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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Serge trouvait qu’elle avait raison.

Tout à coup, l’automobile prit un virage, pétarada, patina et Michel dit :

— Nous y sommes.

Après l’ombre froide et la brume, Serge éprouva un choc au cœur en pénétrant dans l’église bondée de monde. Devant lui, il n’y avait que des dos et des têtes. À droite, à gauche, palpitaient des bougies innombrables. Des voix célestes chantaient, quelque part, très loin. Tania souleva Boris sur ses bras, et elle chuchotait :

— Regarde. Tout au fond, c’est le prêtre qui annonce la venue au monde de Jésus-Christ.

Serge enviait son frère et se haussait sur la pointe des pieds, tendait le cou. Il avait le sentiment de manquer un spectacle essentiel, et que derrière ces rangées d’hommes et de femmes opaques, Jésus-Christ venait de naître vraiment et gigotait sur un lit de paille, entre la Sainte-Vierge, le bœuf, l’âne et les rois mages chargés de présents. Il venait de naître. Et, pourtant, quelques mois plus tôt, il était mort, crucifié. Et, dans un an, il naîtrait encore. En vérité, Jésus-Christ passait son temps à naître et à mourir, et nul ne paraissait surpris de ce comportement bizarre. Serge se promit d’en discuter sérieusement avec la nounou. Il faisait chaud dans l’église. La foule fleurait le savon, les bottes neuves, le parfum. De l’or s’écaillait aux murailles du temple. Des nuages d’encens montaient au-dessus des têtes. Soudain, il fallut s’agenouiller. Puis on se releva. Serge pensait à l’arbre de Noël.

— Est-ce qu’il y en a pour longtemps encore ? demanda-t-il à sa mère.

En guise de réponse, un chant énorme, tumultueux, l’assourdit. Les icônes chantaient. Les pierres chantaient.

C’était sublime et terrible. Serge sentit qu’il allait se trouver mal. Une nausée vide lui montait aux lèvres. Ses genoux vacillaient sous lui.

— Je vais sortir avec les enfants, dit Michel. Serge est tout pâle.

Sur le parvis, l’air pur et froid, le silence, les accueillirent. Le jardin était plein de messieurs qui avaient déserté l’office pour fumer et se dégourdir les jambes. On voyait brasiller dans l’ombre les bouts incandescents de leurs cigarettes. Au ciel, dans une déchirure de nuages verdâtres, brillaient les constellations. Michel conduisit les deux garçons vers un banc accoté au mur de l’église. Il s’assit entre eux. À travers les parois, résonnait le chant sourd de la messe. On eût dit l’assaut furieux des vagues, derrière un rempart de rochers. Serge colla son oreille contre la pierre glacée.

— Ils chantent toujours, dit-il. On est mieux ici qu’à l’intérieur. Est-ce qu’on ne pourrait pas fêter Noël chez soi aussi bien qu’à l’église ?

— Non, dit Michel.

— Pourquoi ?

— Parce que ce serait un signe de paresse. Le Christ a été crucifié pour racheter nos fautes et…

— Mais il n’a pas encore été crucifié, puisqu’il vient de naître.

Michel posa une main sur l’épaule de son fils. Dans ces ténèbres de neige et d’étoiles, ils étaient assis, tous trois, lui qui avait douté, souffert, travaillé, et eux qui ne savaient rien encore de la vie. Et c’était à lui de leur apprendre ce qu’il faut espérer et ce qu’il faut craindre, ce qu’il faut aimer et ce qu’il faut haïr. Il lui parut que cette minute était la récompense de mille déceptions intimes et qu’il s’en souviendrait jusqu’à son dernier souffle, comme d’un beau paysage, comme d’une noble action. Et, pourtant, des milliers d’hommes avaient connu une fierté pareille, assis entre leurs deux fils, par une nuit tranquille. Mais c’était la banalité même de ce sentiment qui en assurait le charme.

Michel rêva un instant à tous les bonheurs qui, depuis des siècles, avaient ressemblé au sien, préparé le sien.

— Comme ils chantent bien ! dit Serge. Qu’est-ce qu’ils disent ?

— Ils disent que le Christ est venu, murmura Michel, et qu’une grande joie commence pour les hommes de bonne volonté.

