Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Solange, comme on sait, était exubérante. Elle donnait l’impression de ne jamais rien voir d’autre qu’elle-même, et quoiqu’elle fût maintenant assise pour recevoir les hommages, elle brassait l’air comme personne. Mais elle avait un œil d’une acuité terrible et il ne lui fallut pas une demi-seconde pour saisir, en voyant entrer Paul et sa mère, qu’ils étaient des déclassés. Madeleine était très bien habillée, très soignée, mais elle avait perdu ce quelque chose de l’aisance des femmes fortunées, c’était un pas plus court, un regard moins sûr de soi, presque rien, Solange comprit. Elle renonça aussitôt au dîner fastueux qu’elle avait programmé et prétexta de la fatigue pour inviter Madeleine et Paul à un « en-cas sans façon » qui serait servi par le room service dans sa chambre du Ritz. C’était déjà trop luxueux, selon elle, mais pas moyen d’improviser autre chose en un temps si court…
Rien de tout cela n’échappa à Madeleine. Bien qu’elle en fût vexée, elle sut gré à la cantatrice de sa retenue. Pour la première fois, les deux femmes purent avoir un dialogue sans enjeu et ressentirent ce qu’il y avait de triste à renoncer à leur ancienne rivalité. Madeleine discerna l’ombre qui voilait parfois le regard de cette énorme femme aux manières extravagantes et ridicules dont la voix tragique transperçait les âmes. Peut-être, sans se le dire, communièrent-elles dans cette impression de se trouver l’une et l’autre devant une sœur qui avait dû elle aussi beaucoup souffrir.
Solange commença à envoyer, des quatre coins du monde, quelques partitions, les photographies furent remplacées par des disques, les affiches par des coffrets.
La vie de sa mère était difficile et tendue, mais Paul n’était pas malheureux. C’était une découverte pour Madeleine que l’on pût être plus heureux avec moins d’argent. Soulagé de son lourd secret, Paul vivait peut-être même l’une de ses périodes les plus radieuses. Ses cauchemars, autrefois si fréquents, se raréfièrent. Vladi était une compagne irradiante de joie et d’activité. Paul lisait beaucoup, passait des après-midi entiers à la bibliothèque. Vladi l’installait dans la grande salle avec les journaux et les livres qu’il avait demandés et lui disait avec un clin d’œil : « A teraz pójdę na zakupy… »
Paul fermait les yeux comme s’il couvrait les frasques d’une sœur plus jeune dont il aurait eu la charge.
21
Les femmes d’abord. Pour être anarchiste, on n’en est pas moins un homme. Pour Dupré, les femmes étaient toujours le point faible. Et en découvrant la donzelle, son jugement s’en était trouvé mille fois confirmé. Il lui avait suffi de l’apercevoir de face. Ravissante. En la suivant jusqu’à la station de taxis, il évaluait sans peine le danger que cette fille faisait courir à tout ce qu’elle rencontrait, on redoutait un carambolage de voitures à chaque instant. Elle exhalait le sexe comme certains hommes exhalent l’argent. Elle ne marchait pas, elle ondulait. Rue Saint-Honoré, elle dépensa en deux heures le salaire de dix ouvriers. Pour Dupré, c’était l’échelle de valeurs, le salaire d’un ouvrier. Il n’était pas difficile de savoir ce qu’elle faisait avec son mari, l’ancien fondé de pouvoir de la banque Péricourt, elle siphonnait sa fortune. Cela dit, il devait en rester. L’hôtel particulier était à soi seul un sacré capital, ce qu’il y avait à l’intérieur devait en doubler le prix, deux voitures, une palanquée de domestiques, une belle entreprise avec de superbes machines flambant neuves et des ouvriers payés au minimum syndical, la famille Joubert se portait bien, ça donnait vraiment envie de trouver quelque chose.
