La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle courut chercher la carte qu’elle avait posée dans l’entrée et lut l’adresse. C’était bien leur adresse. Leur adresse actuelle. Écrite de sa main à lui. Pas raturée par une gracieuse dame de la poste.
Il savait où elles habitaient.
L’homme au pull col roulé rouge dans le métro n’était pas sur la ligne n°6 par hasard. Il l’avait choisie parce qu’il était sûr de la rencontrer, un jour.
Il avait tout son temps.
Elle trempa les lèvres dans sa tasse et fit la grimace. Âcre, si âcre ! Elle avait laissé le thé infuser trop longtemps.
Le téléphone de la cuisine sonna. Elle hésita à décrocher. Et si c’était Antoine ? S’il avait leur adresse, il devait aussi connaître le numéro de téléphone. Mais non ! Je suis sur liste rouge ! Elle décrocha, rassurée.
— Vous vous souvenez de moi, Joséphine, ou vous m’avez oublié ?
Luca ! Elle prit un air enjoué.
— Bonjour Luca ! Vous allez bien ?
— Comme vous êtes polie !
— Vous avez passé de bonnes fêtes ?
— Je déteste cette période où les gens se croient obligés de s’embrasser, de cuire des dindes infectes…
Le goût de la dinde lui revint en bouche, elle ferma les yeux. Dix minutes et demie de terre qui s’ouvre en deux, de bonheur fugace.
— J’ai passé Noël avec une mandarine et une boîte de sardines.
— Tout seul ?
— Oui. C’est une habitude chez moi. Je déteste Noël.
— Parfois, on change ses habitudes… Quand on est heureux.
— Quel mot vulgaire !
— Si vous le dites…
— Et vous, Joséphine, Noël fut gai à ce qu’on dirait…
Il parlait d’une voix sinistre.
— Pourquoi dites-vous cela si vous n’en pensez pas un mot ?
— Mais je le pense, Joséphine, je vous connais. Un rien vous enchante. Et vous aimez les traditions.
Elle entendit la condescendance dans sa dernière phrase, mais l’ignora. Elle ne voulait pas faire la guerre, elle voulait comprendre ce qui était en train de se passer en elle. Quelque chose se défaisait à son insu. Se détachait. Un vieux lambeau de cœur desséché. Elle parla du feu dans la cheminée, des yeux brillants des enfants, des cadeaux, de la dinde brûlée, elle alla même jusqu’à évoquer la farce au fromage blanc et aux pruneaux comme un savoureux danger qu’elle osait affronter et ne ressentit qu’une délicieuse duplicité, une nouvelle liberté qui gonflait en elle. Elle comprit alors qu’elle n’éprouvait plus rien pour lui. Plus elle parlait, plus il s’effaçait. Le beau Luca qui la faisait trembler en s’emparant de sa main, en la glissant dans la poche de son duffle-coat disparaissait comme une silhouette dans la brume. On tombe amoureuse et, un jour, on se relève et on n’est plus amoureuse. Quand avait commencé ce désamour ? Elle se souvenait très bien : leur promenade autour du lac, la conversation des filles qui couraient, le labrador qui s’ébrouait, Luca qui ne l’écoutait pas. Leur amour s’était effrité, ce jour-là. Le baiser de Philippe contre la barre du four avait fait le reste. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle avait glissé d’un homme à l’autre. Avait déshabillé Luca de ses beaux atours pour en habiller Philippe. L’amour s’était évaporé. Hortense avait raison : on se détourne un instant, on saisit un détail et le zazazou disparaît. Ce n’est qu’une illusion, alors ?
— Vous voulez qu’on aille au cinéma ? Vous êtes libre, ce soir ?
— Euh… c’est-à-dire qu’Hortense est là et j’aimerais en profiter tant que…
Il y eut un silence. Elle l’avait offensé.
— Bon. Vous me rappellerez quand vous serez libre… que vous n’avez rien de mieux à faire.
