Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Montfort-en-Chalosse
C’est un village posé sur une colline du pays de Chalosse qui moutonne entre la vallée de l’Adour, la forêt landaise et les coteaux de l’Armagnac. Pays de rugby : là-bas, même les oies que l’on gave au maïs ont des envies de passes croisées ou de mêlée ouverte. Deux frères qui s’aimaient d’amour tendre, comme les pigeons de La Fontaine, habitaient sous le stade champêtre. On voyait les poteaux depuis la maison de leurs parents. Des gens de la campagne, simples comme bonjour, droits comme des pins. Les deux frangins étaient nés juste avant la guerre, ils ont grandi en jouant au ballon sur la place. Puis sur le stade. L’aîné s’appelait André. Dieu l’avait gratifié de tous les dons, la beauté, la sagesse, la force des bras, la vélocité des jambes, une adresse de funambule, un œil de lynx. La grâce à l’état pur. Le cadet s’appelait Guy, il était maigre comme un courlis, insoucieux, facétieux, dépenaillé. Trop gentil, pas très sage. André le surdoué veillait sur Guy comme un père sur son enfant. À seize ans il était international junior, bien que portant les couleurs (orange et noir) de Montfort-en-Chalosse, huit cents habitants. À vingt ans il était international tout court. À trente, les chroniqueurs anglo-saxons le considéraient comme le plus grand joueur de rugby de tous les temps. Par devoir, par orgueil et par mimétisme, Guy était devenu lui aussi un joueur d’élite, et les Landes médusées assistaient à ce miracle : les deux frères associés sous le même maillot jaune et noir de Mont-de-Marsan, le chef-lieu. Puis sous celui de l’équipe de France. Trois-quarts centre l’un et l’autre, André numéro 12, Guy numéro 13. Ensemble ils conquirent à Bordeaux le titre de champion de France contre Dax, sous-préfecture des Landes, l’ennemi héréditaire des Montois. Ensemble ils prenaient en gare de Dax le train pour Austerlitz, la veille des matchs internationaux, dormaient dans la même chambre — et à Colombes ils illustraient ensemble le « french flair » en zigzaguant entre les défenses. Buste droit, lippe dédaigneuse, André avait la beauté d’une divinité grecque. Contraste absolu avec Guy — mèche sur les yeux, chaussettes sur les talons, courses rageuses. André était un absolutiste du jeu empanaché, esthète de surcroît et râleur invétéré. D’où des mécomptes avec les dirigeants, et des polémiques sur les « frères Boni » qui exaspéraient dans la France d’ovalie un conflit entre leurs partisans et leurs ennemis. Une sorte d’affaire Dreyfus, avec l’accent. Ce couple de légende allait mettre un terme à sa carrière internationale lorsqu’une nuit de réveillon — 31 décembre 1967 — Guy se tua en voiture entre Hagetmau et Saint-Sever, deux petites villes de la Chalosse proches de Montfort. Depuis, André porte le deuil du petit frère. Souvent on le voit, seul, désemparé, inconsolable, devant une tombe en forme de terrain de rugby. Le cimetière et l’église de Montfort sont en retrait du bourg et les montagnes Pyrénées ferment l’horizon, comme partout au pays d’ovalie. Cette histoire belle et triste a accédé à la légende, des gens viennent de partout pèleriner dans ce cimetière.
Moi, j’habitais Vichy, je jouais en junior, j’étais pour les Boni et je rêvais des Landes, du Béarn, de la Bigorre, de la Septimanie. En ce temps-là Vichy s’enorgueillissait d’une équipe haut de gamme, avec aux commandes un grand joueur en fin de carrière, Gérard Dufau, ancien capitaine du Racing et de l’équipe de France, natif de Dax comme par hasard.
Vichy était située à l’extrême nord des terres d’ovalie. Les dimanches de championnat, on voyait au stade des équipes venues de là-bas et l’imagination se constellait de noms de lieux faramineux. Là-bas… Pau. Béziers. Cahors. Tyrosse. Agen. Narbonne. Tarbes. Montauban. La Voulte. Lourdes. Graulhet. Bayonne. Toute une géographie sudiste qui miroitait le lundi dans les pages du Miroir du Rugby ou de Midi Olympique. Elle m’instruisait de l’existence de Port-Vendres, de Peyrehorade, de Carmaux, du Boucau, de Beaumont-de-Lomagne, de Lannemezan, de Mauléon, de Condom, de Prades, de Soustons, de Bagnères, de Saint-Girons, d’Hendaye, d’Oloron, de Saint-Sever entre autres où agonisa Guy Boniface. Lorsque le 1er janvier 1968 j’ai appris la nouvelle à la télévision, il m’a semblé que les portes de ma jeunesse se refermaient dans mon dos, avec un chuintement de guitare électrique.
