Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Les avantages de ce type de clients ne tardent pas à apparaître : la fidélité, la récurrence et la sécurité.
— Les prêtes sont la clientèle idéale. Ils sont fidèles et ils paient bien. Si je pouvais, je ne travaillerais que pour des prêtres. Je leur donne toujours la priorité. J’ai la chance, car je suis très demandé, de pouvoir choisir mes clients, à la différence des autres prostitués qui, eux, sont choisis. Je ne dirais pas que je suis heureux avec ce job, mais je regarde les autres prostitués, les autres étudiants qui n’ont aucun travail et je me dis que j’ai finalement de la chance. Si j’étais né ailleurs ou dans un autre temps, j’aurais utilisé mes diplômes et mon intelligence pour faire autre chose. Mais à Naples, la prostitution est le métier le plus accessible que j’ai pu trouver.
Le jeune homme se met à tousser. Je sens une fragilité. Il est frêle. Sensible. Il affirme avoir « trente prêtres réguliers » actuellement, des clients dont il est certain qu’ils sont prêtres, et beaucoup d’autres pour lesquels il a des doutes. Depuis qu’il a commencé la prostitution, il a eu, affirme-t-il, « des centaines de prêtres ».
— Les prêtres, c’est devenu ma spécialité.
Selon Mangiacapra, les ecclésiastiques privilégient la prostitution car elle leur offre une certaine sécurité, un anonymat, tout en étant compatible avec leur double vie. Une relation de drague « normale », même en milieu homosexuel, prend du temps ; elle implique une longue discussion, il faut se mettre à découvert et dire qui on est. La prostitution est rapide, anonyme et ne vous expose pas.
— Quand un prêtre me contacte, nous ne nous connaissons pas ; il n’y a pas de précédent entre nous. Ils préfèrent ce type de situation, c’est ce qu’ils cherchent. J’ai souvent eu des clients prêtres qui étaient très beaux. J’aurais bien eu envie de coucher avec eux gratuitement ! Ils auraient pu trouver facilement un amant dans les bars ou les boîtes gays. Mais cela était incompatible avec leur sacerdoce.
Le jeune escort ne fait pas « la strada » (la rue) comme les migrants de Roma Termini. Il ne vit pas au rythme des Nuits de Cabiria. Il rencontre ses clients sur Internet, sur des sites spécialisés ou sur Grindr. Il échange régulièrement avec eux sur des messageries comme WhatsApp et, pour plus de discrétion, Telegram. Il essaie ensuite de les fidéliser.
— À Rome, il y a beaucoup de compétition ; ici, à Naples, c’est plus tranquille. Mais il y a des prêtres qui me font venir dans la capitale, ils me paient le train et l’hôtel.
À partir de ses expériences sexuelles avec des dizaines, sinon des centaines de prêtres, Mangiacapra partage avec moi quelques règles sociologiques :
— Il y a en gros, parmi les prêtres, deux types de clients. Il y a ceux qui se sentent infaillibles et très forts dans leur position. Ces clients-là sont arrogants et radins. Leur désir est si réprimé qu’ils perdent le sens de la morale et toute humanité : ils se sentent tellement au-dessus des lois. Ils n’ont même pas peur du sida ! Souvent, ils ne se cachent pas d’être prêtres. Ils sont exigeants, durs, et ne te laissent même pas le pouvoir ! Ils n’hésitent pas à dire que, s’il y a un problème, ils vont te dénoncer à la police comme prostitué ! Mais ils oublient que, si je veux, c’est moi qui peux les dénoncer comme prêtres !
Le second type de clients avec lesquels Francesco travaille sont d’une autre nature :
— Ce sont des prêtres très mal dans leur peau. Ils sont très attachés à l’affection, aux caresses, ils veulent t’embrasser tout le temps. Ils ont un manque de tendresse incroyable. Ils sont comme des enfants.
Ces clients, confirme Mangiacapra, tombent souvent amoureux de leur micheton et veulent le « sauver ».
— Ces prêtres-là ne discutent jamais le prix. Ils sont dans la culpabilité. Ils nous donnent souvent l’argent dans une petite enveloppe qu’ils ont préparée à l’avance. Ils disent que c’est un cadeau pour m’aider, pour me permettre de m’acheter quelque chose dont j’ai besoin. Ils tentent de se justifier.
