans les sacrements. À la moindre maladie, j’envoyais le tonsuré. Ça se paye, les sacrements. Et les gens qui passaient devant ma justice : amende. Ensuite, à confesse ; et la taxe de pénitence. Les adultères, la même chose. Je sais comment ça se mène, moi, les bons chrétiens. » Je lui disais : « L’Église a perdu un archiprêtre, mais le roi a gagné un bon chevalier. » Car Jean II l’avait armé chevalier, l’an passé.

Tout n’est pas mauvais, dans ce Cervole. Il a, pour parler des bords de notre Dordogne, des accents tendres qui surprennent. L’eau verte de la vaste rivière où se reflètent nos manoirs, le soir, entre les peupliers et les frênes ; les prairies grasses au printemps, la chaleur sèche des étés qui fait mûrir les orges jaunes ; les soirs qui sentent la menthe ; les raisins de septembre où nous mordions, enfants, dans des grappes chaudes… Si tous les hommes de France aimaient leur terre autant que l’aime cet homme-là, le royaume serait mieux défendu.

Je finis par comprendre les raisons de la faveur donc il jouissait. D’abord, il avait rejoint le roi dans la chevauchée de Saintonge, en 51, une petite équipée, mais qui avait permis à Jean II de croire qu’il serait un roi victorieux. L’Archiprêtre lui avait amené sa troupe, vingt armures et soixante sergents de pied. Comment les avait-il pu rassembler, à Vélines ? Toujours est-il que cela formait une compagnie. Mille écus d’or, réglés par le trésorier des guerres, pour le service d’une année… Cela permettait au roi de dire : « Nous sommes compagnons de longtemps, n’est-ce pas vrai, l’Archiprêtre ? »

Ensuite, il avait servi sous Monsieur d’Espagne, et, malin, ne manquait jamais de le rappeler devant le roi. C’était même sous les ordres de Charles d’Espagne, dans la campagne de 53, qu’il avait chassé les Anglais de son propre château de Vélines et des terres avoisinantes, Montcarret, Montaigne, Montravel… Les Anglais tenaient Libourne et y avaient grosse garnison d’archers. Mais lui, Arnaud de Cervole, tenait Sainte-Foy et n’était pas disposé à se la laisser enlever… « Je suis contre le pape parce qu’il m’a ôté mon archiprêtrise ; je suis contre l’Anglais parce qu’il a ravagé mon château ; je suis contre le Navarrais parce qu’il a occis mon connétable. Ah ! que n’ai-je été à Laigle, auprès de lui, pour le défendre ! »… C’était baume pour les oreilles du roi.

Et puis, enfin, l’Archiprêtre excelle aux nouveaux engins à feu. Il les aime, il les apprivoise, il s’en amuse. Rien ne lui plaît tant, il me l’a dit, que d’allumer une mèche, après de souterraines préparations, et de voir une tour de château s’ouvrir comme une fleur, comme un bouquet, projetant en l’air hommes et pierres, piques et tuiles. À cause de cela, il est entouré, sinon d’estime, du moins d’un certain respect ; car beaucoup, parmi les plus hardis chevaliers, répugnent à s’approcher de ces armes du diable que lui manie comme en se jouant. Il y a des gens ainsi, chaque fois qu’apparaissent de nouveaux procédés de guerre, qui en ont le sens immédiat et se font une réputation de leur emploi. Alors que les valets d’armes, les mains sur les oreilles, courent à mettre à l’abri, et que même les barons et les maréchaux reculent prudemment, Cervole, une lumière amusée dans l’œil, regarde rouler les barils de poudre, donne des ordres nets, enjambe les fougasses, se coule dans les sapes en rampant sur ses cubitières, ressort, bat tranquillement le briquet, prend son temps pour gagner un angle mort ou s’accroupir derrière un muret, tandis que part le tonnerre, que la terre tremble et que les murs s’entrouvrent.

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