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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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— Ils sont plus discrets que les autres. Sur le plan sexuel, ce sont des loups solitaires. Ils ont peur. Ils n’emploient jamais de gros mots. Et, bien sûr, ils veulent toujours aller à l’hôtel, comme s’ils n’avaient pas de maison : c’est le signe, c’est à ça qu’on les reconnaît.

Il ajoute :

— Les prêtres ne veulent pas d’Italiens. Ils sont plus à l’aise avec les personnes qui ne parlent pas italien. Ils veulent des migrants car c’est plus facile, c’est plus discret. Vous avez déjà vu un migrant aller dénoncer quelqu’un au commissariat de police ?

Gaby continue :

— J’ai des prêtres qui me paient juste pour dormir avec moi. Ils parlent d’amour, d’histoires d’amour. Ils ont une tendresse folle. On dirait des midinettes ! Ils me reprochent de mal les embrasser, et ces baisers semblent importants pour eux. Il y en a aussi qui veulent « me sauver ». Les prêtres veulent toujours nous aider, nous « sortir de la rue »…

J’ai suffisamment entendu cette remarque pour penser qu’elle repose sur des expériences réelles et répétées. Les prêtres tombent amoureux instantanément de leur migrant, auquel ils chuchotent maintenant à l’oreille, en broken english, un « I luv you »◦– expression en argot américain pour ne pas dire le mot, comme on jure en disant « Oh my Gosh ! », plutôt que de blasphémer en disant « Oh my God ! ». Les prostitués sont souvent restés ébahis par les excès de tendresse des prêtres, leur quête éperdue d’amour : décidément, le voyage qui leur a fait traverser la Méditerranée est plein de surprises !

Et avec eux, je m’interroge : les prêtres tomberaient-ils plus souvent amoureux de leurs clients que les autres hommes ? Pourquoi cherchent-ils à « sauver » les prostitués dont ils profitent ? Est-ce un reste de morale chrétienne qui les rend humains au moment où ils trahissent leur vœu de chasteté ?

Florin me demande si les hommes ont le droit de se marier en France. Je lui réponds que oui, le mariage entre personnes de même sexe est autorisé. Il n’y a pas trop réfléchi, mais, au fond, cela lui paraît « normal ».

— Ici, en Italie, c’est interdit. À cause du Vatican et parce que c’est un pays communiste.

Florin ponctue chacune de ces phrases du mot « normal » même si sa vie est tout sauf normale.

Ce qui me frappe lors de ces nombreux entretiens avec Christian, Florin, Gaby, Mohammed, Pittbul, Shorty et tant d’autres, c’est leur absence de jugement sur les prêtres avec qui ils couchent. Ils ne s’encombrent ni de morale, ni de culpabilité. Qu’un imam soit gay et les musulmans en auraient été choqués ; qu’un pope soit homosexuel et les Roumains auraient trouvé cela étrange ; mais il leur semble « normal » que des prêtres catholiques s’adonnent à la prostitution. Et en tout cas, c’est pour eux une aubaine. Le péché ne les concerne pas. Mohammed insiste sur le fait qu’il est toujours « actif », ce qui, semble-t-il, le rassure sur le degré de sa faute vis-à-vis de l’islam.

— Un musulman a-t-il le droit de coucher avec un prêtre catholique ? On peut toujours poser la question si on a le choix, ajoute Mohammed. Mais moi, je n’ai pas le choix.

UN AUTRE SOIR, JE RETROUVE GABY à l’Agenzia Viaggi, un cybercafé de la rue Manin (aujourd’hui fermé). Il y a là une trentaine de prostitués roumains qui chattent sur Internet avec leurs amis et leur famille restés à Bucarest, Constanta, Timisoara ou Cluj. Ils discutent via Skype ou WhatsApp et mettent à jour leur statut Facebook. Dans la bio online de Gaby, tandis qu’il discute avec sa mère, je lis : « Life lover », en anglais. Et « Habite à New York ».

— Je lui raconte ma vie ici. Elle est heureuse de voir que je visite l’Europe : Berlin, Rome, bientôt Londres. Je sens qu’elle m’envie un peu. Elle me pose beaucoup de questions et elle est vraiment heureuse pour moi. C’est comme si j’étais dans un film pour elle. Bien sûr, elle ne sait pas ce que je fais. Jamais je ne le lui dirai. (Comme les autres garçons, Gaby emploie le moins possible avec moi les mots « prostitué » ou « se prostituer » et privilégie plutôt les métaphores ou les images.)

