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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Si la mobilisation était décrétée ce soir, par un gouvernement que la majorité a élu, — fût-ce même contre mon vote — eh bien, ce n’est pas parce que je penserais ceci ou cela de la guerre, ni parce que je ferais partie d’une minorité d’opposition, que j’aurais le droit de rompre délibérément le pacte, et de me dérober à des obligations qui sont les mêmes pour tous — exactement les mêmes pour tous ! »

Jacques avait écouté, sans presque intervenir, ces paroles prononcées pour lui. Il se sentait beaucoup moins révolté par la thèse d’Antoine, qu’il n’était ému, malgré lui, par l’accent humain, confidentiel, qui frémissait sous ces affirmations dogmatiques. D’ailleurs, si opposée à la sienne que fût l’attitude de son frère, il ne pouvait s’empêcher de penser que, en cette occurrence, Antoine demeurait logique, parfaitement fidèle à lui-même.

Brusquement, comme si quelqu’un l’eût violemment contredit, Antoine croisa les bras, et cria :

— « Nom de Dieu, ça serait vraiment trop commode, de pouvoir n’être citoyen que jusqu’à la guerre — exclusivement !… »

Le silence qui suivit fut particulièrement lourd.

Jousselin, dont la sensibilité enregistrait toutes les nuances, crut opportun de faire diversion. Sur un ton cordial, comme si la discussion était close et que tous fussent d’accord, il déclara, en guise de conclusion :

— « Au fond, le Patron a raison. La vie sociale est une espèce de jeu. Il faut choisir : accepter les règles, ou bien se retirer de la partie… »

— « Moi, j’ai choisi », dit, près de lui, Jacques, à mi-voix.

Jousselin tourna légèrement la tête et le considéra, une seconde, avec une attention, une émotion, involontaires. Il semblait, au-delà de cette présence réelle, apercevoir toute une destinée pathétique.

La face glabre de Léon se glissa dans l’entrebâillement de la porte :

— « On demande Monsieur au téléphone. »

Antoine se retourna et regarda le domestique en battant des cils, comme s’il venait d’être éveillé en sursaut. « Encore elle », pensa-t-il enfin.

— « C’est bon. Je viens. »

Il attendit quelques secondes, les yeux baissés, le front soucieux, et, sans hâte, quitta la pièce.

« Que va-t-elle me dire ? » songeait-il, en gagnant son petit bureau. « Tu ne m’aimes plus !… Tu ne m’aimes plus comme avant !… » Il arrive fatalement une heure où elles vous disent ça — toutes !… Ce que nous « n’aimons plus », on les étonnerait bien en le leur apprenant… Ce n’est pas elles, c’est nous ! C’est l’homme que nous sommes devenu, devant elles… Ce n’est pas : « Tu ne m’aimes plus », qu’elles devraient dire, mais : « Tu n’aimes plus l’homme que tu deviens dès que nous sommes ensemble… »

Il était arrivé devant l’appareil, et, sans bien réfléchir, il avait décroché le récepteur.

— « C’est toi, Tony ? »

Il eut un sursaut, une espèce de révolte. Il restait là, devant cette voix connue, trop connue, chantante et grave, douce exprès, — et il ne pouvait se décider à répondre. Une rage froide… Depuis deux jours, il se sentait délivré d’elle, de ses sortilèges. Pas seulement délivré : nettoyé… Oui, il lui semblait être lavé d’une sorte de souillure… Il songea à Simon. Non, c’était fini, fini : les amarres étaient bien rompues. Pourquoi renouer ?

Il reposa doucement le récepteur au milieu de la table et recula d’un pas. Il entendait, dans l’appareil, une sorte de grésillement… un bruit haletant, hoquetant, pareil à un râle… C’était atroce… Tant pis ! À aucun prix, il ne fallait rétablir le contact.

