Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
« Nous écraserons ces méchants à Breteuil », dit fièrement Jean II quand son armée put enfin s’ébranler. De Chartres à Breteuil, il y a dix-sept lieues. Le roi voulut qu’on les couvrît en une seule étape. Dès midi, il paraît qu’on commença d’égrener des traînards. Quand les hommes parvinrent, fourbus, à Breteuil, Lancastre n’y était plus. Il avait enlevé la citadelle, pris la garnison française et installé en sa place une troupe solide, commandée par un bon chef navarrais, Sanche Lopez, auquel il laissait, là aussi, du ravitaillement pour un an.
Prompt à se consoler, le roi Jean s’écria : « Nous les taillerons à Verneuil ; n’est-ce pas mes fils ? » Le Dauphin n’osait dire ce qu’il m’a confié ensuite, à savoir qu’il lui semblait absurde de poursuivre mille hommes avec près de quinze mille. Il ne voulait point paraître moins assuré que ses frères cadets qui tous se modelaient sur leur père et faisaient les ardents, y compris le plus jeune, Philippe, qui n’a que quatorze ans.
Verneuil au bord de l’Avre ; l’une des portes de la Normandie. La chevauchée anglaise y était passée la veille, tel un torrent ravageur. Les habitants virent arriver l’armée française comme un fleuve en crue.
Messire de Lancastre sachant ce qui déferlait vers lui, se garda bien de pousser vers Paris. Emmenant le gros butin qu’il avait fait en chemin, ainsi qu’un beau nombre de prisonniers, il reprit prudemment la route de l’ouest… « Sur Laigle, sur Laigle, ils sont partis sur Laigle », indiquèrent les vilains. Entendant cela, le roi Jean se sentit marqué par l’attention divine. Vous voyez bien pourquoi… Mais non, Archambaud, pas à cause de l’oiseau… Ah ! vous y êtes… À cause de la Truie-qui-file… le meurtre de Monsieur d’Espagne… Là où avait été perpétré le crime, là même le roi arrivait pour accomplir le châtiment. Il ne permit pas à son armée de dormir plus de quatre heures. À Laigle, il allait rejoindre les Anglais et Navarrais, et ce serait l’heure, enfin, de sa vengeance.
Ainsi, le neuf juillet, ayant fait halte devant le seuil de la Truie-qui-file, le temps d’y ployer sa genouillère de fer… étrange spectacle pour l’armée que celui d’un roi en prière et en pleurs sur une porte d’auberge !… il apercevait enfin les lances de Lancastre, à deux lieues de Laigle, en lisière de la forêt de Tubœuf… Tout cela, mon neveu, venait de se passer quand on me le conta, trois jours après.
« Lacez heaumes, formez batailles », cria le roi.
Alors, pour une fois d’accord, le connétable et les deux maréchaux s’interposèrent. « Sire, déclara rudement Audrehem, vous m’avez toujours vu ardent à vous servir… – Et moi aussi, dit Clermont. – … mais ce serait folie de nous engager sur-le-champ. Il ne faut plus demander un seul pas à vos troupes. Depuis quatre jours vous ne leur donnez point de répit, et ce jour même vous les avez menées avec plus grande hâte que jamais. Les hommes sont hors de souffle, voyez-les donc ; les archers ont les pieds en sang et s’ils n’avaient leur pique pour se soutenir, ils s’écrouleraient sur le chemin même. – Ah ! cette piétaille, toujours, qui ralentit tout ! » dit Jean II irrité. « Ceux qui chevauchent ne valent pas mieux, lui répliqua Audrehem. Maintes montures sont blessées au garrot par leur charge, et maintes autres boitent, qu’on n’a pu referger. Les hommes d’armure, à tant aller par la chaleur qu’il fait, ont le cul saignant. N’attendez rien de vos bannières, avant qu’elles n’aient pris repos. – Outre quoi, Sire, renchérit Clermont, voyez en quel territoire nous irions attaquer. Nous avons devant nous une forêt dense, où Messire de Lancastre s’est retrait. Il aura toute aisance de faire échapper son parti, cependant que nos archers vont s’empêtrer en taillis et nos lances charger les troncs d’arbres. »
Le roi Jean eut un moment d’humeur méchante, pestant contre les hommes et les circonstances qui faisaient échec à sa volonté. Puis il prit une de ces décisions surprenantes pour lesquelles ses courtisans l’appellent le Bon, afin que leur flatterie lui soit répétée.
