Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— Pas de risque, ta Bérangère et le vieux sont bien protégés. Il paraît qu’ils lisent beaucoup, se moqua-t-il.
Damien esquissa un sourire.
36
La « petite messe » du commissaire Ughetti avait eu lieu de bonne heure. Zellerman et ses hommes approchaient déjà de Claye-Souilly et du domicile du couple Trouvé quand le commissaire convoqua les effectifs présents dans son bureau pour un deuxième brain storming, chose inhabituelle dans une même matinée. L’enquête traditionnelle ne donnant rien, il se résignait à peaufiner l’analyse criminelle, à chercher un sens à cette série de meurtres, bien que la méthode ne lui parût pas fiable. Saulieu aussi était là, signe que l’instant était grave. Il y avait de l’électricité dans l’air, c’était toujours ainsi quand les équipes flairaient l’épilogue d’une affaire : les gestes devenaient nerveux, les visages tendus, les rires pointus. La mise d’Ughetti frisait le débraillé : il ne portait pas de cravate, le col de sa chemise était ouvert et sa veste froissée tombait du côté gauche, lui donnant un air bancal. Non, ce n’était vraiment pas un jour comme les autres. Quand le silence fut total, il commença son exposé.
— Aujourd’hui se pose la question d’une nouvelle race de tueur. Nous devrons remettre à jour les différentes classes répertoriées. Nous avions le tueur de masse, le cas Durn, le tueur en cascade, dont l’affaire de Cuers est représentative, et le tueur en série classique, dont les crimes sont suivis d’accalmie. Je crois que nous pourrons ajouter le « crime-scénario ».
Ughetti venait d’inventer le mot composé, en marchant dans la pièce. Il s’arrêta une seconde, satisfait de sa trouvaille. Des sourires moqueurs se dessinèrent sur quelques visages.
— Nous écartons définitivement la piste d’une vengeance du milieu proxénète, continua Ughetti. La brigade de répression du proxénétisme a clairement établi qu’il n’y avait aucun lien avec le milieu.
— Qu’en est-il de la piste vaudou ? claironna le lieutenant Chupin.
— Abandonnée, elle aussi. Le dessin de la tête et le fait qu’il coupe les veines de ses victimes ont été choisis pour simuler un rituel, nous faire tourner en bourrique et perdre un temps précieux.
Ughetti se tourna vers Arrosteguy qui opina du chef, signifiant qu’il appuyait cette conclusion.
— L’hypothèse de crimes sexuels est caduque, les légistes ont confirmé qu’il n’y avait eu aucune violence sexuelle.
— Même sur le SDF ? lança un brigadier d’humeur facétieuse.
Ughetti s’énerva.
— Épargnez-nous vos galéjades déplacées, s’il vous plaît. Le crime crapuleux est également exclu.
— Qu’entendez-vous alors par crime-scénario ? demanda une voix sans visage.
— Nous sommes en présence d’un tueur qui n’agit pas de manière impulsive mais qui prépare ses crimes, et qui se fout de notre gueule en prime. Depuis le début, il fonctionne méthodiquement. Nous savons qu’il a copié un mode opératoire vieux de huit ans, utilisé par un autre tueur en série, mais nous supposons qu’il s’amuse en utilisant le même rituel. Bref, c’est un malade qui réfléchit. Nous distinguons deux genres de meurtriers : un, celui qui est guidé par une conviction délirante intime alternant imagination et raisonnement, deux, celui qui agit sous automatisme mental mais dont l’intelligence et la conscience demeurent indemnes. Notre homme présente un mélange des deux, vous me suivez ?
La salle ne suivait plus du tout à vrai dire, on sombrait dans l’abscons.
— Que faites-vous de l’hypothèse du crime passionnel monsieur ? demanda Loyrette.
