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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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Piaf (La môme)

Toujours vêtue de noir, veuve chétive et poignante de l’Amour. Presque toujours l’amour dans ses chansons — le grand amour qui peint la vie en rose, l’amour simple, miraculeux, idéal et tout en chair d’une grisette ou d’une fille de joie. Pas de cols blancs, pas de bourgeois parmi les élus à cœur ouvert, l’amoureux est un accordéoniste qui sait jouer la java, ou bien un Légionnaire qui sent bon le sable chaud. Des mecs de Paris, côté faubourgs, Belleville (ses origines) ou bien Montmartre. Sa voix pathétique — l’équivalent français d’une Billie Holiday — ressuscite des images de mon enfance parisienne, en noir et blanc : le clochard du pont Sully avec sa poussette, une pauvresse qui gîtait dans une chambre de bonne, au sixième étage (sans ascenseur), le marchand de marrons de la place Félix-Éboué, les saltimbanques de la Bastille, le clown de Bouglione… Ah ! la tristesse noire de cette chanson, Bravo pour le clown ! Tristesse grise des cours d’immeuble, des ruelles pavées. Pluie grise sur les toits gris. Le Paris de la môme Piaf fait la soudure avec celui de Villon, celui de Carco, celui de Doisneau. Paris, théâtre unique de sa dramaturgie, Paris « qui s’enroule comme un escargot autour des cloches du parvis ». C’est évidemment de Notre-Dame qu’il s’agit. Tendresse désemparée sur fond de misère, poétisée par la gouaillerie. Sa vie est un roman très noir, « plus noir que le noir de mon cœur » après la mort de Cerdan. Un boxeur en route vers le ciel, pas un Milord en goguette dans un bordel. La môme Piaf, c’est du pathétique brut ; sa voix est comme un long sanglot qui aurait ses pudeurs. Par la grâce de cette voix émergeant du bastringue, l’âme populaire de Paris reçoit ses quartiers de noblesse et accède à l’universel. « Sous le ciel de Paris, les oiseaux du monde entier viennent bavarder entre eux. » Et, sous les ciels de tous les continents, j’ai entendu des gens — pas des intellos — chanter L’Hymne à l’amour ou La Valse de l’amour. Toujours l’amour, immensément rêvé, éternellement floué par les « je t’aime de 14 Juillet, les toujours qu’on achète au rabais ». D’où cette morale désemparée, déguisée par délicatesse en ironie canaille (« Non, rien de rien »). Et cette antimorale sublime, celle en somme de saint Augustin, le cri du cœur, l’aveu de l’âme : « Si tu m’aimes, je me fous du monde entier… »

Place des Vosges

Enchantement immédiat, que l’on arrive par le pavillon du Roi, rue de Birague, ou celui de la Reine, rue du Pas-de-la-Mule. Une grâce juvénile, une sobriété empreinte de fantaisie, un équilibre miraculeux. Elle est presque carrée, toute en arcades ; ses pavillons à deux étages et quatre fenêtres composent une harmonie sans fard avec la brique rose et le chaînage blanc. Légèreté un peu frivole sur les bords. Pas trop : l’ensemble a de la tenue, et la suprême élégance, celle qui n’a besoin d’aucun maquillage, d’aucun artifice. Sur l’un des toits, un clocheton surmonté d’une silhouette. Les deux pavillons d’entrée sont surélevés et ont cinq fenêtres, on imagine le défilé des chars et des carrosses lors du carrousel de 1612, qui paracheva les noces de Louis XIII et d’Anne d’Autriche. Les places aux fenêtres se louaient paraît-il des fortunes.

Quatre fontaines aux angles d’une pelouse où s’embrassent des amoureux cernés de pigeons. Au beau milieu, une statue équestre de Louis XIII en ciment (Dubaty et Cortot, 1829). Elle a remplacé la statue de bronze initiale, qui devait être mieux balancée.

