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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Ça s’effacera, disait Sissy. La mémoire s’efface. Tout le monde oublie tout. C’est la règle.

Mais les nuits étaient longues. Certaines même trop longues, et ces nuits-là, il prenait sa deuxième voiture, une berline couleur de l’ombre dans laquelle elle se fondait, et empruntait des rues obscures où tapinaient des filles, généralement des Noires ou des Sud-Américaines ; il montait dans leur chambre d’hôtel bon marché qui empestait l’insecticide et la sueur, et où, quelquefois, même après Stuttgart, il réitérait le petit jeu du revolver avec elles.

Ensuite, une fois rentré chez lui, juste avant l’aube, seul, il s’amusait avec son arme ; il la prenait, la reposait, la pointait sur sa tempe, éprouvait la sensation familière de l’acier froid sur sa peau, respirait l’odeur rassurante de la graisse. Sissy arrivait toujours à le dissuader d’appuyer sur la gâchette. La Sissy qui vivait dans sa tête. Triste fantôme. Reste en vie et sois comme moi.

Avec le temps, sa vie diurne devint insupportable. Il était digne de confiance, il était discret – il connaissait la discrétion sur le bout des ongles – et intelligent. Il évoluait parmi les militaires, les fournisseurs du ministère de la Défense et dans les milieux sénatoriaux avec une aisance croissante. Sa tâche consistait à dire ouvertement ce que ses employeurs ne pouvaient qu’insinuer, et à insinuer ce que ses employeurs niaient publiquement.

Et sa folie montait et refluait telle une marée capricieuse, complètement imprévisible, totalement irrésistible. Et les années s’écoulaient.

Sa rencontre avec A. W. Murdoch et son entraînement intensif sur le champ de tir avaient tenu la folie à distance respectueuse. Mais elle reviendrait, c’était évident. Elle revenait toujours.

Quand il sut manier le TOW, il se rendit avec Murdoch sur un tronçon vide de la route U.S. 95 et se gara sur une aire de repos à l’ombre d’un bouquet d’érables.

La veille, Murdoch avait sillonné cette autoroute à péage dans une voiture de sport – réquisitionnée pour les besoins de la cause – afin de prendre des notes sur la position des Serveurs. Lesquels se déversaient sur la 95 depuis désormais plusieurs semaines, voyageant toujours à la vitesse de soixante kilomètres-heure et respectant des intervalles réguliers. Certains bifurquaient vers l’ouest, sur la 70, ou s’installaient dans des villes le long de la route, telles Columbia ou Wheaton ; la plupart continuaient vers le sud. L’un d’eux s’était installé sur la pelouse de la Maison-Blanche.

Tyler n’en avait quant à lui encore jamais vu de ses propres yeux. Seulement à la télévision. Ils étaient encore pires « en vrai », avait expliqué Murdoch.

— Ils ne sont pas seulement noirs : ils ne brillent pas du tout au soleil. Ils sont plus noirs que leurs propres ombres. Et quand ils circulent, mon colonel, ils ne vibrent pas, ils ne rebondissent pas. Ils glissent. Vous avez déjà joué à des jeux électroniques, mon colonel ? Vous avez vu comment les choses se déplacent sur un écran vidéo ? Eh bien, ces choses-là bougent de la même manière.

Essayer d’en arrêter un dans sa course, avoua Murdoch, l’exaltait, d’accord, mais… pour tout dire, ça l’effrayait un peu aussi.

— Vous êtes prêt à tenter l’expérience tout de même ?

— Et comment ! Je suis impatient de passer à l’action, mon colonel.

Alors ils étaient donc là, stationnés sur ce bout de route, en lisière d’un champ à vaches où passaient quelques Holstein, à moins que ce ne fussent des Guernesey, Tyler n’avait jamais su les distinguer. En tout cas, c’étaient des vaches laitières. Les criquets chantaient dans l’herbe haute et de légers stratus marbraient l’horizon. Il ne faisait pas chaud ; encore un jour, et octobre cédait le pas à novembre.

