Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Peynet
Ses amoureux ont fait le tour du monde, il existe même deux musées Peynet au Japon. La légende veut que cet obscur dessinateur d’agence de pub et de magazines frivoles ait imaginé la rencontre d’un violoniste et d’une admiratrice dans le charmant kiosque à musique de Valence, sur les cours. Plus tard le violoniste, qui portait les cheveux longs et un chapeau rond, est devenu un poète. L’admiratrice s’en est éprise, forcément : une vraie Française au cœur frais comme la rosée ne saurait aimer qu’un rimeur tombé d’une étoile. Les amoureux de Peynet (Auvergnat de Brassac par sa mère) sont candides et extatiques. Ils se bécotent chastement sur les bancs publics de la chanson de Brassens, qui leur doit sa tendresse. Ils ne sont pas éthérés, il y a de la malice dans l’œil du tourtereau, il y en a même dans la pudeur de la tourterelle qui baisse les paupières. Ils découvrent qu’ils s’aiment, n’en reviennent pas, ils sont prostrés de joie. La quête de leur éblouissement, restituée avec une économie de moyens admirable, c’est le grand souci des cœurs français. Peut-être le seul qui leur importe avec l’obsession de la grandeur. Du reste nous avons à soutenir une réputation planétaire d’amoureux au long cours — ou en eau douce — redevable à notre littérature depuis Tristan et Iseult jusqu’à Cyrano et Géraldy, à nos chansons depuis les troubadours jusqu’à l’hymne quasi national de la môme Piaf. Amours inavouées, amours fauchées en herbe, amours frénétiques, amours pour la vie, amours d’un été, amours corps et âme, amours au corps à corps, amours platoniques ou maléfiques. Sur cette gamme, le sentimentalisme français a rhapsodié tous les airs imaginables. Peynet a atteint une quintessence miraculeuse : la pureté mystique, l’innocence enfantine, l’appétence mutuelle et infinie de deux êtres de chair. Ses amoureux transis, c’est notre idéal. Comme il est souvent meurtri, ou dévoyé, on le croit inaccessible. Il suffit pourtant de s’asseoir sur un banc public, et de l’attendre. Elle vient ou ne vient pas. Parfois elle vient et parfois advient ce miracle : nous sommes les amoureux de Peynet. Nous l’avons tous été, fût-ce brièvement — et cet amour tout frais, tout neuf, cet amour qui nous a fait cliquer les mirettes, c’est le seul dont nous avons envie de nous souvenir.
Philo (La)
Lorsqu’il fut question de la supprimer, pour en finir avec cette singularité française, l’indignation fut unanime et on a gardé notre cours de philo en terminale. Pas de bac sans philo dans les sections dites généralistes et, pour les « littéraires », le coefficient est élevé. Pas d’accès à l’empyrée (douteux) des études dites « supérieures » sans ce détour en quelque sorte initiatique, et comme par hasard il coïncide avec l’âge de la majorité légale. Aucun autre système éducatif n’a mis de la philo dans ses programmes avant l’université. Nulle part ailleurs n’existe ce type d’adolescent fasciné par son prof de philo, qui entre l’automne et le printemps devient plus songeur, plus indécis sur son avenir et plus acide avec les filles. Ou plus exalté. C’est un ado en fin de carrière, presque un adulte ; son immaturité le protège et l’emmure à la fois, il ne sait pas trop qui il est, de quoi il procède, à quoi il va se destiner. La philo va exaspérer ses équivoques dans un désordre qui enténèbre ses désirs tout en ensoleillant d’idéal un canton de sa nature.
