Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
« Ça… ç… ça ne f… fait r… rien… ma… man… », disait Paul.
Vladi et Madeleine restèrent un long moment à fixer le gramophone éteint, la rangée de disques, les affiches et les photos sur les murs, impuissantes.
— Chyba znalazłam rozwiązanie…, déclara Vladi, l’index vers le ciel.
Elle disparut une grande partie de l’après-midi. Madeleine dut porter Paul elle-même pour le conduire aux toilettes, pas de doute, il avait pris du poids.
Vladi revint vers dix-huit heures en compagnie d’un jeune ouvrier brun au teint pâle, aux yeux très écartés, vêtu d’un bleu de travail poussiéreux et qui frottait ses mains l’une contre l’autre en signe de nervosité. Vladi le couvait du regard et lui faisait de grands signes du menton pour l’inviter à s’expliquer. Il préféra ouvrir le sac marin qu’il avait posé au sol et en sortit une plaque de liège épaisse comme son pouce.
— Ça se colle au mur. Et au plafond.
Madeleine trouvait l’idée très prometteuse, mais le problème de l’argent l’inquiétait, on en revenait toujours à ça. Pas question de demander un rabais, mais… Il faudrait un nombre considérable de plaques pour… Sans compter la colle, et la main-d’œuvre…
Le jeune ouvrier (il s’appelait Jacques, on l’apprit la veille du jour où il disparut de la circulation) ouvrit la bouche, Vladi lui prit la main, la pressa contre sa poitrine, elle faisait une demi-tête de plus que lui, elle lui souriait avec fierté, comme à un fils qu’elle aurait encouragé à réciter son poème.
— C’est arrangé, dit-il. Avec…
Il ne se souvenait pas du prénom de Vladi, mais c’était arrangé.
Cela prit deux semaines.
La chambre sembla avoir diminué d’un mètre carré. Quand on entrait, son atmosphère ouatée provoquait une désagréable impression auditive, mais l’efficacité était incontestable. Paul remit Turandot sur le gramophone.
Si cela n’avait été rendu nécessaire par l’intense correspondance qu’il entretenait avec elle, peut-être Paul n’aurait-il jamais informé Solange de son changement d’adresse. Elle posa des questions : « Est-tu bien dans ton nouveau domicille ? J’imagines que tu dispose d’une chambre plus grande, non ? » Elle s’étonna que le garçon ne lui donne pas de détails.
Ils ne s’étaient pas revus depuis la soirée de Milan, alors que Solange l’avait invité tout d’abord à Londres où elle s’était produite en octobre 1931, puis à Vienne quatre mois plus tard. Paul avait décliné avec gentillesse, il y avait toujours des empêchements qu’il ne précisait pas, mais qui rendaient un tel déplacement impossible. Paul n’en parla jamais à sa mère. Quelques mois plus tôt, son père, Henri d’Aulnay-Pradelle, récemment sorti de prison, était venu, officiellement, « pour dire au revoir à son fils », en réalité pour demander de l’argent, il partait pour les colonies tenter « de se refaire en attendant l’issue de son procès ». La situation de quasi-pauvreté de son ex-femme avait dessiné sur son visage un sourire cruel et suffisant, comme s’il avait vu là l’accomplissement d’une justice supérieure. Humiliée, Madeleine avait beaucoup pleuré. Depuis, Paul évitait les sujets liés à l’argent et, du coup, il y avait beaucoup de choses dont il était difficile de parler. L’argent était vraiment un problème.
Le malaise qui naissait dans l’esprit de Solange ne portait sur rien de tangible, les lettres de Paul étaient de plus en plus intéressantes, il grandissait, il mûrissait, et sa connaissance de l’opéra devenait impressionnante, mais elle aurait juré qu’il achetait moins de partitions, il ne demandait plus les affiches des concerts, quoiqu’il remerciât toujours chaleureusement lorsque Solange lui en adressait. Avait-il été déçu de son voyage en Italie ? Sa mère l’avait-elle mal pris ? D’ailleurs, les raisons que Paul avait données quant à l’absence de sa mère étaient assez vaseuses… Si Solange ne se rendait pas compte que Paul n’achetait plus de nouveaux disques, c’est qu’il allait les écouter chez Paris-Phono où le vendeur était conciliant.