Mohammed me dit à peu près la même chose. Lui fréquente un cybercafé baptisé Internet Phone, via Gioberti, où je l’accompagne. Appeler sa mère via Internet, comme il le fait plusieurs fois par semaine, coûte 50 centimes le quart d’heure ou 2 euros l’heure. Il appelle sa mère, devant moi, via Facebook. Il lui parle une dizaine de minutes en arabe.

— Je fais Facebook surtout. Ma mère sait mieux faire Facebook que Skype. Je viens de lui dire que tout allait bien, que je travaillais. Elle était tellement heureuse. Parfois, elle me dit qu’elle aimerait que je revienne. Que je sois là, juste quelques minutes. Elle me dit : « Reviens une minute, juste une minute, pour que je te voie. » Elle me dit : « Tu es toute ma vie. »

Régulièrement, comme pour se faire pardonner son absence, Mohammed envoie à sa mère un peu d’argent, que Western Union transfère (il dénonce ses commissions abusives ; je lui recommande Paypal, mais il n’a pas de carte bleue).

Mohammed rêve de rentrer « un jour ». Il se souvient de la ligne de TGM, si archaïque pourtant, le petit train qui relie Tunis Marine à La Marsa, avec ses arrêts de légende dont il me fait la liste à haute voix, se rappelant chaque nom de station dans le bon ordre : Le Bac, La Goulette, L’Aéroport, Le Kram, Carthage-Salammbo, Sidi Bousaïd, La Marsa.

— La Tunisie me manque. Ma mère me demande souvent si je n’ai pas froid. Je lui dis que je mets un bonnet et que j’ai aussi une capuche. Car il fait super froid ici, l’hiver. Elle s’en doute, mais elle n’a pas idée de combien c’est froid ici.

Dans l’entourage arabe de Mohammed à Rome, tous n’ont pas basculé dans la prostitution. Plusieurs de ses amis privilégient la vente de haschisch et la cocaïne (l’héroïne, trop chère, semble absente du quartier, selon tous les prostitués que j’ai interviewés, et la MDMA n’y arrive que de façon marginale).

La drogue ? Ce n’est pas pour Mohammed. Son argument est irréfutable :

— La drogue, c’est illégal et on risque gros. Si j’allais en prison, ma mère découvrirait tout. Et elle ne me le pardonnerait jamais. Ce que je fais en Italie est tout à fait légal.

AU-DESSUS DU BUREAU DE GIOVANNA PETROCCA : deux crucifix accrochés au mur. Sur une table, à proximité : des photos où elle pose avec le pape Jean-Paul II.

— C’est mon pape, me dit en souriant Petrocca.

Je suis au commissariat central de Roma Termini et Giovanna Petrocca dirige cette importante station de police. Elle a rang de commissaire ; en italien son titre, tel qu’il figure sur la porte de son bureau, est : « primo dirigente, commissariato di Polizia, Questura di Roma ».

Le rendez-vous a été organisé officiellement par le service de presse de la direction centrale de la police italienne et Giovanna Petrocca répond à toutes mes questions sans langue de bois. La commissaire est une grande professionnelle qui connaît parfaitement son sujet. Il est clair que la prostitution de Roma Termini n’a pas échappé à la police, qui sait tout, dans les moindres détails. Petrocca me confirme la plupart de mes hypothèses et, surtout, elle corrobore ce que les prostitués m’ont dit. (Dans ce chapitre, j’utilise aussi les informations du lieutenant-colonel Stefano Chirico, qui dirige le bureau antidiscrimination à la Direzione Centrale della Polizia Criminale, le quartier général de la police nationale dans le sud de Rome, où je me suis également rendu.)

— Roma Termini a une longue histoire de prostitution, m’explique la commissaire Giovanna Petrocca. Cela fonctionne par vagues, en fonction des migrations, des guerres, de la pauvreté. Chaque nationalité se regroupe par langue, c’est assez spontané, un peu sauvage. La loi italienne ne punit pas la prostitution individuelle, donc on essaie juste de contenir le phénomène, de limiter son expansion. Et bien sûr, on veille à ce que cela reste dans les clous : pas d’obscénités, ou d’atteintes à la pudeur dans la rue ; pas de prostitution avec des mineurs ; pas de drogues ; et pas de proxénétisme. Là, c’est interdit : on sanctionne durement.

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