Avec moi, Mangiacapra accepte des mots plus explicites. Il me dit qu’il est prostitué et même « marchettaro »◦– littéralement une « pute » (ce mot d’argot vient de « marchetta », le « reçu » qui permettait de quantifier le nombre de clients qu’un prostitué avait eu dans une maison de passe). L’escort utilise délibérément cette insulte pour renverser le préjugé, comme on retourne une arme.
— Ces prêtres-là veulent revoir leur marchettaro. Ils veulent une relation. Ils veulent garder le contact. Ils sont souvent dans le déni et ne comprendraient pas qu’on les juge mal, car ils ont l’impression d’être de bons prêtres. Alors, ils pensent que nous sommes « amis », ils insistent sur ça. Ils te présentent à leurs proches, à d’autres prêtres. Ils prennent de gros risques. Ils t’invitent à l’église, te mènent voir les sœurs dans la sacristie. Ils ont très vite confiance, un peu comme si tu étais leur petit copain. Souvent, ils ajoutent un pourboire en nature : un habit qu’ils ont acheté à l’avance, une bouteille de parfum. Ils sont pleins d’attentions.
Le témoignage de Francesco Mangiacapra est lucide◦– et terrible. C’est un témoignage brut et brutal, comme le monde qu’il décrit.
— Le prix ? C’est forcément le prix le plus haut que le client est prêt à payer. C’est pour ça que c’est du marketing. Il y a des escorts qui sont plus beaux, plus séduisants que moi ; mais mon marketing est meilleur. En fonction du site ou de l’app qu’ils utilisent pour me contacter, de ce qu’ils me disent, je fais une première évaluation du prix. Lors de la rencontre, j’adapte ce prix en leur demandant dans quel quartier ils vivent, leur métier, je regarde leurs habits, leur montre. J’évalue leur capacité financière très facilement. Les prêtres sont prêts à payer davantage qu’un client normal.
J’interromps le jeune escort en lui demandant comment les prêtres, qui ont généralement un salaire d’un millier d’euros par mois, peuvent financer de telles passes.
— Allora… Un prêtre, c’est quelqu’un qui n’a pas le choix. Donc, on est plus exclusif pour lui. C’est une catégorie plus sensible. Ce sont des hommes qui ne peuvent pas trouver d’autres garçons, donc on les fait payer plus cher. C’est, disons, un peu comme les handicapés.
Après une pause, toujours ponctuée d’un long « Allora… », Mangiacapra reprend :
— La plupart des prêtres paient bien ; ils marchandent rarement. J’imagine qu’ils économisent sur leurs loisirs, mais jamais sur le sexe. Un prêtre ça n’a pas de famille, pas de loyer à payer.
Comme beaucoup de prostitués interrogés à Rome, l’escort napolitain me confirme l’importance du sexe dans la vie des prêtres. L’homosexualité semble orienter leur existence, dominer leur vie ; et cela dans des proportions autrement plus importantes que pour la majorité des homosexuels. Ils n’ont jamais l’amour ordinaire.
Le jeune prostitué me livre maintenant quelques-uns de ses secrets « marketing » :
— La clé, c’est la fidélisation. Si le prêtre est intéressant, qu’il paie bien, il faut qu’il revienne. Pour cela, il faut tout faire pour qu’il ne retombe jamais dans la réalité ; il faut qu’il reste dans le fantasme. Je ne me présente jamais comme un « prostitué », car ça casse le fantasme. Je ne dis jamais qu’il est « mon client » ; je dis qu’il est « mon ami ». J’appelle le client toujours par son prénom, en veillant à ne jamais me tromper de prénom entre plusieurs clients ! Car il faut lui montrer qu’il est unique pour moi. Les clients aiment et veulent qu’on se souvienne d’eux ; ils ne veulent pas qu’on ait d’autres clients ! Alors, j’ai ouvert un répertoire sur mon portable. Pour chaque client, je note tout : je marque le prénom qu’il m’a donné, son âge, les positions qu’il préfère, les endroits où l’on est allés ensemble, ce qu’il m’a dit d’essentiel sur lui, etc. Je tiens un registre minutieux de tout cela. Et bien sûr je marque aussi le prix maximum qu’il a accepté de payer, pour demander la même chose, ou un peu plus.