Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Notre-Dame de Cléry
Cette comptine du carillon de Vendôme suggère avec une sorte de tendresse désemparée une France précieuse et fragile — celle sans doute de Charles VII avant l’intervention de Jeanne d’Arc. Sa musique à quatre petites notes remonte à mon enfance. J’ai oublié qui me la fredonnait, je me souviens qu’elle enclenchait déjà des émotions douces comme une caresse maternelle. Elle associe quatre noms de lieux aux sonorités parfumées et soyeuses. Orléans, j’ai toujours su qu’elle était pour la France comme une capitale supplétive et que Jeanne d’Arc l’avait sauvée. Beaugency et Vendôme, ce sont des villes très charmeuses, nous les avons découvertes ensemble, ma deux-chevaux et moi. Mais un halo de mystère enveloppait Notre-Dame de Cléry. Elle est signalée par un panneau sur l’autoroute A 71, à hauteur de La Ferté-Saint-Aubin. À l’époque cette autoroute n’existait pas, on traversait la Sologne par la nationale 20, la route des grandes vacances en Corrèze. J’ai fini par trouver ce bijou du gothique flamboyant où nichent sous les chapiteaux du tympan une pléthore d’hirondelles. On peut y voir, dans la crypte, le crâne de Louis XI. Ce roi faisait peur aux enfants des écoles, du temps où ils apprenaient l’histoire de France, à cause des cages de fer où il enfermait ses prisonniers. Il n’en a pas moins réglé son compte au Téméraire, jugulé les princes et augmenté sensiblement la superficie du royaume : le fils de Charles VII fut un plus grand roi que son père. C’est lui qui a fait reconstruire Notre-Dame de Cléry, lieu de pèlerinage depuis le XIIIe siècle, pour honorer un serment fait à Dieppe à la veille d’un combat contre les Anglais. Il avait une prédilection pour le culte de Notre-Dame de Cléry et venait souvent assister à la messe, planqué dans une tour où l’on avait ménagé une ouverture. Des histoires de larmes de la Vierge sur une statue auréolent cette basilique d’une nuée surnaturelle. Notre-Dame de Cléry, associée à la comptine, nous raconte une France de preux et de pieux, vouée comme aucun autre pays au culte de la Vierge, un val de Loire tout en douceurs, l’épopée libératrice de Jeanne d’Arc et tant d’autres merveilles qu’en la voyant apparaître, le cœur se noie de tendresse.
Notre-Dame du puy du Bassin
Chaque été, le 15 août, jour de la fête de l’Assomption, une messe est dite en plein air au puy du Bassin, un promontoire d’où s’aperçoivent entre les arbres les crêtes de la chaîne des puys. Le culte marial, spécialité française au XIXe siècle, a édifié une chapelle et une statue de la Vierge qui trône en bleu pâle sur son socle de granit. Notre-Dame du puy du Bassin est la madone du plateau où se trouve mon village. Chaque « pays » et presque chaque paroisse ont leur Notre-Dame, ainsi qu’un lieu de dévotion et de pèlerinage. L’essor concomitant de ce culte et de l’anticléricalisme a forgé, parfois au sein d’une même famille, pour ne pas dire d’une même personne, une sorte de schizophrénie propre au tempérament français « moderne ». On peut bouffer du curé et vénérer en douce la madone locale ; en tout cas respecter la tradition. Je n’ai jamais manqué une messe de l’Assomption sous la statue de Notre-Dame du puy du Bassin. À la fin de l’office, on chante le cantique local :
À vrai dire, les paroles sont adaptées selon le lieu mais la musique est la même dans les vallées de la Haute-Auvergne. C’est la même Vierge que l’on invoque — et il me plaît de penser que ces prières, adressées à une madone déterminée, s’élèvent au-dessus des monts et des vallées pour converger vers les deux tours de Notre-Dame de Paris en survolant Notre-Dame de Cléry.
P
Pain (Le)
Jadis certains enclos de nos campagnes comprenaient, outre la demeure, les étables et les granges, un bâtiment dont le train arrière présentait une incurvation. C’était le four à pain. Les voisins qui n’en possédaient pas venaient y cuire miches, tourtes, tartes ou potées. Le commerce du boulanger n’en souffrait pas, on en comptait plusieurs dans chaque village. Un prêtre bénissait toujours un nouveau four, lors d’une cérémonie inaugurale où l’on ripaillait : pain et vin ont une dimension sacramentelle dans la culture chrétienne, magique dans les cultures païennes du pourtour de la Méditerranée.
À l’ère de la boulangerie industrielle (« Mie câline », etc.), l’antique tradition recrute des adeptes à l’enseigne de la nostalgie. On restaure des fours ici ou là, on en construit pour avoir le plaisir de faire son pain. Plus qu’un plaisir : la fierté de renouer avec un culte, peut-être aussi l’accession à une sorte d’autosuffisance : s’il y a la guerre, ou la révolution, ou une famine, au moins on ne manquera pas de pain. Car le pain reste le symbole de la nourriture humaine. Du moins pour un Français. Dans mon propre village, un ami, fils de paysans, a construit son four devant sa maison, sans doute pour retrouver les émotions de son enfance. Le soir où nous l’avons étrenné, un prêtre l’a béni et nous avons festoyé en mangeant le bon pain tout chaud.
Le bon pain, blanc ou noir, froment ou seigle, seule la France sait le pétrir et le cuire. Celui de nos voisins anglo-saxons, germaniques, scandinaves, latins ou slaves ne mérite pas l’appellation. Il est plâtreux ou caoutchouteux, mal croûteux et mou comme de la guimauve. Les crêpes sèches que l’on rompt sur l’autre rive de la Méditerranée en guise d’accompagnement se laissent manger, mais ce n’est pas du vrai pain. Le nôtre a des rondeurs, et des saveurs, qui inspirent la comparaison avec les orbes d’un corps féminin. Baguette, ficelle ou couronne, j’aime le voir et le humer à l’étal d’une boulangerie. Dieu sait pourquoi, les boulangères sont presque toujours gaies. J’aime caresser de la main la couche de farine d’un gros pain de campagne. Par-dessus tout j’aime croquer le quignon d’une baguette. Le pain français, c’est la baguette qui illustre sa suprématie et comme par hasard les caricaturistes nous la mettent sous le bras, en même temps qu’un béret sur la tête. Van Gogh aurait trouvé sa couleur — un jaune paillé, doré et orangé — et su faire valoir ses crêtes et ses vallons. Mais sa sveltesse l’aurait-elle inspiré ? Elle est trop gaie pour un Flamand. Trop tendre sous sa croustillance. C’est pour mon goût le pain le plus savoureux, le plus charnel. On la mange fendue en deux dans le sens de la longueur et tartinée au coin d’un zinc avec le crème du matin, on récidive à midi sous la forme du « Paris-beurre ». Paris, reine de la baguette, encore que les boulangers de nos provinces n’aient plus à avoir de complexes. Le monde entier nous l’envie. Pourquoi les restaurants chic se croient-ils obligés de nous servir des petits pains endimanchés — aux noix, aux raisins, au lard, au sésame ? Pourquoi cette mode du multicéréales ? Rien n’accompagne mieux n’importe quel plat qu’un tronçon de baguette de froment. Pas moulée, pas « viennoise ». La vraie baguette de Paname, franche comme l’or.