Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Eh bien ? »
— « Il habitait Paris, mais il est belge. C'est pour ça, quand il a fallu se sauver, il nous a emmenées en Belgique. Il a une maison à lui, à Bruxelles, où on s'est installé. »
— « Avec lui ? »
— « Oui. » Elle avait compris la question et ne s'y dérobait pas ; elle semblait même prendre un sauvage plaisir à surmonter toute réticence. Mais elle n'osa plus rien dire et se tut.
Mme de Fontanin reprit, après une pause assez longue :
— « Mais, où étais-tu ces derniers jours, quand tu étais seule et que l'oncle Jérôme venait te voir ? »
— « Là. »
— « Chez ce monsieur ? »
— « Oui. »
— « Et… ton oncle y venait ? »
— « Bien sûr. »
— « Mais comment te trouvais-tu seule ? » continua Mme de Fontanin sans se départir de sa douceur.
— « Parce que M. Raoul fait une tournée en ce moment, à Lucerne, à Genève. »
— « Qui ça, Raoul ? »
— « M. Arvelde. »
— « Et ta maman t'avait laissée seule à Bruxelles, pour aller avec lui en Suisse ? » L'enfant eut un geste si désespéré que Mme de Fontanin rougit. « Chérie, je te demande pardon », balbutia-t-elle. « Ne parle plus de tout ça. Tu es venue, c'est bien. Reste auprès de nous. »
Mais Nicole secoua violemment la tête :
— « Non, non, c'est presque fini. » Elle fit une forte aspiration, et tout d'un trait : « Écoutez, tante : M. Arvelde, lui, il est en Suisse. Mais sans maman. Parce qu'il avait obtenu pour maman un engagement dans un théâtre de Bruxelles, pour chanter un rôle d'opérette, à cause de sa voix, qu'il lui a fait travailler. Même qu'elle a eu un grand, grand succès dans les journaux ; j'en ai des coupures dans ma poche, que vous pourrez voir. » Elle s'arrêta, ne sachant plus où elle en était : « Alors », reprit-elle avec un regard étrange, « c'est justement parce que M. Raoul partait en Suisse que l'oncle Jérôme est venu. Mais trop tard. Quand il est arrivé, maman n'était plus là. Un soir, elle m'a embrassée… Non », fit-elle en baissant la voix et en fronçant durement les sourcils, « elle m'a presque battue parce qu'elle ne savait plus que faire de moi. » Elle releva la tête et se contraignit à sourire : « Oh, elle ne m'en voulait pas pour de vrai, au contraire. » Son sourire s'étrangla dans sa gorge. « Elle était si malheureuse, tante Thérèse, vous ne pouvez pas savoir : il fallait bien qu'elle parte, puisque quelqu'un l'attendait en bas. Et elle savait que l'oncle Jérôme allait arriver, parce qu'il était déjà plusieurs fois venu nous voir, il faisait même de la musique avec M. Raoul ; mais la dernière fois il avait dit qu'il ne reviendrait plus tant que M. Arvelde serait là. Alors, avant de partir, maman m'a dit de dire à l'oncle Jérôme qu'elle était partie pour longtemps, qu'elle me laissait, et qu'il s'occupe de moi. Ça, je suis sûre qu'il l'aurait fait, mais je n'ai pas osé le lui dire, quand je l'ai vu arriver. Il était en colère, j'ai eu peur qu'il ne parte à leur poursuite ; alors je lui ai menti exprès ; je lui ai dit que maman allait revenir le lendemain ; et tous les jours je lui disais que je l'attendais. Lui, il la cherchait partout, il la croyait encore à Bruxelles. Mais moi, tout ça était trop, je ne voulais plus rester ; d'abord, parce que le domestique de M. Raoul, je le déteste ! » Elle frissonna. « C'est un homme, tante Thérèse, qui a des yeux !.. Je le déteste ! Alors, le jour où l'oncle Jérôme m'a parlé de l'âme charitable, tout d'un coup je me suis décidée. Et hier matin, dès qu'il m'a eu donné un peu d'argent, je suis sortie pour que le domestique ne me le prenne pas, je me suis cachée dans les églises jusqu'au soir, et j'ai pris le train omnibus de nuit. »
Elle avait parlé vite, le front baissé. Quand elle redressa la tête, le visage si doux de Mme de Fontanin exprimait une telle révolte, une telle sévérité, que Nicole joignit les mains :
— « Tante Thérèse, ne jugez pas mal maman, je vous assure que rien de tout ça n'est sa faute. Moi non plus je ne suis pas toujours gentille, et je suis tellement gênante pour elle, ça se comprend ! Mais je suis grande maintenant, je ne peux plus vivre comme ça. Non, je ne peux plus », reprit-elle en serrant les lèvres. « Je veux travailler, gagner ma vie, ne plus être à la charge de personne. Voilà pourquoi je suis venue, tante Thérèse. Je n'ai que vous. Comment voulez-vous que je fasse ? Aidez-moi seulement quelques jours, tante Thérèse ? Vous seule pouvez m'aider. »
Mme de Fontanin était trop émue pour répondre. Eût-elle jamais cru que cette enfant lui deviendrait un jour si chère ? Elle la considérait avec une tendresse dont elle savourait elle-même la douceur, et qui calmait ses propres souffrances. Moins jolie qu'autrefois peut-être ; la bouche abîmée par une éruption de petits boutons de fièvre ; mais ses yeux ! des yeux d'un gris-bleu assez foncé, et qui étaient presque trop vastes, trop ronds… Quelle loyauté, quel courage, dans leur limpidité !
