Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
– Dites-moi, c'est une drôle d'idée de la part de votre directeur de s'installer au fond de ce bourbier.
Bonafé ricana encore:
– Cela dépend de quel point de vue on se place. L'extraction des diamants demande une surveillance très stricte. Et comptez sur Kiefer pour tout savoir, tout diriger.
Je risquai une nouvelle question:
– Avez-vous connu Max Böhm?
– Le Suisse? Non, pas personnellement. Je suis arrivé après qu'il avait quitté la RCA, en 1980. C'est lui qui dirigeait la Sicamine avant le Tchèque. Une connaissance à vous? Pardonnez-moi, mais, de l'avis de tous, Böhm était pire encore que Kiefer. Et ce n'est pas peu dire. (Il haussa les épaules.) Que voulez-vous, mon ami: l'Afrique porte à la cruauté.
– Dans quelles conditions Max Böhm a-t-il quitté l'Afrique?
– Je n'en sais rien. Je crois qu'il a eu des ennuis de santé. Ou des problèmes avec Bokassa. Ou les deux. Vraiment, je ne sais pas.
– Pensez-vous que M. Kiefer soit resté en contact avec le Suisse?
Ce fut une question de trop. Bonafé me scruta de toutes ses pupilles. Chaque iris semblait se concentrer sur le fond de mes pensées. Il ne répondit rien. J'esquissai un sourire à rebours et me levai. Sur le pas de la porte, Bonafé me répéta, me tapant dans le dos:
– Souvenez-vous, mon vieux, pas un mot à Kiefer.
Je décidai de marcher, à l'ombre des grands arbres. Le soleil était haut. La boue, par endroits, était déjà sèche, voletant comme du pigment pourpre. Les lourdes cimes se balançaient doucement, emplies des soupirs du vent.
Tout à coup, je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai. Gabriel se tenait devant moi, le visage arrondi sur un sourire. Il dit aussitôt, de sa voix grave:
– Patron, tu t'intéresses aux Pygmées comme moi aux cactus. Mais je connais quelqu'un qui peut te parler de Max Böhm et d'Otto Kiefer.
Mon cœur se bloqua net:
– Qui?
– Mon père. (Gabriel baissa la voix.) Mon père était le guide de Max Böhm.
– Quand puis-je le voir?
– Il sera à Bangui demain matin.
– Qu'il vienne aussitôt au Novotel. Je l'attendrai.
31
Je déjeunai à l'ombre, sur la terrasse de l'hôtel. Des tables étaient disposées autour de la piscine et on pouvait, à l'abri de plantes tropicales, déguster quelque poisson du fleuve. Le Novotel semblait désert. Les rares clients étaient des hommes d'affaires européens, qui traitaient leurs contrats au pas de course et n'attendaient qu'une chose: leur avion de retour. Pour ma part, j'appréciais l'hôtel. La large terrasse, tapissée de pierre claire et emplie de feuillages, avait cette mélancolie des maisons coloniales abandonnées, où la végétation a dessiné des fleuves de lianes, des lacs d'herbes folles.
Tout en savourant mon «capitaine», j'observais le directeur de l'hôtel qui sermonnait le jardinier. C'était un jeune Français au teint verdâtre, qui semblait à bout de nerfs. Il tentait de relever un plant de rose, que le Noir avait écrasé par mégarde. Sans les dialogues, la scène confinait au gag. L'irritation du Blanc, ses gestes exagérés et le visage contrit du Noir, qui hochait la tête l'air absent: tout avait l'allure d'une scène comique de film muet.
Aussitôt après, le directeur vint me souhaiter la bienvenue, tout en cherchant à connaître l'obscure raison qui m'avait amené en Centrafrique. Je vis qu'il tiquait en scrutant la cicatrice de ma lèvre. J'expliquai mes projets de reportage. A son tour, il me raconta son histoire. Il s'était porté volontaire pour diriger le Novo-tel de Bangui. Une étape essentielle dans sa carrière, disait-il – et il semblait sous-entendre que, lorsqu'on est parvenu à diriger quelque chose ici, on ne craint plus rien. Il partit ensuite dans une longue tirade sur l'incompétence des Africains, leur insouciance et leurs défauts innombrables. «Je dois tout fermer à dé, affirmait-il, en secouant un lourd trousseau à sa ceinture. Et ne vous fiez pas à leur allure correcte. C'est le fruit d'un long combat («le combat» du gérant consistait en une chemisette rose à manches courtes, dotée d'un nœud papillon, que tous les serveurs portaient comme une bonne farce). Aussitôt qu'ils ont quitté l'hôtel, continuait-il, ils retournent pieds nus dans leur case et dorment par terre!»
