Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Toute cette chair ouverte, ces organes manipulés me donnaient la nausée. Pourtant, je savais que Max Böhm trouvait sa place dans cet historique. Le Suisse avait travaillé en Afrique du Sud de 1969 à 1972. J'imaginai des explications rocambolesques à sa transplantation. Peut-être avait-il rencontré, au Cap, Christian Barnard ou des médecins de son service. Peut-être était-il retourné là-bas, après son attaque de 1977, afin de subir une greffe particulière. Ou bien, pour une raison que j'ignore, savait-il qu'un de ces docteurs, capables d'opérer une greffe, se trouvait au Congo, en 1977. Mais ces versions étaient trop incroyables. Et ne résolvaient pas le caractère «miraculeux» de la tolérance physique de Böhm.
Je découvris un passage qui traitait des problèmes de tolérance:
«… Dans le domaine de la chirurgie cardiaque, les problèmes chirurgicaux sont bien résolus et les difficultés qui persistent sont immunologi-ques. En effet, en dehors du cas exceptionnel que constituent les jumeaux vrais, l'organe du donneur, même apparenté, est reconnu par le receveur comme différent et sera victime de phénomènes de rejet. Il est donc toujours nécessaire d'utiliser chez le receveur des traitements immunodépresseurs pour limiter l'importance du rejet. Les traitements usuels (azathioprine, cortisone) sont non spécifiques et comportent un certain nombre de risques, en particulier d'infection. Plus récemment, dans les années quatre-vingt, un produit est apparu: la ciclosporine. Cette substance, issue d'un champignon japonais, enraye en profondeur les phénomènes de rejet. Les patients voient ainsi leur espérance de vie décuplée et les greffes ont pu se généraliser.
» Un autre moyen de limiter le rejet est bien sûr de choisir un donneur aussi compatible que possible. La solution la plus favorable est représentée par un membre de la fratrie ou de la famille proche, qui, sans être jumeau, possède avec le receveur quatre antigènes d'histocompatibilité HLA en commun (donneur HLA identique). Nous parlons ici d'organes non vitaux, comme le rein par exemple. Sinon, l'organe est prélevé sur un cadavre, et l'on essaie, par échange d'organes à longue distance, de réaliser la combinaison le plus compatible possible – il existe plus de vingt mille groupes HLA différents…»
Je refermai le dossier. Il était dix-huit heures. Dehors, la nuit était déjà tombée. Je me levai et ouvris la baie vitrée de ma chambre. Une brassée de chaleur me suffoqua. C'était la première fois que j'affrontais la chaleur tropicale. Ce climat n'était pas un fait annexe, une circonstance parmi d'autres. C'était une violence qui frappait la peau, un poids qui emportait cœur et corps dans des profondeurs malaisées à décrire – un ramollissement de l'être, où la chair, les organes semblaient se fondre et se diluer lentement dans leurs propres sucs.
Je me décidai pour une promenade nocturne.
Les longues avenues de Bangui étaient vides et les rares immeubles, bruts et maculés de boue, semblaient plus nus encore qu'en plein jour. Je me dirigeai vers le fleuve. Les berges de l'Oubangui étaient silencieuses. Les ministères et les ambassades dormaient d'un sommeil sans rêve. Des soldats, pieds nus, montaient la garde. Près de l'eau, dans l'obscurité, je distinguai les crêtes échevelées des arbres qui bordaient les rives. Parfois, en contrebas, un clapotis se faisait entendre. J'imaginais alors quelque énorme animal, mi-fauve mi-poisson, s'insinuant dans les herbes humides, attiré par les odeurs et les bruits de la ville.
Je marchai encore. Depuis mon arrivée à Bangui, une idée me taraudait. Ce pays sauvage avait été, durant mes premières années, «mon» pays. Un îlot de jungle où j'avais grandi, joué, appris à lire et à écrire. Pourquoi mes parents étaient-ils venus s'enterrer dans la région la plus perdue d'Afrique? Pourquoi avaient-ils tout sacrifié, fortune, confort, équilibre, pour ce coin de forêt?
Je n'évoquais jamais mon passé, ni mes parents disparus et ces zones aveugles de mon existence. Ma famille ne m'intéressait pas. Ni la vocation de mon père, ni la dévotion de ma mère, qui avait tout quitté pour suivre son époux, ni même ce frère, de deux ans mon aîné, qui était mort brûlé vif. Sans doute, cette indifférence était un refuge. Et je la comparais souvent à l'insensibilité de mes mains. Le long de mes bras, mon épiderme réagissait parfaitement. Puis, au-delà, je n'éprouvais aucune sensation précise. Comme si une barre de bois invisible retranchait mes mains du monde sensible. Pour ma mémoire, un phénomène identique se produisait. Je pouvais remonter le fil de mon passé jusqu'à l'âge de six ans. En deçà, c'était le néant, l'absence, la mort. Mes mains étaient brûlées. Mon âme aussi. Et ma chair et mon esprit avaient cicatrisé de la même façon – fondant leur guérison sur l'oubli et l'insensibilité.
Tout à coup je m'arrêtai. J'avais quitté le bord du fleuve. Je marchais maintenant le long d'une grande avenue mal éclairée. Je levai les yeux et scrutai le panneau accroché à un grillage, indiquant le nom de l'artère. Un tremblement me secoua des pieds, à la tête. Avenue de France. Sans m'en rendre compte, irrésistiblement, mes pas m'avaient guidé sur le lieu même de la tragédie – là où mes parents avaient été massacrés par une bande de tueurs cinglés, un soir de Saint-Sylvestre, en 1965.
32
Le lendemain matin, je prenais mon petit déjeuner à l'ombre d'un parasol quand une voix m'interpella:
– Monsieur Louis Antioche?
Je levai les yeux. Un homme d'une cinquantaine d'années se tenait devant moi. Il était petit, massif et portait une chemise et un pantalon kaki. Il émanait de lui un air d'autorité indiscutable. Je me souvins de Max Böhm, de sa corpulence, de son habillement – les deux hommes se ressemblaient. Sauf que mon interlocuteur était aussi noir qu'un parapluie anglais.
– Lui-même. Qui êtes-vous?
– Joseph M'Konta. Le père de Gabriel, de la Sica-mine.
Je me levai aussitôt et lui proposai un siège:
– Oui, bien sûr. Veuillez vous asseoir.
Joseph M'Konta s'exécuta, puis il joignit ses mains sur son ventre. Il lançait des regards curieux autour de lui, la tête rentrée dans les épaules. Il avait la face écrasée, un nez aux larges narines, des yeux humides, comme voilés de tendresse. Mais ses lèvres étaient crispées sur une grimace de dégoût.
– Vous voulez boire quelque chose? Du café? Du thé?
– Du café, merci.
M'Konta me scrutait, lui aussi, du coin de l'œil. Le café arriva. Après les banalités d'usage, sur le pays, la chaleur et mon voyage, Joseph attaqua sur un ton précipité:
– Vous cherchez des renseignements sur Max Böhm?
– Exactement.
– Pourquoi vous intéressez-vous à lui?
– Max était un ami. Je l'ai connu en Suisse, peu avant sa mort.
– Max Böhm est mort?
– Il y a un mois, d'une crise cardiaque.
La nouvelle ne sembla pas l'étonner.
– Ainsi, la petite horloge a cassé.
Il se tut, réfléchit puis:
– Que voulez-vous savoir?
– Tout. Ses activités en Centrafrique, sa vie quotidienne, les raisons de son départ.
– Vous menez une enquête?
– Oui et non. Je cherche à mieux le connaître, à titre posthume. C'est tout.