Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Jusqu’à Étampes, rien d’autre à signaler que la tour de Montlhéry sur son promontoire, théâtre d’une victoire précieuse de Louis XI contre les nobles, et la vieille église de Lardy où débute la Chronique du règne de Charles IX de Mérimée. Encore l’aperçoit-on à peine entre des semis de préfabriqués. Toutes les banlieues se ressemblent, et c’est peu dire qu’en France on n’a pas cru devoir les rendre plus attrayantes qu’ailleurs. J’ai des souvenirs de fiestas sur les rives de la Juine que bordent des pavillons en meulière, seul trait distinctif de nos zones périurbaines. J’en ai d’autres à Étampes où deux églises romanes sont visibles du train. Après, c’est la Beauce, les ciels de Vlaminck, les vers de Péguy : « Heureux les épis mûrs, et les blés moissonnés. » Au début de l’été, des coquelicots décorent le ballast ; leur rouge s’assortit merveilleusement à l’or paillé des champs de blé, aux domaines en fer à cheval bien enclos, aux tours des églises fortifiées. Des éoliennes ont poussé récemment, écologisme oblige. Sur le plan strictement esthétique, ce n’est pas très seyant.
Orléans n’ayant pas voulu de gare (comme Tours), on largue aux Aubrais des cadres qui travaillent à Paris. Restent les vrais voyageurs. Du pont qui enjambe la Loire, on voit la cathédrale et la chapelle gothique Saint-Aignan. Le fleuve alangui dans les sables, cette cathédrale, cette ville où l’Histoire a passé, et repassé, des plats de sang et de gloire : Orléans, ce nom de lieu si mélodieux, c’est cela la France, me dis-je avec contentement alors que le train traverse les forêts et les étangs de la Sologne chers à Genevoix. Quoi de plus aimable que les bourgs de briques, bas de plafond, autour de La Ferté-Saint-Aubin et de Salbris, jusqu’à Notre-Dame de Cléry d’un côté, Saint-Benoît de l’autre ?
À Vierzon, des gens changent de train. On aperçoit le clocher rustique de Reuilly (vignoble estimable). On se souvient que la petite route qui va à Quincy (autre vignoble) et à Mehun-sur-Yèvre (château de Charles VII) est délicieuse. Pensée de rigueur pour Balzac (La Rabouilleuse) à Issoudun, en voyant la vieille tour, le clocheton du beffroi et une flèche de l’église. On s’ennuie un peu dans la Champagne berrichonne, on vitupère le mauvais goût de la fin du XIXe siècle en regardant l’affreuse cathédrale néo-gothique de Châteauroux. Cette ville sans charme particulier a un titre à ma sympathie : la proximité de L’Escale, le fameux routier ouvert tous les jours de l’année, 24 heures sur 24, situé en face des anciens bâtiments de l’Otan. Je n’imagine pas une descente vers la Corrèze ou Toulouse, sur la RN 20 désormais autoroutière, sans une halte à L’Escale où l’ambiance est plutôt virile.
On quitte la grande plaine du nord de la France, et même de l’Europe, du côté d’Argenton où coule la Creuse sous le regard attendri de la Vierge dorée. Nohant n’est pas loin, j’y vais souvent, c’est le pays de George Sand, le décor de ses romans champêtres. Près de sa maison, sympathiquement bourgeoise, il y a la chapelle, et les tombes autour, dont la sienne. Aux marches du Limousin, le relief se vallonne et s’assombrit de forêts, c’est le décor du Mont-Dragon de Margerit. Les monts d’Aubazac préfigurent la Corrèze. Limoges l’annonce, Uzerche la certifie. Toits gris, ardoises de Travassac, gorges de la Vézère où au Moyen Âge régnaient les Comborn. On imagine Marie Lafarge recluse avec son mari, dans cette solitude, on lui pardonne presque de l’avoir empoisonné. L’affaire avait défrayé la chronique en son temps ; périodiquement, des livres la tirent de l’oubli, presque tous s’efforçant de prouver l’innocence de cette femme. Je les ai tous lus, je crois Marie coupable, mais je l’aime bien quand même, son crime est une variante du bovarysme.