Entre-temps, la carrière de Solange avait pris un tour assez curieux. Depuis Milan, elle chantait assise, ce qui était un défi aux lois de la physiologie et un mystère. Techniquement, une colonne d’air ainsi contrariée ne pouvait pas produire de pareilles sonorités, c’était impossible. Et pourtant, les récitals étaient toujours plus réussis. La voix de Solange s’était imperceptiblement voilée, mais n’en avait que plus de personnalité, le souffle rendu moins long par le poids de la diva la contraignait à des acrobaties vocales aux effets étourdissants qui donnaient une couleur unique à ses interprétations. Solange était imposante comme une cathédrale, inclassable et tragique. Son large visage, les yeux perdus, les joues tombantes, la masse de son corps rendue plus auguste encore par les flots de tissu dont elle se recouvrait, c’était surprenant comme un bouddha avec une voix de haute-contre.
Les fleurs dont elle s’était entourée au début avaient rapidement cédé la place à des décors. Quelques semaines après Milan, elle avait sollicité un décorateur célèbre, Robert Mallet-Stevens, pour créer une toile de fond, ce fut une réussite. Le geste, devenu systématique, faisait maintenant partie du spectacle. Quand Solange passa à Londres, elle commanda un décor à Stephen Owenbury. Pour des récitals à Rome, elle invita Vassily Kandinsky à lui peindre des toiles monumentales ; pour un programme à Madrid, elle sollicita Picasso. Au fil des mois, de Raoul Dufy à Mickaël Zeug, nombre d’artistes fournirent des œuvres, des créations gigantesques destinées à accompagner un récital de celle qu’on appelait maintenant La Gallinato et qui constituait toujours un événement. Dans le choix des artistes, elle manifesta une prédilection pour les femmes. Sonia Delaunay lui fit une mer de voiles bleus esquissant de discrètes vagues grâce à une soufflerie située en coulisse, ce fut le signal de départ pour de véritables installations dues à Violetta Gomez, Laura Mackiewicz ou Katia Noaraud et qui connurent une sorte d’apogée avec l’immense ensemble de motifs Art déco descendus un à un des cintres tout au long de la représentation, créés par Vanessa Newport pour le concert de mars 1932 au Metropolitan de New York.
La tradition s’installa peu à peu de faire grand mystère sur ces productions artistiques. Seul le programme du récital était livré à la presse ; le nom de l’artiste invité et la nature du décor étaient un secret mieux gardé que le réarmement de l’Allemagne, jusqu’au lever du rideau personne ne savait à quoi cela ressemblerait. Il y avait toujours des fuites, qui se vendaient assez bien auprès des journaux locaux, cela devint une discipline à part entière de voler des images ou des informations qui faisaient les angoisses des directeurs de salle, mais ravissaient Solange qui adorait les indiscrétions pourvu qu’elle en soit la vedette. Dès le surlendemain du concert, les photos du spectacle et celles des décors se monnayaient en cartes postales, en dépliants, en cahiers, dont Solange adressait toujours un exemplaire à Paul avec un commentaire ponctué de points d’exclamation. On procéda même, au début de 1932, à une vente aux enchères des œuvres de Fernand Léger créées pour le récital de mai à Lisbonne au profit des victimes des inondations du fleuve Jaune.
En septembre 1932, Solange se produisit à Paris Salle Gaveau (décors de Roger Harth). Paul eut droit, avec sa mère, à deux places au premier rang, à côté des ministres. Solange apparut dans un déluge de voiles mauves et verts, impressionnante comme une statue du Commandeur, et, fidèle à sa manière, entama son récital par l’ouverture de Gloria Mundi, a capella, qui était en passe de devenir un classique, déjà quelques concurrentes s’y étaient essayées. Ce fut un triomphe.