Il envoya ses deux premiers écuyers, Pluyan du Val et Jean de Corquilleray, vers le duc de Lancastre pour lui porter défi et lui demander bataille. Lancastre se tenait dans une clairière, ses archers disposés devant lui, tandis que des éclaireurs, partout, observaient l’armée française et repéraient des chemins de repli. Le duc aux yeux bleus vit donc arriver devers lui, escortés de quelques gens d’armes, les deux écuyers royaux qui arboraient pennon fleurdelisé à la hampe de leur lance, et qui soufflaient en cornet comme des hérauts de tournoi. Entouré de Philippe de Navarre, de Jean de Montfort et de Godefroy d’Harcourt, il écouta le discours suivant, que lui tint Pluyan du Val.
Le roi de France arrivait à la tête d’une immense armée, alors que le duc n’en avait qu’une petite. Aussi proposait-il audit duc de s’affronter le lendemain, avec un même nombre de chevaliers de part et d’autre, cent, ou cinquante, ou même trente, dans un lieu à convenir, et selon toutes les règles de l’honneur.
Lancastre reçut courtoisement les propositions du roi « qui se disait de France », mais n’en était pas moins partout réputé pour sa chevalerie. Il assura qu’il envisagerait la chose avec ses alliés, qu’il désignait de la main, car elle était trop sérieuse pour en décider seul. Les deux écuyers crurent pouvoir déduire de ces paroles que Lancastre donnerait réponse le lendemain.
C’est sur cette assurance que le roi Jean commanda de dresser son tref et plongea dans le sommeil. Et la nuit des Français fut celle d’une armée ronflante.
Au matin, la forêt de Tubœuf était vide. On y voyait des traces de passage, mais plus d’Anglais ni de Navarrais. Lancastre avait prudemment replié son monde vers Argentan.
Le roi Jean II laissa éclater son mépris pour ces ennemis sans loyauté, seulement bons au pillage quand ils n’avaient personne devant eux, mais qui s’éclipsaient dès qu’on leur offrait combat. « Nous portons l’Étoile sur le cœur, tandis que la Jarretière leur bat le mollet. Voilà ce qui nous distingue. Ce sont les chevaliers de la fuite. »
Mais songea-t-il à les prendre en chasse ? Les maréchaux proposaient de jeter les bannières les plus fraîches sur la voie de Lancastre ; à leur surprise, Jean II repoussa l’idée. On eût dit qu’il considérait la bataille gagnée dès lors que l’adversaire n’avait pas relevé son défi.
Il décida donc de revenir vers Chartres pour y dissoudre l’ost. Au passage, il reprendrait Breteuil.
Audrehem lui remontra que la garnison laissée à Breteuil par Lancastre était nombreuse, bien commandée et bien retranchée. « Je connais la place, Sire ; on ne l’enlève pas facilement. – Alors pourquoi les nôtres s’en sont-ils laissé déloger ? lui répondit le roi Jean. Je conduirai le siège moi-même. »
Et c’est là, mon neveu, que je le rejoignis, en compagnie de Capocci, le 12 juillet.
II
LE SIEGE DE BRETEUIL
Le roi Jean nous reçut armé en guerre, comme s’il allait lancer l’assaut dans la demi-heure. Il nous baisa l’anneau, nous demanda nouvelles du Saint-Père, et, sans écouter la réponse un peu longue, dissertante et fleurie, dans laquelle Niccola Capocci s’était engagé, il me dit : « Monseigneur de Périgord, vous arrivez à point pour assister à un beau siège. Je sais la vaillance qu’on a dans votre famille, et qu’on y est expert aux arts de la guerre. Les vôtres toujours ont très hautement servi le royaume, et si vous n’étiez prince d’Église, vous seriez sans doute maréchal à mon ost. Je gage qu’ici vous allez prendre plaisir. »