Lorsque, vers dix heures du matin, il vit Léonce Joubert se diriger vers la rue de la Victoire, il n’insista pas, entra dans un café, commanda un bock. Elle allait rue Joubert retrouver son loustic, le Robert Ferrand, une tête de demi-sel, la casquette penchée sur l’œil, avec ça, épais comme un sandwich, des airs de marlou, Dupré lui aurait bien collé une beigne, à cet inutile, mais ça n’était pas son boulot. Il perdait aux courses tout ce que la fille lui donnait et Dupré avait fait le compte en allant le voir à l’hippodrome, c’était quelque chose… C’en était même triste. Que les riches soient riches, c’était injuste, mais logique. Qu’un garçon comme Robert Ferrand, visiblement né dans le caniveau, se complaise à être entretenu par la grue d’un capitaliste, ça renvoyait tout le monde dos à dos, l’humanité n’était décidément pas une bien belle chose.
En sirotant sa bière, il se disait qu’il faudrait sans doute prendre la question par un autre bout. Il ne pouvait pas décemment rapporter à Mme Péricourt le pedigree d’un petit voyou et la preuve que Mme Joubert faisait vivre son amant, c’était loin d’être suffisant. Et loin de ce qu’elle attendait de lui.
Il consulta sa montre, paya et prit la direction de la mairie du treizième arrondissement.
André Delcourt était resté fidèle au salon de Mme de Marsantes, qu’il appelait familièrement Marie-Aynard, parce qu’elle l’avait reçu du temps où il n’était rien. Il était maintenant quelque chose (selon les critères du boulevard Saint-Germain, ce qui est assez relatif) et il était passé du statut de jeune protégé de son salon à celui de mascotte puis de pièce maîtresse.
Sa chronique dans le Soir était lue et attendue. Il s’épanouissait dans le rôle de l’intellectuel monacal adopté au début de sa carrière par manque de moyens. Il quittait les dîners de bonne heure. Selon lui, un homme rare, travaillant tard et se levant de bonne heure était un homme de valeur. Il mangeait peu, ne buvait pas. Cette frugalité qui touchait à l’ascétisme impressionnait beaucoup et l’autorisait à accepter à peu près toutes les invitations, jusqu’à six certaines semaines, à ne manquer aucune rencontre utile pour sa carrière et à conserver un statut d’homme hors du commun. Il disposait d’un carnet d’adresses très riche, mais pas un avocat, pas un sénateur, pas un fonctionnaire de ministère ne pouvait se targuer d’avoir aidé André Delcourt. N’ayant contracté de dette auprès de personne, il était imprenable. Vie calme. Il passait pour un reclus, un pur esprit, ça n’était pas loin de la vérité. Il se masturbait beaucoup.
Jules Guilloteaux fréquentait aussi le salon de Mme de Marsantes. Elle adorait la presse, les journalistes, c’était sa spécialité. André, dans ces cas-là, faisait comme si son patron n’était pas là, répondait à ses saillies de manière indirecte et laissait sourdre une rancune que Guilloteaux faisait mine de ne pas sentir. Question d’argent toujours. Car André avait beau être devenu le chroniqueur vedette du quotidien le plus vendu à Paris, le plus visible, ses émoluments n’avaient augmenté que de quatre francs par article depuis le premier jour.
Ce soir-là, André retrouva autour de la table Adrien Montet-Bouxal, avec qui il avait fait le voyage de Rome en 1930 à l’occasion des fêtes en l’honneur de Virgile et de Mistral. L’académicien y avait fait un discours très brillant. Les conversations sur la Renaissance italienne, l’art de Michel-Ange, les relations scabreuses du Caravage, auxquelles André avait tenté de participer, lui avaient laissé un souvenir cuisant, il s’était senti médiocre en tout. Il y avait maintenant prescription. D’autant qu’André avait rapporté de ce voyage une série d’articles assez retentissants sous le titre de « Nouvelles chroniques italiennes », ce qui, comme on voit, ne brillait pas par sa modestie.