Elles s’ouvrent grâce au ciel quand je reviens au pays du rugby et j’y reviens souvent, j’en connais les replis sur le bout du cœur. Dans le moindre patelin je sais mettre un nom de joueur, ou plusieurs, sur l’herbe du stade. D’ailleurs je connais presque toutes les arènes majeures et, s’il s’agit d’un club que je n’ai jamais vu jouer « à la maison », je cherche son stade pour incarner, pour colorier ce que j’ai lu ou ce qu’on m’a raconté. Mon royaume gascon a deux capitales : Auch, à cause de d’Artagnan et de Fouroux, Montfort parce que c’est le village des frères Boniface. André et sa famille sont devenus des amis, ils habitent Hossegor, à l’autre bout des Landes. Nous évoquons ses riches heures sur l’herbe verte, les glorieux anciens, Prat que j’ai à peine connu, Crauste, Gachassin et Darrouy que je croise parfois, Domenech que j’ai fréquenté à Brive, Roques qui, avant Clément Marot, m’a fait rêver de Cahors et dont j’ai voulu découvrir le village natal, Cazes-Mondenard, pas loin de Moissac. Nous allons voir un match à Bayonne, dans ce stade Saint-Léon, rebaptisé Jean-Dauger, qui derrière les poteaux ouvre une perspective sur les murailles et les flèches de la cathédrale. Nous allons voir aussi un match de niveau plus modeste à Lit-et-Mixe et au retour nous passons par Soustons pour admirer le stade, un des plus beaux que je connaisse avec ses deux pavillons bleu et blanc encadrant les tribunes, l’un surmonté d’une tourelle. Qui se souvient de Laudouar ? André et moi. Ses souvenirs me parachutent aux quatre coins de la Guyenne, de la Gascogne, du Languedoc, mais les nœuds gordiens de sa vie, les moments de grâce, les comédies, la tragédie, c’est autour de Montfort, dans ce périmètre compris entre Biarritz, Orthez, Dax et Mont-de-Marsan. Pays magique à tous égards, pays de vignes, de pins et de sable. Pays du foie gras, du confit, des salmis, de la ventrèche, de l’uomo, des gésiers, des fritons, des cœurs de canard cuits dans de la bonne graisse si vous avez, par exemple, le privilège d’une accointance avec Bastiat, natif de Pouillon, international de l’US Dax, figure tutélaire de ce club comme Bérot ou Albaladejo. Pays d’humble cocagne où l’on peut, si l’on sait tenir sa langue, se faire servir des ortolans ou des tourterelles. Arrosage au vin de Tursan, de Madiran ou des côtes de Chalosse. Pays où l’on joue à l’écarté avec des vaches quand on a raccroché les crampons.
Au pays des Boni, on joue sa vie à la hussarde, on la savoure, on ne la mégote pas. C’est une autre de mes patries intimes, une France selon mon cœur, un conservatoire de mes nostalgies qui paradoxalement m’ouvre l’appétit. En vérité ses frontières sont imprécises, elle débute entre Dordogne et Garonne, s’enhardit jusqu’au Pays basque et remonte à Toulouse depuis Bayonne par l’autoroute qui double désormais la RN 17, la route des champions de France de rugby. C’est une Gascogne idéalisée qui a vu passer au long des siècles, venues de toute l’Europe, des cohortes innombrables de pèlerins en marche vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Quand je reviens m’y poser, je passe toujours par Montfort-en-Chalosse. Déjeuner facultatif chez Tauzin. Pèlerinage obligé dans ce cimetière pentu, adossé à sa petite église, où continue de souffler autour d’une tombe l’esprit de jeunesse, d’insouciance, d’innocence, de panache — l’esprit mousquetaire de la France. D’ailleurs, c’est entre Dax et Mont-de-Marsan que Gautier a situé le manoir du Capitaine Fracasse, alias baron de Sigognac. Donc pas loin de Montfort ou de Saint-Sever. Ce manoir fantomatique et décati au début du roman, rutilant à la fin par la grâce de l’amour après la séquence initiatique à Paris, je le confonds un peu avec celui de d’Artagnan à Lupiac. Même cadre historique pour les deux romans, le demi-siècle de Louis XIII. Comme le Cyrano de Rostand. Et comme toujours en France c’est l’histoire d’un provincial qui monte à Paris pour s’éprouver, se révéler si possible, ou bien se brûler les ailes. Guy Boniface, le cadet des Boni, a éprouvé cette tentation, il suffoquait un peu à Mont-de-Marsan, il aimait retrouver Blondin et Marie Dabadie dans les bars de la rue Mazarine et le suivre chez Castel qui était gascon. André n’avait pas cette attirance, les Landes lui suffisaient. Je suis plutôt comme Guy, rien ne me suffit ; j’envie la sagesse d’André. Si elle me vient avec l’âge, je resterai dans mon village, comme lui dans ses Landes. Mais, aux approches d’un printemps, j’aurai toujours envie d’y « descendre » pour aller m’enfiévrer dans une tribune avec mes amis de là-bas.