Le visage du gérant avait la même expression que celle de Bonafé. C'était une usure, une corrosion d'un genre étrange, comme une racine qui aurait poussé à l'intérieur des corps, et qui se nourrirait du sang des hommes. «A propos, acheva-t-il en baissant la voix, vous n'avez pas trop de lézards dans votre chambre?» Je lui dis que non et le congédiai d'un long silence.
Après le déjeuner, je me décidai à consulter les dossiers que j'avais préparés à Paris sur les diamants et la chirurgie cardiaque. Je parcourus rapidement la documentation qui traitait des pierres – méthodes d'extraction, classification, carats, etc. J'en savais aujourd'hui assez long sur le réseau de Böhm et ses chaînons essentiels. Les informations techniques et les commentaires spécialisés ne pouvaient m'apporter grand-chose.
Je passai au dossier sur la chirurgie cardiaque, composé d'extraits d'encyclopédies médicales. L'histoire de cette activité était une véritable épopée, écrite par des pionniers téméraires. Ainsi, je plongeai dans d'autres époques:
«… Les véritables débuts de la chirurgie cardiaque eurent lieu à Philadelphie, grâce à Charles Bailey. Sa première intervention sur la valvule mitrale date de la fin 1947. C'est un échec. Le malade meurt d'hémorragie. Pourtant, Bailey a acquis la certitude qu'il est dans le vrai. Ses collègues ne le ménagent pas. Il se fait traiter de fou, de boucher. Bailey attend. Il réfléchit. En mars 1948, il réalise une valvulotomie qui semble satisfaisante au Wilmington Mémorial Hospital. Mais le troisième jour, le malade meurt d'une erreur de réanimation.
» Pour réaliser ses projets, Bailey doit devenir un chirurgien forain et opérer dans les hôpitaux qui tolèrent ses interventions. Le 10 juin 1948, Charles Bailey doit opérer deux rétrécissements mitraux le même jour. Le premier malade meurt d'arrêt cardiaque avant la fin de l'intervention. Charles Bailey se hâte de se rendre à l'autre hôpital avant que la nouvelle de l'échec ne soit connue, de peur d'être interdit de salle d'opération. Alors le mirade survient: la seconde intervention est un succès. La chirurgie de la valvule mitrale est enfin née…»
Je poursuivis ma lecture et m'attardai sur les premières transplantations cardiaques:
«… Contrairement à une tenace légende, ce n'est pas le chirurgien sud-africain Christian Neethling Barnard qui, le 3 décembre 1967, tenta la première greffe cardiaque chez l'homme: avant lui, en janvier 1960, le docteur français Pierre Sénicier avait implanté le cœur d'un chimpanzé dans le thorax d'un malade de soixante-huit ans parvenu au dernier stade d'une insuffisance cardiaque irréversible. L'opération réussit. Mais le cœur greffé ne fonctionna que quelques heures…»
Je feuilletai encore:
«… Une des dates majeures de la chirurgie cardiaque reste la greffe du cœur effectuée en 1967, au Cap, par le professeur Christian Bar-nard. La technique de cette opération, qui se renouvela bientôt aux Etats-Unis, en Angleterre et en France, avait été mise au point par le professeur américain Shumway – la méthode "Shumway"…
»… Le patient, Louis Washkansky, était âgé de cinquante-cinq ans. En sept ans, il avait subi trois infarctus du myocarde, dont le dernier l'avait laissé en état d'insuffisance cardiaque définitive. Pendant tout le mois de novembre 1967, une équipe de trente chirurgiens, anesthésistes, médecins, techniciens, fut réunie en permanence à l'hôpital Groote Schuur, au Cap, dans l'attente de l'opération dont l'heure et le jour seraient fixés par le professeur Christian Barnard. La décision fut prise dans la nuit du 3 au 4 décembre: une jeune femme de vingt-cinq ans venait d'être tuée dans un accident de la route. Son cœur remplacerait le cœur défaillant de Louis Washkansky. Celui-ci survécut trois semaines, mais il succomba à une pneumonie. La quantité massive de drogues immunodépressives absorbées pour empêcher le rejet de la greffe avait trop affaibli son système de défense pour lui permettre de lutter contre une infection…»