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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Non ! Tout de suite ! Prends ton manteau…

— Dix minutes, p’pa !

— Alexandre…

— T’es pas marrant !

— Alexandre !

Sa voix était montée d’un ton. Impérieuse, rude. Joséphine frissonna. Elle ne connaissait pas cette voix-là. Elle ne connaissait pas cet homme qui donnait des ordres et entendait se faire obéir. Elle écouta le silence qui suivit, tendit l’oreille, espéra que la porte allait s’ouvrir, qu’il allait revenir, dire, Joséphine…

La porte de la cuisine s’entrebâilla. Joséphine se projeta en avant.

Alexandre passa la tête.

— R’voir, Jo ! lâcha-t-il sans la regarder.

— Au revoir, mon chéri.

Elle entendit claquer la porte d’entrée. La voix de Zoé crier : « mais pourquoi ils partent ? On n’a pas fini Les Simpson ».

Joséphine mordit son poing pour ne pas hurler son chagrin.

Le lendemain matin, au courrier, il y avait une carte d’Antoine. Postée de Monbasa. Écrite au feutre noir à pointe épaisse.

Joyeux Noël, mes petites chéries. Je pense à vous fort comme je vous aime. Je vais mieux, mais il est encore trop tôt pour que je voyage et vienne vous retrouver. Je vous souhaite une nouvelle année pleine de surprises, d’amour, de réussites. Embrassez votre maman pour moi. À très vite.

Votre petit papa d’amour.

Joséphine scruta l’écriture : c’était bien celle d’Antoine. Il dessinait toujours ces barres de « J » en milieu de lettre au lieu de les poser au faîte, comme si c’était trop fatigant de hisser la barre jusqu’au sommet et recroquevillait ses « s » tels des moignons de Chinoises aux pieds bandés.

Puis elle jeta un coup d’œil au cachet de la poste : 26 décembre. Cette fois-ci, on ne pouvait prétendre que c’était une vieille lettre écrite avant qu’il périsse. Elle relut la carte plusieurs fois. Seule face à l’écriture d’Antoine. Shirley et Gary étaient rentrés tard, la veille, les filles dormaient encore. Elle posa la carte sur la table de l’entrée, bien en évidence, et alla se faire une tasse de thé. C’est en attendant que l’eau boue, accoudée près de la bouilloire électrique vert amande à guetter les premiers frémissements, qu’il lui vint une question : pourquoi Antoine ne donnait-il pas d’adresse ni de téléphone où le joindre ?

C’était son deuxième courrier sans qu’il indique le moindre point de chute. N’importe quoi : une adresse e-mail, une boîte postale, un numéro de téléphone, un hôtel. Avait-il peur qu’on le retrouve et qu’on lui demande des comptes ? Était-il si défiguré qu’il craignait de provoquer le dégoût ? Vivait-il dans le métro à Paris ? S’il vivait à Paris, adressait-il ses lettres à ses copains du Crocodile Café de Monbasa afin qu’ils les postent et que les filles croient qu’il était encore là-bas ? Ou tout cela n’était-il qu’une supercherie et il était mort, bien mort ? Mais alors… qui avait intérêt à faire croire qu’il était vivant ? Et pour quelle raison ?

Pour lui faire peur ? Lui extorquer de l’argent ? Elle était riche maintenant. C’est ce que soulignaient les journaux qui, lorsqu’ils évoquaient le succès du livre, ne se privaient jamais de parler des millions que l’auteur avait gagnés.

Avait-il appris qu’elle était le véritable auteur d’Une si humble reine ? S’il n’était pas mort, il lisait les journaux. Ou il les avait lus au moment du scandale provoqué par Hortense à la télévision. Et, dans ce cas-là, y avait-il un lien entre l’agression dont elle avait été victime et la réapparition d’Antoine ? Parce que, s’il lui arrivait quelque chose, ce seraient les filles qui hériteraient. Les filles et Antoine.