— Ce sont les Juifs qui ont tué le Christ, n’est-ce pas ?

Michel se rappela Levinson, pâle et défait, le front collé contre la vitre, tandis qu’on pillait, qu’on tuait dans la rue.

— Il y a longtemps de cela, dit-il. Mais on affirme qu’ils expient encore leur péché.

— Alors, ils n’ont pas le droit de venir à l’église ?

— Ils ont leur église.

— Et ils ne reçoivent pas de cadeaux pour Noël ?

— Non.

Serge devint songeur.

— C’est bien que nous ne soyons pas Juifs ! dit-il.

Boris somnolait, dodelinait de la tête. Dans son dos, Michel sentait bourdonner la caverne pleine de voix. Une lueur rougeâtre éclairait le parvis de l’église. Derrière les grilles du jardin, brillaient les capots des voitures, les harnais des attelages patients. La lune parut, inonda d’une lumière vierge les sapins chargés de neige, les allées blanches où glissaient les ombres fainéantes des promeneurs. Un à un, ces messieurs regagnaient le temple. Michel et ses deux fils se joignirent à eux.

Après la messe, il y eut un souper de gala, auquel les enfants ne purent assister, parce qu’il fut servi trop tard. D’ailleurs, Serge avait hâte de se coucher, car il attendait pour la nuit la visite du père Noël. Il s’était bien promis de ne pas fermer l’œil avant de l’avoir aperçu. Et il resta longtemps, les paupières ouvertes, dans l’ombre tiède où la veilleuse palpitait doucement. Luttant contre le sommeil, il imaginait, pour se distraire, la figure du père Noël qui traversait la ville d’un pas lent. Il passait des maisons pauvres aux maisons riches, avec le même sourire. Des larmes de givre pendaient au bout de son nez rouge. Ses petits yeux brillaient, bleus et vifs, sous les lourds sourcils chargés de glaçons. Et, derrière son dos, dans le panier poudré d’étoiles, il y avait plus de cadeaux qu’on ne comptait d’enfants sur la terre. Le cœur de Serge battait d’amour pour ce visiteur nocturne et bienveillant.

— Mon Dieu, faites qu’il existe ! Faites que ce soit vrai ! dit-il en joignant les mains.

Dans la chambre voisine, la nounou, Marfa Antipovna, se retournait dans son lit, geignait, disait des prières incohérentes. Une pendule sonna dans le couloir. À l’étage supérieur, on entendait tinter la vaisselle et rire les grandes personnes qui ne croyaient pas à l’existence du père Noël.

— Tss, taisez-vous, murmura Serge.

Il répéta encore :

— Taisez-vous…

Et, brusquement, il ne fut plus impatient, mais rêva qu’il conduisait une troïka et que les chevaux chantaient la messe avec des voix de femmes.

Il s’éveilla tôt, le matin, parce qu’un poids insolite lui écrasait les pieds. Les rideaux fermés maintenaient dans la pièce une pénombre bleue. La flamme de la veilleuse brûlait sous l’icône aux dorures épaisses. Le portier chantait en balayant la cour. C’était Noël. Serge s’assit d’un bond dans ses oreillers, et avança la main vers les deux paquets rectangulaires déposés sur les couvertures. Plus de doute. « Il » était venu. Mais pour apporter quoi ? Les ficelles arrachées, les papiers déchirés, révélèrent à l’enfant les raisons de son allégresse. D’abord, un bateau à vapeur, énorme, avec trois ponts, des cheminées, des hublots, un drapeau russe à l’arrière. Et, avec ça, une panoplie de chef de gare. Ivre de joie, Serge poussa un glapissement prolongé. Un cri analogue lui répondit de la chambre voisine. Boris avait trouvé, au pied de son lit, le jeu de construction auquel il rêvait depuis tant de jours. Mlle Fromont tirait les rideaux, bousculait les chaises. Marfa Antipovna riait en habillant le petit. Le soleil brillait derrière les vitres aux dentelles de givre. Des carillons sonnaient par toute la ville. L’odeur apéritive de la pâtisserie et du chocolat chaud flottait dans les couloirs et se mêlait au parfum des roses.

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