— D’une minute à l’autre, maintenant, mon colonel, déclara Murdoch, l’œil rivé sur sa montre.

Tyler concentra son attention sur la route, sur le point où, à quelque deux mille mètres de là, elle formait une sorte de crête que le Serveur franchirait bientôt. À portée de tir. Pour l’instant, cependant, rien ne bougeait. Il n’y avait même pas de circulation. Les routes étaient rarement empruntées, dorénavant.

Murdoch ouvrit brusquement un Coca. La mini-détonation fit sursauter Tyler.

— Pour l’amour du ciel…

— Désolé, mon colonel.

Tyler avait la bouche sèche. Il convoitait avidement le Coca bien frais que Murdoch venait de sortir de la glacière. Mais il devait se tenir prêt à actionner le TOW. Sans doute Murdoch se vengeait-il ainsi de ne pas tirer le premier sur le Serveur. Tant pis, songea Tyler. La boisson fraîche attendra.

— Mon colonel, je crois que vous avez une cible.

Tyler se leva sur la plate-forme de tir et arma l’engin.

Le TOW sortait des usines Hughes, une compagnie avec laquelle Tyler avait plus ou moins travaillé. C’était une arme téléguidée, d’une conception affreusement complexe, mais très fiable. Il était conçu pour défoncer les lourdes carapaces blindées et rendre inutilisables les chars les plus sophistiqués, autrement dit en faire de la bouillie.

Le Serveur apparut dans le viseur du TOW.

Noir linceul, il ressemblait à une boule surmontée d’un cône – les extraterrestres semblaient affectionner ce genre de formes euclidiennes – et voyageait le long de la voie lente à une vitesse largement inférieure à la limite autorisée. L’image tremblait légèrement sous l’effet de la chaleur montant de l’asphalte.

Les vaches levèrent la tête, comme alertées par cette présence.

Tyler se sentit soudain nerveux, catapulté dans un vrai combat. Mais pas question de laisser l’anxiété entraver son action. Il garda le Serveur dans sa ligne de mire jusqu’à ce qu’il ait franchi la crête. Il voulait être sûr de son coup.

— Mon colonel, remarqua nerveusement Murdoch, nous sommes un peu exposés, ici.

— Ce n’est pas le moment de flancher, monsieur Murdoch.

Un long silence, puis :

— Mon colonel ?

Tyler appuya sur la détente.

Le TOW effectua une série de tâches complexes en un clin d’œil. Le doigt de Tyler sur le bouton actionna le moteur qui propulsa le missile hors de sa gangue. Le projectile déploya ses quatre ailes et partit dans un bruit assourdissant à une vitesse de neuf cents pieds-seconde.

Les yeux de Tyler ne quittaient pas le Serveur.

Le missile traînait derrière lui deux filins fixés au lanceur. Tyler, à l’aide du viseur et d’une manette, dirigeait le projectile. Un constant sujet d’étonnement pour lui ; il avait l’impression d’être en plein jeu vidéo. Il guida le missile sur une trajectoire qui lui parut aussi longue qu’un jour sans pain. Le centre de la mire restait braqué sur le Serveur.

Le projectile approcha de sa cible à plus de trois cents kilomètres-heure.

La première ogive explosa à trente centimètres de la cible ; la seconde, la principale, une fraction de seconde plus tard.

Une sacrée explosion, songea Tyler, les oreilles bourdonnantes.

— Bordel de merde ! hurla Murdoch, triomphant.

Les vaches et les criquets s’étaient tus.

Tyler, une fois, avait vu La Guerre des mondes, un film très librement adapté à partir d’un roman de H. G. Wells.

Les Martiens atterrissaient en Californie et construisaient de monstrueuses machines à tuer.

Face à elles, les armes conventionnelles demeuraient inopérantes. En désespoir de cause, l’Air Force lâcha une bombe nucléaire.

Explosion. Champignon. Les observateurs, anxieux, attendaient que le brouillard atomique se dissipe. Le brasier s’apaise ; les nuages de fumée, de poussière, s’estompent…

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