La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– C’est un peu embêtant, vous comprenez.
– Non, je ne comprends pas. Vous avez le droit de vous taire, je ne pourrais rien faire contre vous. Si vous vous taisez, ils continueront et vous deviendrez leur complice.
– Vous toussez toujours autant ? Il faut que je vous examine.
– Ne me dites pas que…
Assise dans le lit, le dos calé contre deux gros coussins, Christine restait prostrée depuis des jours, on aurait pu la prendre pour une statue mais de temps en temps sa bouche s’agitait comme si elle marmonnait ou peut-être était-ce une contraction, un banal tremblement.
Joseph restait souvent dans l’entrebâillement de la porte à la regarder. Lui, il savait qu’elle parlait et à qui elle s’adressait.
– Vous avez les résultats, docteur ?
– Pas encore, inspecteur.
– Pourquoi c’est si long ?
– Ça part à l’Institut, il faut mettre les prélèvements en culture, faire les analyses, on en traite cinq mille par semaine, vous avez tous les symptômes de l’angine chronique. Rien d’autre.
– J’ai la gorge qui me brûle terriblement.
– Ne vous inquiétez pas, si c’était la peste, vous seriez déjà mort.
Joseph l’examina rapidement, lui palpa le cou et l’œsophage.
– Vous n’avez pas arrêté de fumer ?
– Ce n’est pas facile, docteur. On ne peut toujours pas l’interroger ?
– Non, elle est encore en état de choc.
– J’ai vu la voisine, elle n’y est pour rien et ne sait pas grand-chose. Vous connaissez un nommé Maurice Delaunay ?
Joseph regardait ailleurs, comme s’il n’avait pas entendu.
– Comment vous voulez que j’y arrive si vous ne m’aidez pas ? Je dois remonter à celui ou à celle qui a pratiqué cette boucherie d’avortement pour l’empêcher de continuer à nuire.
– Elle ne me dit rien, Maurice est son ami, c’est probablement lui le père, il a donné de l’argent à la voisine pour qu’elle s’occupe d’elle.
– Vous êtes sûr qu’on ne peut pas lui parler à elle ?
Christine ne voulait pas se lever, elle avait peur d’avoir mal, à lui faire monter les larmes aux yeux, le souvenir de la douleur insoutenable, elle faisait non de la tête, implorait Joseph du regard. Il parlementa, sans lui laisser la possibilité de résister, elle était contractée, les muscles comme des pierres, il lui tapotait la main, il insista tellement qu’elle se redressa et s’assit, elle hésitait, encore paniquée. À tâtons, son pied chercha le sol, elle sentit le froid rassurant, avec l’infirmière ils l'encadrèrent, elle s’appuya sur eux, ils la soulagèrent de son poids, il lui parlait d’une voix chaude et gaie, on aurait dit un père dans un bac à sable. Elle posa par terre la pointe du pied droit, puis l’autre, elle se recroquevillait mais elle fit quatre pas, penchée, le dos voûté, avec des cris courts à cause de cette souffrance qui ne venait pas. Puis sa respiration se calma et avec lenteur elle se redressa. Elle avançait, aux aguets, sentant une sorte de boule dans le ventre, mais pas d’élancements… « C’est bien, c’est bien, encore un pas, appuie-toi », disait la voix de Joseph. Il sentait l’os de son bras, celui de sa hanche.
Et elle se disait : « Oh mon Dieu, je n’ai plus trop mal. »
Ils allèrent s’asseoir sur un banc dans la cour de l’hôpital. Ils prirent le soleil, regardèrent le ballet étourdissant des hirondelles. Elle lui demanda une cigarette. Il n’aurait pas dû lui en donner une, il le savait, elle aussi. Il attrapa son paquet de Bastos, d’une tape en fit sortir une, elle la prit, ne le remercia pas. Elle sourit et la renifla avec un soupir de bonheur. Il craqua une allumette, protégea la flamme de ses mains, alluma la cigarette de Christine en premier. Elle aspira la fumée profondément avant de la souffler vers le ciel.