Lorsqu'elle put sourire :
— « Ma chérie », dit-elle en se penchant, « je t'ai comprise, je respecte ta décision, je te promets de t'aider. Mais pour l'instant tu vas t'installer ici, près de nous : c'est de repos que tu as besoin. » Elle disait « repos », et son regard disait « affection ». Nicole ne s'y méprit pas ; mais elle refusait encore de s'attendrir :
— « Je veux travailler, je ne veux plus être à charge. »
— « Et si ta maman revient te chercher ? »
Le regard transparent se troubla et prit soudain une incroyable dureté.
— « Ça, jamais plus ! » fit-elle, d'une voix rauque. Mme de Fontanin n'eut pas l'air d'avoir entendu. Elle dit seulement :
— « Moi, je te garderais volontiers avec nous… toujours. »
La jeune fille se leva, parut chanceler, et, tout à coup, se laissant glisser, vint poser sa tête sur les genoux de sa tante. Mme de Fontanin caressait la joue de l'enfant, et songeait à certaines questions qu'il fallait bien qu'elle abordât encore :
— « Tu as vu bien des choses, mon enfant, que tu n'aurais pas dû voir à ton âge… », hasarda-t-elle.
Nicole voulut se redresser, mais elle l'en empêcha. Elle ne voulait pas que l'enfant la vît rougir. Elle maintenait le front de la jeune fille sur son genou, et enroulait distraitement une mèche de cheveux blonds autour de son doigt, cherchant ses mots :
— « Tu as deviné bien des choses… Des choses qui doivent rester… secrètes… Tu me comprends ? » Elle penchait maintenant ses yeux sur ceux de Nicole, qui eurent une lueur rapide.
— « Oh, tante Thérèse, soyez sûre… Personne… Personne ! Ils ne comprendraient pas, ils accuseraient maman. »
Elle désirait cacher la conduite de sa mère presque autant que Mme de Fontanin tenait à cacher celle de Jérôme à ses enfants. Complicité inattendue, qui s'affirma soudain, lorsque Nicole, après avoir réfléchi, se releva le visage animé :
— « Écoutez, tante Thérèse. Voilà ce qu'il faudra leur dire : Que maman a été obligée de gagner sa vie, et qu'elle a trouvé une place à l'étranger. En Angleterre, par exemple… Une place qui l'empêcherait de m'emmener… Tenez, une place d'institutrice, voulez-vous ? » Elle ajouta, avec un sourire d'enfant : « Et puisque maman est partie, il n'y aura rien d'étonnant à ce que je sois triste, n'est-ce pas ? »
VII
Le vieux beau du rez-de-chaussée déménageait le 15 avril.
Le 16 au matin, Mlle de Waize, précédée des deux bonnes, de Mme Fruhling, la concierge, et d'un homme de peine, vint prendre possession de la garçonnière. Le vieux beau ne jouissait pas d'une bonne réputation dans l'immeuble, et Mademoiselle, serrant contre son buste sa pèlerine de mérinos noir, attendit pour franchir le seuil que toutes les fenêtres eussent été ouvertes. Alors elle pénétra dans l'antichambre, fit, en trottinant, le tour des pièces, puis, à demi rassurée par l'innocente nudité des murs, elle organisa le nettoyage comme s'il se fût agi d'un exorcisme.