— Nous la gardons sous le coude, tant que nous n’avons pas plus d’éléments. Pour l’heure, nous sommes sur la trace de Nicolas Trouvé. Rien ne prouve qu’il soit notre homme mais pour le moment toutes les pistes convergent sur lui. C’est un homme blessé, humilié depuis son enfance, élevé par des gens sans scrupules, renié par sa propre mère, ignoré par ses grands-parents, bref ce type est paumé et pourrait bien éprouver l’envie de se venger. De quoi devenir un criminel fou et dangereux. Il n’est pas impossible qu’il veuille liquider son père biologique, après sa mère…
Escoffier n’en revenait pas d’entendre le commissaire épiloguer sur le portrait psychologique du tueur, de jouer au profiler. C’était bien le même homme qui avait déclaré quelques jours auparavant : « Le profilage n’est pas dans nos mœurs ! » Il soupçonnait le commissaire de s’intéresser en douce à ces méthodes qu’il condamnait ouvertement. Mais peut-être voulait-il simplement se faire mousser devant le divisionnaire ? Saulieu ne bronchait pas. Escoffier devinait que ce mythe du crime-scénario ne plaisait pas au divisionnaire, un cérébral, un homme de devoir qui faisait passer le boulot avant tout, mais dont on percevait néanmoins, derrière le regard d'acier, tout un champ d’émotions magnifiques, dissimulées avec pudeur. Doué d’une intelligence supérieure, il n’était pas contre l’intuition, le petit grain de folie, en réalité il était ouvert à tout à partir du moment où l’on se montrait efficace et cohérent. Le crime-scénario, non, visiblement ça ne passait pas. Escoffier avala sa salive avant de se lancer :
— Nous faisons fausse route, monsieur, si vous permettez.
Ughetti resta bouche bée. On entendit des murmures dans le fond. Assis derrière le bureau de son commissaire principal, le divisionnaire Saulieu se leva d’un bond et prit la parole.
— Expliquez-nous donc ce qui vous met dans cet état, capitaine, dit-il. Je vous conseille vivement d’avoir de bonnes raisons de remettre en cause les propos de votre supérieur.
Damien Escoffier articula difficilement :
— S’il est capital de prendre Nicolas Trouvé, il n’est sans doute pas notre tueur. Les résultats de l’ADN récolté dans la maison de ses parents adoptifs me donneront raison.
C’était gonflé de remettre en question le beau discours du commissaire à la barbe du big boss. Gonflé ou irresponsable, pensa Arrosteguy en cherchant sa pipe dans sa poche. Tout le monde savait que le divisionnaire ne désavouait jamais ses commissaires principaux devant les équipes. Escoffier, apparemment, se fichait comme d’une guigne de passer pour un trouble-fête, car il insista :
— Je pense que le véritable assassin s’arrange pour pointer du doigt le coupable idéal, pour désigner le bouc émissaire qu’il a choisi : Nicolas Trouvé. Et nous sommes à deux doigts de tomber dans son piège.
Le divisionnaire se campa devant le capitaine.
— En deux mots, vous mettez en doute le travail de vos collègues ?
— Vous disiez vous-même, monsieur, dit Escoffier en s’adressant à Ughetti, que nous avions affaire à un meurtrier d’une espèce nouvelle. Tout nous indique effectivement que les crimes qui nous préoccupent ont été pensés, organisés par un cerveau d’une intelligence remarquable. Certains pervers présentant des troubles de la personnalité font preuve parfois d’une intelligence hors du commun.
— Pas de psychologie de supermarché, capitaine, je vous en prie, dit Saulieu. Dois-je vous rappeler que nous subissons les effets de votre inspiration despotique et dangereuse depuis que cette affaire a été mise sur le tapis. Nous avons eu droit à une interprétation des plus farfelues quant à la signification du dessin, à la science d’un soi-disant spécialiste en divination, à des féticheurs débarqués du continent africain. Ne croyez-vous pas que cela soit suffisant, capitaine Escoffier ?
Arrosteguy rongeait son frein. C’était aussi grâce au môme que l’on avait découvert l’existence du fils de l’éditrice. Sans son inspiration débridée, on en serait toujours au même point.