Elle rangea ses affaires, elles tenaient dans son cabas en osier. Si ce n’était cette maigreur accrochée à ses pommettes, elle avait plutôt bonne mine, on aurait pu croire qu’elle revenait de la plage. Elle se coiffa les cheveux en arrière et les retint avec une barrette en ivoire. Elle se dévisagea longuement dans la glace.
– J’ai une tête épouvantable.
– Franchement, je ne trouve pas, répondit Joseph, assis sur le bord du lit.
Elle semblait perdue.
– Tu veux qu’on parle ?
Elle fit non de la tête, il empoigna son sac. Il la raccompagna chez elle en taxi. Devant l’entrée de l’immeuble, elle lui dit qu’elle allait se débrouiller, qu’elle allait y arriver, il ne fallait pas qu’il s’inquiète, tout allait bien maintenant. Elle lui prit la main, la serra.
– Merci, Joseph, merci pour tout.
Joseph travaillait sans relâche, courait d’un hôpital et d’un dispensaire à l’autre. Il voyait peu Christine, il passait souvent chez elle, frappait à sa porte, il savait qu’elle était là mais elle ne lui répondait pas, il lui glissait des mots : « Donne-moi de tes nouvelles », ou : « Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas », il attendait qu’elle le contacte mais elle ne lui demandait rien.
Deux fois, il croisa la voisine mais elle passa comme si elle ne le voyait pas.
Sergent l’interrogea sur ce qu’il comptait faire, il avait un grand projet. Il désirait lui confier la direction de l’antenne de l’Institut qui allait ouvrir à Constantine. Joseph aurait dû être heureux de cette proposition mais, depuis quelques semaines, une autre idée l’obsédait, il voulait rentrer chez lui dès la fin de la guerre.
– Réfléchissez, dit Sergent, nous ne sommes pas pressés, c’est normal d’avoir le mal du pays, vous pouvez prendre trois mois de vacances, vous y avez droit, mais il faut revenir, Kaplan, on a besoin de vous.
Joseph n’avait jamais revu l’inspecteur Nogaro. Il pensait qu’il était passé à l’hôpital en son absence pour prendre les résultats de ses examens, mais l’infirmière lui indiqua que c’était le dernier dossier en attente. Joseph brûlait d’envie de savoir ce qu’il était advenu de son enquête.
Un jeudi soir, il se rendit au commissariat central de la rue d’Isly.
Quand il poussa la porte de son bureau, l’inspecteur Nogaro était en train de téléphoner, cigarette au bec. En voyant Joseph, il raccrocha brusquement sans prévenir son correspondant et se redressa, aussi résigné qu’un futur fusillé.
– Je vous écoute, dit-il en fermant les yeux.
Joseph le rassura, ses examens étaient satisfaisants. Nogaro ne voulut pas le croire, il y avait certainement quelque chose de grave sinon il ne se serait pas déplacé. Joseph insista de sa voix de docteur. Rien de rien. Nogaro écrasa lentement sa cigarette.
– Alors, c’est la der des ders, je vous le jure. Sur la tête de mes enfants. Allez, on va fêter ça. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis soulagé.
Il sortit une bouteille d’anisette de son placard, soupira profondément.
– L’eau est tiède, on va s’en boire une dehors. Vous m’avez fait la peur de ma vie.
– Je venais aux nouvelles.
– À propos de quoi, docteur ?
– L’histoire de l’avortement.
– Ah non, pitié ! Fini et classé ! Je ne veux plus en entendre parler !
C’est au comptoir du bistrot attitré du commissariat que Nogaro lâcha ce qu’il avait sur le cœur. Il avala son anisette comme s’il n’avait pas bu depuis une semaine et, avant que Joseph ait fini la sienne, s’en fit servir une autre, sans eau, avec deux glaçons.
– Oh, que c’est bon. Allez, remets-nous ça. Elle est pourrie cette ville, docteur. Vous n’avez aucune idée de ce qui se passe derrière ces belles façades, c’est Alger la puante, oui. À en avoir le vertige. J’attends ma mutation, pardon, ma promotion.