— Luca, s’il vous plaît, je suis désolée, mais elle ne vient pas souvent et…
— J’ai compris : le tendre cœur d’une mère !
Son ton moqueur énerva Joséphine.
— Votre frère va mieux ?
— État stationnaire…
— Ah…
— Ne vous sentez pas obligée de prendre de ses nouvelles. Vous êtes trop polie, Joséphine. Trop polie pour être sincère…
Elle sentit la colère monter en elle. Il devenait un intrus à qui elle n’avait plus envie de parler. Elle observait ce sentiment nouveau avec étonnement et une certaine assurance. Il lui suffirait d’appuyer sur cette colère pour qu’elle fasse levier et le jette par-dessus bord. Un homme à la mer de son indifférence. Elle hésita.
— Joséphine ? Vous êtes toujours là ?
Le ton était railleur, léger. Elle prit son courage à deux mains et appuya sur le levier.
— Vous avez raison, Luca, je me moque complètement de votre frère qui passe son temps à me traiter de gourdasse sans que vous y voyiez aucun mal !
— Il souffre, il n’arrive pas à s’adapter à la vie…
— Ça ne vous interdit pas de me défendre ! Ça me fait de la peine que vous ne me défendiez jamais. Et que vous me le rapportiez en plus. Comme si vous étiez ravi de m’humilier. Je n’aime pas votre attitude, Luca, autant que je sois claire.
Les mots se précipitaient comme si elle les avait retenus trop longtemps. Elle sentait son cœur cogner et l’émotion brûler ses oreilles.
— Ah ! Ah ! La bonne sœur se rebiffe !
Il se mettait à parler comme son frère !
— Au revoir, Luca…, dit-elle à bout de mots.
— Je vous ai blessée ?
— Luca, je crois que ce n’est pas la peine qu’on se rappelle.
Elle sentit qu’elle prenait de la hauteur. Puis répéta avec une sorte d’indifférence étudiée, une lenteur calculée qui l’enivrèrent :
— Au revoir.
Raccrocha. Regarda le téléphone comme si c’était l’arme d’un crime, étonnée par sa témérité, saisie d’un vague respect envers cette nouvelle Joséphine qui raccrochait au nez d’un homme. C’est moi ? C’est moi qui ai fait ça ? Elle éclata de rire. J’ai rompu ! Pour la première fois de ma vie, j’ai rompu avec un homme ! J’ai osé. Moi, l’empotée, celle qui a le nez bêtement au milieu de la figure, celle qu’on désigne comme noyée d’office, qu’on largue pour une manucure, qu’on crible de dettes, qu’on accable, qu’on manipule, je l’ai fait.
Elle releva la tête. C’était trop tôt pour parler aux étoiles, mais ce soir, elle leur raconterait. Elle raconterait comment elle avait tenu sa promesse : plus personne ne la traiterait comme une quantité négligeable, plus personne ne l’écraserait de son mépris, plus personne ne l’offenserait sans qu’elle se défende. Elle avait tenu parole.
Elle courut réveiller Shirley pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Henriette Grobz sortit du taxi en défroissant sa robe de soie grège et, se penchant vers la portière, demanda au chauffeur de l’attendre. L’homme marmonna qu’il n’avait pas que ça à faire. Henriette lui promit d’un ton sec un bon pourboire ; il acquiesça tout en réglant la fréquence de sa station de radio. « Je lui propose de l’argent pour rester assis derrière son volant sans bouger, et il râle ! » gronda Henriette en écrasant sous ses talons carrés les graviers de l’allée. « Peste soit de ces paresseux ! »
Elle venait chercher sa fille. « Ça suffit comme ça, tu t’es assez reposée, tu ne vas pas moisir dans une chambre de clinique, c’est de la complaisance, rien de plus ; fais ta valise, prépare-toi à partir », l’avait-elle prévenue au téléphone.