Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Dépité mais peu convaincu, Lulu répondit après réflexion :
— Ah bon, j’croyais bien qu’c’était toi pourtant.
Il se tourna brusquement vers Escoffier.
— Toi aussi, j’t’ai vu quelque part. Tu s’rais pas flic par hasard, ça sent la flicaille par ici.
— Nous nous connaissons, en effet, j’étais sur le lieu du crime de votre ami polonais. J’ai lu tous les PV vous concernant, votre contribution à l’enquête est incontestable.
— Ah bon ! J’suis pas fou tout d’même ! Bon, c’est pas l’tout, les gars, faut qu’j’y aille, j’ai mon caddie qui m’attend dehors, j’voudrais pas m’le faire faucher. Allez, salut la compagnie !
Le clochard céleste attrapa son barda d’une main, de l’autre il salua l’assistance avant de filer. Sur le pas de la porte, Yann et Escoffier le regardèrent pousser son caddie au milieu de la rue. Il disparut bientôt dans la nuit. Un concert de Klaxons ne tarda pas à s’élever dans le quartier, supplanté par la voix puissante de Lulu proférant des injures.
Au même instant, Bérangère et Thibault Lavigne faisaient plus ample connaissance dans l’appartement qui leur servait de refuge. La jeune femme se disait que le commissaire, tout compte fait, ne lui avait pas confié la tâche la plus ingrate. Jouer à l’ange gardien n’était pas pour lui déplaire. Damien l’avait appelée sur son portable et leurs paroles avaient été douces. Ils espéraient une issue rapide de l’enquête afin de se retrouver.
Sous ses airs de mauvais coucheur, le libraire pouvait se montrer attentionné et sa conversation était intéressante quand on parvenait à le dérider. Autour de la table bistro, Bérangère et Lavigne formaient un drôle de couple. Le libraire ne se débrouillait pas trop mal en cuisine, ils dévoraient l’omelette baveuse qu’il avait préparée pour leur premier dîner en tête-à-tête. Une bouteille de bordeaux délimitait leur coin de table respectif. Au sommet du réfrigérateur, un couple de perruches jactait dans une cage qu’il fallut couvrir d’un torchon pour dîner en paix. « Une parenthèse de deux ou trois jours, avait affirmé le commissaire, pas de quoi dramatiser ! » C’était bien la première fois que le libraire coopérait avec des membres de la police. Il était loin le temps des barricades et des slogans qu’il criait à gorge déployée : « CRS, SS ! », « Les flics collabos ! » et l’ironie de la situation ne lui échappait pas. Bérangère lui posait des tas de questions sur son enfance, les événements de 68 et Lavigne se sentait ravigoté devant un public aussi attentif, bien que se réduisant à une femme flic et deux perruches. Au fil de la soirée, la méfiance faisait place à la connivence.
— Voyez-vous, disait-il, il m’a fallu des années pour comprendre que la société est constituée de trois groupes distincts.
— Lesquels, monsieur Lavigne ? demanda la jeune femme en croquant dans une pomme.
— D’un côté, les utopistes, de l’autre, les fachos, et au milieu un ramassis de lâches, d’indifférents, de mous et de profiteurs. Nous sommes tous responsables de ce monde incohérent, impitoyable que nous avons laissé bâtir.
Bérangère visa la poubelle avec son trognon de pomme et tira droit au but.
— Et dans quel groupe vous situez-vous ?
— J’ai été longtemps un utopiste, je suis devenu lâche et indifférent avec les années, et je n’en suis pas très fier.
— Et les flics, dans tout ça ? Laissez-moi deviner, vous les rangez évidemment dans le groupe des fachos.
— Détrompez-vous, je considère que les flics ont un rôle à jouer, celui des leucocytes dans un organisme malade. Vous êtes les globules blancs, vous nettoyez la société souffrante, certains parmi vous le font avec plus ou moins de finesse, plus ou moins de génie, c’est ce qui fait toute la différence.