Mais, au lieu de retourner dans son cabinet, il alla donner un tour de clef à la porte du couloir, revint vers son divan, alluma une cigarette, et, après un dernier regard vers la table — où le récepteur s’était tu et gisait, contourné, luisant, pareil à un reptile mort, — il s’allongea pesamment parmi les coussins.

Devant la cheminée du cabinet, tête à tête avec Studler, M. Chasle, heureux de pouvoir à son tour prendre la parole et se faire écouter, essayait, en son verbiage impropre et sibyllin, de donner à son auditeur quelques précisions sur son négoce.

— « Les trucs nouveaux, les lubies, les petites inventions… Toujours du neuf, c’est notre devise… Quoi ? Je vous enverrai le bulletin de l’A. C., l’Association des Chercheurs… Vous verrez. Nous prenons déjà des dispositions collatérales… Il faut bien, avec cette guerre… On va transformer l’orientation… La défense nationale… Chacun dans sa sphère… Quoi ? » (Il interrogeait sans cesse, et d’une façon anxieuse, comme s’il n’avait pas bien entendu une question urgente.) « Les inventeurs nous apportent déjà du très sensationnel », continua-t-il aussitôt. « Je ne voudrais pas divulguer… Mais, par exemple, ça, je peux dire : un filtre portatif pour eau de mares et pluies… Précieux en campagne… Tous les mauvais miasmes qui déciment l’organisme du soldat… » Il eut un petit rire satisfait : « Et, plus sensationnel encore : un appareil de pointage automatique, muni d’un déclencheur de départ… Pour les fantassins à mauvaise vue… Ou même les artilleurs… »

Roy qui, de sa place, écoutait depuis un instant ces propos incohérents, se leva :

— « Automatique ? Comment ? »

— « Justement », fit Chasle, flatté. « C’est ça le charme. »

— « Mais encore ? Comment ça fonctionne-t-il ? »

Chasle eut un geste péremptoire :

— « Tout seul ! »

Jacques et Jousselin, toujours debout à la même place, dans l’angle des bibliothèques, causaient à voix basse :

— « Le plus irritant », disait Jacques, le front barré d’un pli rageur, « c’est de penser qu’un jour viendra, fatalement, et très proche peut-être, où l’on ne comprendra même plus que ces histoires de service armé, de nations sous les drapeaux, aient pu avoir le caractère d’un dogme, d’un devoir indiscutable et sacré ! Un jour où il paraîtra inconcevable qu’un pouvoir social ait pu s’arroger le droit de fusiller un homme parce qu’il refusait de prendre les armes !… Exactement comme il nous paraît inconcevable que, jadis, des milliers d’hommes en Europe aient pu passer en jugement et subir la torture, pour leurs convictions religieuses… »

— « Écoutez ! » s’écria Roy.

Il avait ramassé sur le bureau un journal du jour qu’il parcourait d’un air détaché, et, comiquement, à haute et intelligible voix, il lut :

— « Jeune ménage avec enfant désire louer pour trois mois petite maison tranquille avec jardin, près rivière poissonneuse, de préférence Normandie ou Bourgogne. Écrire : 3.418, bureau du journal ! »

Son rire sonnait clair. Il était vraiment le seul, aujourd’hui, qui sût encore rire.

— « Joyeux comme un collégien qui va avoir ses vacances », murmura Jacques.

— « Joyeux comme un vrai héros », rectifia Jousselin. « Quand il n’y a pas de joie, il n’y a pas d’héroïsme ; il n’y a que de la bravoure… »

M. Chasle avait tiré sa montre, et, ainsi qu’il faisait toujours avant de consulter l’heure, il écouta « la petite bête », un instant, avec le regard fixe d’un médecin auscultant. Puis il annonça, en levant les sourcils, par-dessus ses lunettes :

— « Une heure trente-sept. »

Jacques tressaillit.

— « Je suis en retard », dit-il, en serrant la main de Jousselin. « Je me sauve, sans attendre mon frère. »

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