Brive-la-Gaillarde. Normalement c’est mon terminus, je connais tous les visages sous les casquettes des agents de la SNCF, et ceux des serveurs du buffet de la gare. Mais je vais souvent à Toulouse. Avant même les viaducs de Souillac, on a abordé le causse, ses toits orange, ses chênes nains et ses cailloux grisâtres. Les bourgs sont d’un ocre pâle que le soleil fait resplendir, c’est déjà une latinité. Modérée. Douce. Gourdon sur son promontoire, Cahors lovée dans une boucle du Lot au creux de ses collines. J’aime beaucoup Cahors, c’est la patrie de Clément Marot et Alfred Roques, un pilier d’anthologie, a porté haut les couleurs du Stade cadurcien. Je l’admirais beaucoup. Il est mort. Marot aussi. Presque tous ceux que j’admire sont morts, j’ai dû venir au monde trop tard.
Encore le causse jusqu’à Caussade ; ensuite c’est la plaine. De la gare de Montauban, on aperçoit les tours jaune pâle de la cathédrale et l’ancien évêché devenu musée Ingres, au bord du Tarn. J’aime Montauban, presque autant que Cahors ; ses briques rosâtres annoncent le Languedoc, c’est un peu de Toulouse en modèle réduit. Je suis toujours heureux d’assister à un match à Sapiac, dans la fameuse cuvette. Fameuse pour les rugbyphiles, dont Toulouse, qu’on le veuille ou non, reste la capitale. Du temps où j’étais localier à La Dépêche du Midi, on sortait de la gare Matabiau et on arrivait au journal, dans la rue Bayard. Il s’est expatrié au Mirail, morne banlieue. Par la grâce de ce journal, j’ai noué une relation presque amoureuse avec cette ville, je ne m’y suis jamais enivré en solitaire.
Certains endroits ont la propriété de condenser un univers. Toulouse, pour moi, se résume aux abords de la Daurade. Ce n’est qu’une vieille église le long de la Garonne, rose comme il se doit, rose délavé, agrémentée au XVIIIe siècle de colonnes néoclassiques comme la Madeleine, et jouxtant les Beaux-Arts. On voit le Pont-Neuf dont les arches hébergent des oiseaux bizarres, et sur l’autre rive l’Hôtel-Dieu et le dôme de la Grave. Rien de plus, mais tout est là ; à la limite, je n’ai pas besoin de revoir Saint-Sernin, les Jacobins, les Augustins ou la Dalbade, ni d’aller déambuler du côté de la rue de Thor, de la rue du Languedoc ou du canal de Brienne pour m’approprier l’âme rebelle de l’Occitanie. Je n’ai pas besoin non plus d’aller aux Sept-Deniers, ce recoin me suffit pour évoquer la saga du Stade toulousain, depuis Bergougnan jusqu’à Nyanga. Il m’offre l’orgueil des comtes de Toulouse et des capitouls, les bastides du Languedoc, les cathares et les albigeois, les chansons de Nougaro à la gloire du fleuve dont les eaux sont verdâtres. Si je désire prier pour le salut de mon âme, c’est dans la pénombre de la Daurade que je me glisse, par une porte qui donne sur une petite place au débraillé napolitain. Si je désire prier autrement, c’est sur le rebord du parapet que je me vois étreindre une brunette. Ça ne m’est jamais arrivé, mais j’ai le droit d’escompter un miracle d’un lieu qui focalise tant de réminiscences, dans un espace compris entre Montauban et Foix, Narbonne et Castelsarrasin, Gaillac et Mirande. Noms de lieux, noms de rugby, briques roses, campaniles et clochers octogonaux, accents adéquats, zestes d’Espagne ici et là, Montagne noire et Pyrénées quand le vent d’autan a chassé les nuages.
Par la grâce de la SNCF, ce parcours entre Austerlitz et la Daurade est devenu pour moi la double allégorie bienheureuse d’un retour au bercail et d’une évasion vers un des Suds de la France, et pas le moins charmeur.
Puisqu’il faut bien qu’un Français regrette quelque chose, j’avoue ma nostalgie du Capitole et de son wagon-restaurant à l’ancienne. On y dînait entre habitués, c’était une auberge corrézienne montée sur rails où chacun avait son rond de serviette. Souvent l’apéro durait jusqu’à Châteauroux et parfois on ne payait l’addition que la semaine suivante. La Foire du livre de Brive ressuscite nos ripailles, une fois par an, à la fin de l’automne, en affrétant un train spécial où l’on régale la faune des plumitifs. Ils n’ont pas tous la franche jovialité des notables du Sud-Ouest dont Maurice Faure était pour moi le symbole. Exit le Capitole, il faut se contenter d’un Corail reconverti en Teoz où la restauration se réduit aux acquêts d’un chariot qui propose des sandwiches caoutchouteux en diable. Reste ce plaisir de regarder la France passer insensiblement d’oïl en oc, en acceptant le risque d’un arrêt en rase campagne car sur cette ligne les trains font des caprices.