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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Cette manière de ne s’adresser qu’à moi, et pour me complimenter sur ma parentèle, déplut au Capocci, qui n’est pas de très haut lignage, et qui crut bon de dire que nous n’étions pas là pour nous émerveiller de prouesses de guerre, mais pour parler de paix chrétienne.

Je sus aussitôt que les choses n’iraient guère entre mon colégat et le roi de France, surtout quand ce dernier eut vu mon neveu Robert de Durazzo auquel il fit force amitiés, le questionnant sur la cour de Naples et sur sa tante la reine Jeanne. Il faut dire qu’il était très beau, mon Robert, tournure superbe, visage rose, cheveux soyeux… la grâce et la force tout ensemble. Et je vis poindre dans l’œil du roi cette étincelle qui ordinairement luit au regard des hommes quand passe une belle femme. « Où prendrez-vous vos quartiers ? » demanda-t-il. Je lui dis que nous nous accommoderions dans une abbaye voisine.

Je l’observai bien, et le trouvai assez envieilli, épaissi, alourdi, le menton plus pesant sous la barbe peu fournie, d’un jaune pisseux. Et il avait pris l’habitude de balancer la tête, comme s’il était gêné au col ou à l’épaule par quelque limaille dans sa chemise d’acier.

Il voulut nous montrer le camp, où notre arrivée avait produit quelque remous de curiosité. « Voici Sa Sainte Éminence Monseigneur de Périgord qui nous est venu visiter », disait-il à ses bannerets, comme si nous étions venus tout exprès pour lui porter l’aide du ciel. Je distribuai les bénédictions. Le nez de Capocci s’allongeait de plus en plus.

Le roi tenait beaucoup à me faire connaître le chef de son engeignerie auquel il semblait accorder plus d’importance qu’à ses maréchaux ou même son connétable. « Où est l’Archiprêtre ?… A-t-on vu l’Archiprêtre ?… Bourbon, faites appeler l’Archiprêtre… » Et je me demandais ce qui pouvait bien valoir le surnom d’archiprêtre au capitaine qui commandait les machines, mines et artillerie à poudre.

Étrange bonhomme que celui qui vint à nous, monté sur de longues pattes arquées prises dans des jambières et des cuissots d’acier ; il avait l’air de marcher sur des éclairs. Sa ceinture, très serrée sur le surcot de cuir, lui donnait une tournure de guêpe. De grandes mains aux ongles noirs et qu’il tenait écartées du corps, à cause des cubitières de métal qui lui protégeaient les bras. Une gueule assez louche, maigre, aux pommettes saillantes, aux yeux étirés, et l’expression goguenarde de quelqu’un qui est toujours prêt à s’offrir pour un quart de sol la figure d’autrui. Et pour coiffer le tout, un chapeau de Montauban, à larges bords, tout en fer, avançant en pointe au-dessus du nez, avec deux fentes pour pouvoir regarder à travers quand il baissait la tête. « Où étais-tu l’Archiprêtre ? On te cherchait », dit le roi qui précise à mon intention : « Arnaud de Cervole, sire de Vélines. – Archiprêtre, pour vous servir… Monseigneur cardinal… », ajoute l’autre d’un ton moqueur qui ne me plaît guère.

Et soudain, je me rappelle… Vélines, c’est de chez nous, Archambaud… bien sûr, près de Sainte-Foy-la-Grande, aux limites du Périgord et de la Guyenne. Et le bonhomme avait bel et bien été archiprêtre, un archiprêtre sans latin ni tonsure, certes, mais archiprêtre quand même. Et d’où cela ? Mais tout naturellement de Vélines, son petit fief, dont il s’était fait attribuer la cure, touchant ainsi à la fois les redevances seigneuriales et les revenus ecclésiastiques. Il ne lui en coûtait que de payer un vrai clerc, au rabais, pour assurer le travail d’Église… jusqu’à ce que le pape Innocent lui supprime son bénéfice, comme toutes autres commendes de cette nature, au début du pontificat. « Les brebis doivent être gardées par un pasteur… » ; ce que je vous contais l’autre jour. Alors, envolée l’archiprêtrise de Vélines ! J’avais eu à connaître de l’affaire entre cent de même sorte, et je savais que le gaillard ne portait pas la cour d’Avignon au plus haut de son cœur. Pour une fois, je dois dire, je donnais pleine raison au Saint-Père. Et je devinai que ce Cervole n’allait pas, lui non plus, me faciliter les choses.