Bérangère éclata de rire.
Ils étaient enfermés depuis quelques heures dans un appartement qui leur était étranger mais où, curieusement, ils se sentaient bien. Les confidences n’avaient pas tardé à chasser les premières réticences. Ils ne savaient pas pour combien d’heures, combien de jours ils devraient cohabiter mais l’idée ne leur paraissait plus aussi désagréable. En bon libraire, l’ami de Thibault Lavigne avait tapissé ses murs de rayonnages qui ployaient sous les livres. Le « petit coin » était dévolu aux polars. Des étagères entières de livres noirs et jaunes se superposaient au-dessus de la cuvette, ce qui amusait beaucoup les nouveaux locataires.
— C’est affreux, dit Lavigne. Vous êtes à la recherche d’un assassin. Ce tueur est peut-être mon fils que je ne connais pas, et je discute avec vous, comme si de rien n’était. Vous êtes jeune, jolie, intelligente et c’est assez pour me faire perdre la tête. Je devrais être effondré, au bord du suicide. Je me sens tellement responsable et en dessous de tout.
— Ne vous faites pas de mal inutilement, monsieur Lavigne. Ce qui est fait est fait. Nous ne sommes pas là pour vous juger mais pour empêcher d’autres drames.
— Cette planque est-elle indispensable ?
— Si l’identité du tueur se confirme, il n’est pas interdit de penser qu’après le matricide il vise le parricide.
— Le parricide est le crime suprême, dit Lavigne d’une voix éteinte. L’interdiction de tuer son père est fondatrice de l’humanité et de la culture.
— Pour lui, vous êtes son père biologique, renchérit Bérangère, il est préférable de vous mettre à l’abri en attendant la fin de l’enquête.
— Cette hypothèse ne tient pas la route et ça peut durer des semaines ! se rebiffa le libraire.
— Le patron est persuadé que c’est une affaire de quelques jours. Une quinzaine de personnes sont sur la brèche, des flics chevronnés qui se transforment en bulldogs, quand ils reniflent leur proie. Ce sont des chasseurs, vous savez.
— Quel lamentable désastre ! murmura-t-il, le regard brouillé.
Un silence plana quelques instants, où chacun voyageait dans ses pensées.
— En quoi consiste votre travail exactement ? J’ai cru comprendre qu’il ne se cantonnait pas à la librairie, demanda Bérangère.
— C’est simple, j’achète et je vends. J’aime le matériau. Je ne me suis jamais lassé de tenir un maroquin entre mes mains. Mon bonheur ? Récupérer des stocks dans les débarras ou aux enchères, fouiner dans les brocantes, sur les marchés. Ma plus belle trouvaille fut un incunable du XIVe siècle dans un monastère, hélas, il était en très piteux état. Mes clients savent que je finis toujours par mettre la main sur le livre épuisé, l’introuvable, la première édition. « Lavigne trouve toujours ! », c’est ma devise… Victor, Gérard et moi louons un emplacement au marché aux livres « Georges Brassens », dans le 15e. Nous y éclusons une partie du stock.
— Vous faites un peu de black aussi, j’imagine ?
Le libraire regardait la jeune femme avec une pointe d’affection. Sa franchise et son naturel le troublaient.
— Vous ne pouvez donc pas vous empêcher de jouer au flic, la nargua-t-il.
Elle rit encore.
— Qu’allez-vous faire de la librairie ?
— J’aimerais que mon assistant prenne la suite, je me sens si fatigué depuis la mort de Nadine.
— C’est une chance pour vous d’être épaulé par un homme tel que lui.
— Nadine voulait absolument que je brade tout, elle avait besoin d’argent et me pressait de prendre ma retraite. Il lui restait quelques parts dans l’affaire.
— Yann était-il au courant ?
— Non, c’est un homme discret, et il a tellement à faire. Ça ne paraît pas, mais un commerce comme le mien donne un travail fou. Je lui demande beaucoup, vous savez.