Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Panache (Le)
Le courage n’a pas de frontières ; ni la sagesse, ni la sainteté, et chaque peuple a enfanté ses héros. Mais le panache est français. C’est la cerise de la gratuité et de la fantaisie sur le gâteau de la bravoure. C’est l’orgueil cornélien pimenté par l’insolence de Cyrano, l’espièglerie bravache de Lupin, l’impavidité d’Athos sous les balles des Anglais, au fort Saint-Gervais, lors du siège de La Rochelle, par suite d’un pari avec des soldats suisses.
C’est la fameuse tirade à Fontenoy, « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! ». Historiquement, le panache français a longtemps pris l’Anglais pour cible, afin d’attester une supériorité d’ordre esthétique, à courage égal.
C’est le « Merde » de Cambronne, « La garde meurt mais ne se rend pas », le mot de la fin de Brune à Avignon, mitraillé à bout portant par une populace (« Les maladroits ! »). Celui de Murat dans une circonstance identique. Ces deux maréchaux sont morts avec autant de panache que les Légionnaires à Camerone, les cadets de Saumur au pont de Gennes. Ou que Montmorency décapité sur ordre de Richelieu. Sa famille voulait demander sa grâce au Cardinal. Il a répondu ceci : « Un Montmorency ne chicane pas sa vie. » Le panache ne chicane rien, c’est une morgue de l’âme d’essence aristocratique, mais accessible au manant. Vertu nobiliaire et populaire donc, reflet d’une belle singularité de l’esprit français : pas besoin de blason ou de fric pour être chevaleresque. Un peu plus que chevaleresque car le panache ajoute une touche d’esthétisme narquois.
Le panache, c’est Mias, en 1958, à Johannesburg, s’autorisant une cuite au rhum la veille du test-match où il a mené l’équipe de France de rugby à la victoire, la première sur le sol afrikaner. Dans un registre voisin, ce sont les frères Boniface prônant et pratiquant un jeu qui devait être beau autant qu’efficace. Beau par la pureté des gestes, et aussi par l’audace : tout risquer pour approcher de la perfection.
Le panache, c’est Anquetil vainqueur du Dauphiné Libéré, volant jusqu’à Bordeaux dans un avion prêté par de Gaulle, dormant trois heures, prenant le départ de la course Bordeaux-Paris, souffrant comme un damné sous la pluie et arrivant en vainqueur au parc des Princes. Champagne ! C’est aussi Zidane osant face à Buffon, goal d’élite, une « panenca », en finale de la Coupe du Monde, alors que le score était vierge.
Il y a dans le panache une outrecuidance enfantine, et aussi un défi lancé au ciel qui frôle de près le désespoir, comme s’il s’agissait d’en finir avec les limites imposées par la raison, le bon sens, la force des choses, l’ordre du monde. Un ludisme forcené qui nous vaut à l’étranger l’imputation d’« arrogance ». Le tout est de la mériter.
Paris, reine du monde…
« Paris, reine du monde… » dit la chanson. Reine sans doute, mais d’une arrogance souvent glaciale. Comme la reine Margot elle prend ses amants quand ça lui chante, puis les congédie et ils meurent de désespoir. Mais amante incomparable si elle est bien lunée. « Paris, c’est une blonde… » poursuit la même chanson. Blonde ou presque sous le soleil, quand elle s’étire voluptueusement au bord de la Seine, mais grise quand il pleut et alors prédomine la froideur du style haussmannien, atténuée tout de même par les motifs du fer forgé de ses balcons, tous différents et qui semblent habiller ses façades d’un tulle de dentelle noire.
C’est avec Rome la plus belle capitale du monde. Pour un artiste, un diplomate, un « honnête homme », elle fut entre Louis XIV et la Deuxième Guerre mondiale le centre du monde civilisé. Havre pour les proscrits, mirage soyeux pour les amoureux, dangereux pour les provinciaux. On l’a rêvée, on l’a désirée, on a cru l’étreindre, on y a dilapidé sa fortune et on n’a eu droit qu’à un sourire las de pute de grand luxe. On l’a fuie sans cesser de l’aimer corps et âme. On revient tôt ou tard se lover au creux de son quartier Latin. Elle n’a de « latin » que ce quartier, c’est une ville du Nord, on le perçoit tout de suite en accostant dans l’une de ses six gares. Quelle froidure ! Elle m’a tellement pourri l’enfance que j’ai toujours une méfiance. Que me réserve-t-elle encore, la belle ensorceleuse ? Faisons abstraction du collier de joyaux qui enlumine son fleuve, des trésors architecturaux, de ses deux îles enchantées, de ses deux montagnes sacrées et de ses églises que je connais toutes, sans exception. Restent les fragments épars du plus beau puzzle urbain au monde. Chacun recompose un Paris savoureux des jours ordinaires, au gré des souvenirs et des errances. J’ai une tendresse pour la place Saint-Georges, la Moussaïa, les Batignolles, le Père-Lachaise, les Grands Boulevards entre la République et la porte Saint-Martin, le square en forme de poupe au bout de l’île Saint-Louis, le Passy de la place du Costa-Rica, l’église et le cimetière pentu de Charonne, la porte Dorée avec la façade Art déco de l’ancien musée des Colonies. J’en ai eu pour les hauts de Belleville et de Ménilmontant, les Halles avant qu’elles s’expatrient, les alentours de la Bastille, le canal Saint-Martin. Ces lieux ont trop changé pour que je m’y retrouve et j’ai tendance à me replier sur les fondamentaux, à l’intérieur d’un cercle dont le Luxembourg, la montagne Sainte-Geneviève, la place Maubert, la rue du Bac et la Seine marquent la circonférence. Autour de l’Odéon divaguent tant de fantômes chers à un écrivain que, malgré la prolifération des banques, des fast-food et des boutiques de fringues, je m’y sens prémuni des atteintes du siècle. Pour tout dire j’ai l’impression d’être au centre du monde civilisé ; il s’y dilapide encore plus d’intelligence qu’il ne s’en consomme sur l’ensemble des cinq continents. En pure perte, hélas, car l’intello parisien vire au nihilisme, sa morosité est pénible à la longue, je finis par tourner en rond dans la cage dorée du carrefour de la gamberge. Alors, je m’en évade. Grâce au ciel, Paris l’enjôleuse recèle à foison des mystères, capiteux ou vénéneux, je sors de mon trou, je zigzague au hasard et j’ai chaque fois le bonheur de cadrer un plan inédit depuis le zinc d’un bistrot inconnu — et me revoilà amoureux transi et ravi de Paris, reine du monde…
Paris-Toulouse
Austerlitz est une victoire de Napoléon, et l’une des six gares de Paris où aboutissent les provinciaux depuis qu’il existe des trains. Soit ils arrivent avec leur barda, soit ils repartent vers le Sud-Ouest. Avant le TGV, Austerlitz desservait Bordeaux, certains trains poussaient jusqu’à Irun. Désormais ils descendent tous à Toulouse ; les plus aventureux continuent jusqu’à Port-Bou vers une autre Espagne, un autre Sud. Tous font escale à Brive-la-Gaillarde. Cette ligne, je la connais si intimement qu’en m’éveillant d’un somme, un regard me suffit pour savoir où l’on est. C’est ma ligne de fuite la plus ordinaire, et j’ai pour elle une affection qui remonte à l’enfance. Du reste j’aime nos trains, nos gares, cette toile d’araignée dont Paris est le cœur et qui innerve les provinces jusqu’aux localités les plus périphériques, par l’intercession des michelines rouge et beige d’autrefois, des TER bleus d’aujourd’hui.