« L’Archiprêtre m’a fait un fier travail à Évreux, et la ville est redevenue nôtre », me dit le roi pour mettre en valeur son artificier. « C’est même la seule que vous ayez reprise au Navarrais, Sire », lui répondit Cervole avec un bel aplomb. « Nous en ferons autant de Breteuil. Je veux un beau siège, comme celui d’Aiguillon. – À ceci près que vous n’avez jamais pris Aiguillon, Sire. »

Diantre, me dis-je, l’homme est bien en cour, pour parler avec cette franchise.

« C’est qu’on ne m’en a point, hélas, laissé le temps », dit tristement le roi.

Il fallait être l’Archiprêtre… je me suis mis moi aussi à l’appeler l’Archiprêtre, puisque tout le monde le nommait ainsi… il fallait être cet homme-là pour balancer son chapeau de fer et murmurer, devant son souverain : « Le temps, le temps… six mois… »

Et il fallait être le roi Jean pour s’obstiner à croire que le siège d’Aiguillon, qu’il avait conduit dans l’année même où son père se faisait écraser à Crécy, représentait un modèle de l’art militaire. Une entreprise ruineuse, interminable. Un pont qu’il avait ordonné de construire pour approcher la forteresse, et dans un si bon emplacement que les assiégés l’avaient détruit six fois. Des machines compliquées qu’on avait dû acheminer à grands frais et grande lenteur, depuis Toulouse… et pour un résultat parfaitement nul.

Eh bien ! c’était là-dessus que le roi Jean fondait sa gloire et qu’il autorisait son expérience. En vérité, acharné comme il est à régler ses rancunes envers le destin, il voulait prendre, à dix ans de distance, sa revanche d’Aiguillon, et prouver que ses méthodes étaient les bonnes ; il voulait laisser dans la mémoire des nations le souvenir d’un grand siège.

Et c’était pour cela que, négligeant de poursuivre un ennemi qu’il aurait pu battre sans beaucoup de peine, il venait de planter son tref devant Breteuil. Encore, s’adressant à l’Archiprêtre, fort versé dans le nouvel usage des destructions par la poudre, on eût pu croire qu’il avait résolu de miner les murailles du château, comme on avait fait à Évreux. Mais non. Ce qu’il demandait à son maître de l’engeignerie, c’était d’élever des constructions d’assaut qui permettraient de passer par-dessus les murs. Et les maréchaux et les capitaines écoutaient, pleins de respect, les ordres du roi et s’affairaient à les accomplir. Aussi longtemps qu’un homme commande, fût-ce le pire imbécile, il y a des gens pour croire qu’il commande bien.

Quant à l’Archiprêtre… j’eus l’impression que l’Archiprêtre se moquait de tout. Le roi voulait des rampes, des échafaudages, des beffrois ; eh bien, on lui en construirait, et l’on demanderait paiement en conséquence. Si ces appareils d’autrefois, ces machineries d’avant les pièces à feu n’apportaient pas le résultat escompté, le roi n’aurait à s’en prendre qu’à lui-même. Et l’Archiprêtre ne laisserait à personne le soin de le lui dire ; il avait sur le roi Jean cet ascendant qu’ont parfois les soudards sur les princes, et il ne se gênait pas pour en user, une fois que le trésorier lui avait aligné sa solde et celle de ses compagnons.

La petite ville normande se transforma en un immense chantier. On creusait des retranchements autour du château. La terre retirée des fossés servait à établir des plates-formes et des pentes d’assaut. Ce n’était que bruits de pelles et de charrois, grincements d’essieux, claquements de fouets et jurons. Je me serais cru revenu à Villeneuve.

Les haches retentissaient dans les forêts avoisinantes. Certains villageois des parages faisaient leurs affaires, s’ils vendaient de la boisson. D’autres avaient la mauvaise surprise de voir soudain six goujats démolir leur grange pour en emporter les poutres. « Service du roi ! » C’était vite dit. Et les pioches de s’attaquer aux murs de torchis, et les cordes de tirer sur les bois de colombages, et bientôt, dans un grand craquement, tout s’écroulait. « Il aurait bien pu aller se planter ailleurs, le roi, plutôt que de nous envoyer ces malfaisants qui nous ôtent nos toits de dessus la tête », disaient les manants. Ils commençaient à trouver que le roi de Navarre était un meilleur maître, et que même la présence des Anglais pesait moins lourd que celle du roi de France.

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