Qu’est-ce que la philo en terminale ? Tout et rien, ça dépend beaucoup du prof, un peu du programme. On survole les grands auteurs et on explore des « thèmes » en traversant au galop la métaphysique, la morale et la psycho. Bien entendu l’impétrant patauge dans le Protagoras, l’Éthique à Nicomaque, et plus encore dans le maquis obscur de la Critique de la raison pure. Du cogito cartésien à la monade de Leibniz, du noumène kantien et du détour phénoménologique husserlien, il ne pige rien ou presque. Peu importe, il apprend sur le tas à gamberger. À prendre ses distances avec les évidences. À isoler son petit « moi » tremblotant du monde extérieur. À douter des pertinences admises. Pour peu qu’il soit spontanément porté à la ferveur, il s’entichera de Nietzsche (le « surhomme » qui bazarde la morale des parents), ou de Marx (romantisme de l’action). S’il a des soucis amoureux, il ira chez Freud pour mieux se connaître. Éventuellement il sera anarchiste le matin, théosophe à midi et stoïcien le soir. Il cherchera Dieu, voire le néant, le perdra en route et tergiversera au bord d’un scepticisme souvent nauséeux. En toute hypothèse, la philo le déniaisera dans le même temps qu’elle entretiendra ses expectatives — ce qui n’est pas anodin à l’âge où il faut faire des choix. En fait elle l’inciterait plutôt à les différer en instillant dans ses neurones une pléthore de « Pourquoi ? » qui débouchent sur des « À quoi bon ? ». Dans la plupart des cas, les aléas de l’existence finiront par arraisonner ces doutes qui anesthésient sa volonté : la mise entre parenthèses et le repli sur l’intériorité s’échoueront en vaguelettes d’amertume. Dans certains cas, le sas de la philo s’ouvrira sur les fenêtres d’un horizon inédit. Dans tous les cas, il profilera un homme ou une femme moins adéquats à leur état et à leur univers professionnel que dans les autres pays dits « avancés ». Vers quoi « avancés » ? se demande le Français en sortant du bureau. À quoi rime ce système qui me broie ? Quel est le sens de la vie que je mène ? Où est la vérité ? Ma vérité ? Ce maelström de points d’interrogation, et d’exclamation, n’est certes pas une exclusivité des consciences tricolores. Il semblerait néanmoins que le Français, plus que ses voisins occidentaux, se sente à l’étroit dans son costume social. Voire dans son costume moral et mental. Il joue toujours un peu à côté de son rôle, comme s’il avait un doute sur la qualité du scénario. D’où cette ironie entre les lignes de sa vie quotidienne. D’où peut-être son inappétence pour la guerre économique. Il s’y adonne parce qu’il faut bien vivre, et ne s’en tire pas si mal, mais toujours légèrement à reculons, parce que au fond il n’y croit pas vraiment. À quoi croit-il vraiment ? Il n’en sait rien. Qu’il soit cadre très dynamique ou préretraité en proie au désenchantement, il continue de se poser la question comme à dix-huit ans, quand il peinait en terminale sur un texte de Hegel. Par pudeur, il la maquillera en cynisme ou en dérision. La classe de philo est sûrement responsable de ce décalage. Responsable et coupable, ajouteront certains que l’amateurisme désabusé du Français exaspère. Coupable d’avoir fauché en herbe des générations de « pros » qui peut-être n’auraient demandé qu’à se lâcher dans le boulot. Coupable d’avoir suscité des « pros » du glandouillage, aussi instables qu’insatisfaits et toujours en quête d’un sens aléatoire. Le fait est qu’explorer pêle-mêle les abîmes du Mal, de la passion, du temps, de la vie, de la mort, du désir, de l’Histoire, des fins dernières, et autres sujets capitaux à l’âge où la sève s’impatiente dans les esprits et dans les corps, ne va pas sans conséquence. En toute immodestie cocardière, il semble que le détour par la philo nous ait rendus plus malins, plus déliés et plus poétiques que nos voisins. Plus méandreux aussi. Plus sophistiqués. Plus indociles, forcément. Ces qualités ont leur revers, surtout s’agissant d’un peuple aussi enclin à la nostalgie : nous sommes velléitaires, versatiles, et un rien nous contrarie. Ces métaphysiciens hellènes et germaniques ont entaché nos bonheurs d’équivoques par le truchement du prof de philo. Lequel, dans un lycée, jouit d’une aura particulière. Il incarne à la fois l’esprit de sagesse et de dissidence. S’il a su captiver, on ne l’oubliera jamais. Le Français est foncièrement narquois ; il semble danser sa vie, ou la tituber, sur un fil d’équilibriste, ou bien il la dilapide en incohérences fastueuses ou moroses. C’est la faute à Voltaire, disait-on jadis dans les cercles cathos. Ou à Rousseau. À nos ancêtres les Gaulois peut-être, mais au moins en partie au prof de philo.