C’est la France des débuts du XVIIe siècle, la tendre et charmeuse simplicité de son baroque, avec quelque chose de raréfié qu’on ne retrouve pas dans l’hôtel de Sully tout proche. Si le classicisme a rayonné depuis la France, le style géorgien a pu l’imiter (Bath), et on l’a singé aussi à l’est de l’Europe, avec des fortunes inégales. Tandis qu’aucune place au monde ne reflète le génie qui a posé cette place sur des marécages. Ici, les quatre Mousquetaires de Dumas, séparés dans Vingt ans après par les aléas de la Fronde, ont prêté un serment (« tous pour un… ») de haute signification car il énonce la suprématie absolue du lien d’amitié sur les affinités partisanes. La place Royale, rebaptisée des Vosges, est le titre d’une comédie du premier Corneille. Ce style qualifié de Louis XIII mais en voie d’épanouissement sous Henri IV, on le retrouve place Dauphine (malheureusement inaboutie), dans deux pavillons de l’hôtel des Francs-Bourgeois, rue Saint-Antoine, et dans de nombreuses gentilhommières à la campagne. Sa perfection tient à un inachèvement, c’est un prélude, un printemps à la fois radieux et modeste, l’aube éblouie du classicisme. J’aime déambuler sous ces arcades aux demi-lunes sans apprêt. J’aurais aimé entamer des amours à l’ombre des marronniers qui entourent la statue. Eux, ils sont opportuns. J’aimerais en revanche faire rouer en place de Grève l’« officiel » responsable de la plantation de quatre rangées d’arbres, en lisière du square. Ils occultent la vue d’ensemble d’une place conçue à cet effet, on dirait un escadron de flics d’un « ordre moral » commis à la répression des voluptés de l’œil. Peine perdue : l’œil se venge en savourant le léger guingois, les dissemblances des cheminées sur les toits gris-noir à quatre pans, la douce patine de ce rose, cette allégresse de funambule qui semble défier avec une pudeur narquoise les bienséances trop normalisées. Je ne me lasserai jamais de rôder autour de la place des Vosges, en la quittant brièvement pour le bonheur de la voir réapparaître, princesse au sourire gentiment enjôleur. Un instinct m’y ramène lorsque la France prend trop de rides pour mon goût. Voilà qu’elle rajeunit de trois siècles. Je me vois arrivant à cheval, l’épée au côté, à la tombée du jour, forçant la porte de ce pavillon où d’Artagnan arraisonna le corps de Milady en se faisant passer pour un autre.

Plaques minéralogiques

Bientôt elles n’existeront plus. C’est dommage. En suivant les voitures sur une route ou en les regardant passer, j’aime bien lire le numéro du département sur la plaque minéralogique. Trois ou quatre chiffres anonymes, deux lettres et ces deux chiffres à la fin qui convoquent des souvenirs en dessinant des paysages. Je connais les métropolitaines par cœur, depuis l’Ain (01) jusqu’au Val-d’Oise (95) et je puis citer de mémoire les chefs-lieux, on les apprenait à l’école, avec leurs sous-préfectures. L’apparition d’un 19 réveille mon patriotisme, c’est la Corrèze, on se connaît peut-être ; en tout cas on a sûrement des amis communs. Tendresse pour le 03 (mes racines dans l’Allier). Affection de cousin pour le 15 et le 46 (mes voisins cantalous et lotois). Sympathie particulière pour le 40, le 32, le 58, le 71 (cascade de souvenirs). Aucune allergie, je les aime tous, je les connais tous au moins de vue, j’ai traversé au moins une fois chaque préfecture, même les nouvelles, celles de la couronne parisienne, les seules qui ne me fassent pas rêver. Exotisme des numéros où je ne suis pas allé souvent : le 57, le 08, le 04, que j’avoue confondre un peu avec le 05, il y a Digne dans l’un (début des Misérables) et Gap dans l’autre. Plaisir toujours renouvelé à me revoir en 67 (j’ai joué au rugby dans le club d’Obernai), en 17, 14 ou 33 (amours), en 62 (amitiés à Saint-Omer). Clichés idiots : le 92 connote friqué, le 93 prolo. Rareté des 48 et des 09 : les Lozériens et les Ariégeois ne sont pas nombreux. Le 70 paye cher la chanson de Brel (« T’as voulu voir Vesoul… ») et, sans Colombey, le 52 manquerait de rayonnement. Le 75, c’est tout et rien. Sous une pluie hivernale, un 59 sera tout aise de voir passer une voiture numérotée 83 ou 06 : là-bas, les mimosas sont en fleur.

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