Je délire, se dit-elle en regardant le niveau d’eau de la bouilloire bondir sous les bulles. Antoine était incapable de tirer sur un lapin de garenne ! Oui, mais le doux, le sensible rêve toujours de rudesse, de virilité comme un moyen d’échapper à la réalité, à la pression qu’il subit, à l’inéluctable constatation de son impuissance. La société actuelle pousse les gens à la violence comme seule affirmation de soi. S’il a eu vent de mon succès, comment ne pas penser qu’il n’ait pas vécu cela comme un affront personnel ? Moi, Joséphine, l’attardée du Moyen Âge, qu’il a toujours maintenue en tutelle, je réussis et je deviens une provocation vivante qu’il oppose à ses échecs répétés. Cela développe en lui un sentiment d’infériorité et de frustration qu’il ne peut supprimer qu’en me supprimant. Équation vite faite dans l’esprit d’un homme aux abois.

Antoine croyait au succès, au succès facile. Il ne croyait ni en Dieu ni en l’Homme, il croyait en lui. Tonio Cortès, le flamboyant. Un fusil à la hanche, un godillot sur le fauve sacrifié, un éclair de flash qui l’immortalise. Combien de fois lui ai-je dit de se construire patiemment ? De ne pas brûler les étapes. Le succès se bâtit de l’intérieur. Il n’arrive pas par magie. Ce sont mes années d’études et de recherches qui ont rendu mon roman vivant, vibrant de mille détails qui ont résonné dans l’esprit des lecteurs. L’âme y a sa part. L’âme de la chercheuse humble, érudite, patiente. La société, aujourd’hui, ne croit plus à l’âme. Elle ne croit plus en Dieu. Elle ne croit plus en l’Homme. Elle a aboli les majuscules, met des minuscules sur tout, engendre le désespoir et l’amertume chez les faibles, l’envie de déserter chez les autres. Impuissants et inquiets, les sages s’écartent, laissant le champ libre aux fous avides.

Oui mais… pourquoi aurait-il supprimé madame Berthier ? Parce qu’elle portait le même chapeau et qu’il a cru que c’était moi dans l’obscurité ? Cela n’est possible que s’il est en France depuis quelque temps déjà. Qu’il m’épie, qu’il me suit, qu’il connaît mes habitudes.

Elle écouta le chant des bulles dans la bouilloire, le lent crescendo de l’eau qui gronde jusqu’au déclic, versa l’eau bouillante sur les feuilles de thé noir. Trois minutes et demie d’infusion, insistait Shirley. Plus de trois minutes et demie, c’est âcre, moins, c’est fade. Le détail a son importance, tous les détails ont toujours leur importance, rappelle-toi, Jo.

Il y a un détail qui cloche, un tout petit détail qui ne va pas. Un détail que j’ai vu sans le voir. Elle récapitula. Antoine. Mon mari. Mort à quarante-trois ans, cheveux châtains, taille moyenne, Français moyen, pointure trente-neuf, victime de suées abondantes en société, fan de Julien Lepers et de « Questions pour un champion », de manucures blondes, de bivouacs africains et de fauves en descentes de lit. Mon mari qui vendait des carabines à condition de ne pas y introduire de cartouches. Chez Gunman, on le gardait pour sa douceur, ses bonnes manières, sa conversation. Je déraisonne. Depuis hier soir, je pense de travers.

Elle resta un moment à ruminer, entourant la théière brûlante de ses mains, pensant à Antoine, puis à l’homme au col roulé rouge, à l’œil fermé, à la cicatrice…

Antoine n’est pas un assassin. Antoine est faible, c’est sûr, mais il ne me veut pas de mal. Je ne suis pas dans un roman policier, je suis dans ma vie. Il faut que je me calme. Il est à Paris, peut-être, il me suit, c’est possible, il veut m’approcher, mais n’ose pas. Il ne veut pas sonner à la porte et dire « voilà, c’est moi ». Il veut que ce soit moi qui aille à lui, l’accoste, lui propose de l’héberger, de le nourrir, de l’aider. Comme je l’ai toujours fait.

Sur un quai de métro…

Deux rames qui se croisent.

Pourquoi sur ce trajet, la ligne n°6, qu’elle prenait tout le temps ? Elle aimait cette ligne qui traversait Paris en survolant les toits. Qui rebondissait sur les chiens-assis, volait des bouts de vie. Un baiser par-ci, un menton de barbe banche par-là, une femme qui brosse ses cheveux, un enfant qui trempe sa tartine dans le café au lait. Ligne qui joue à saute-mouton, un coup au-dessus des immeubles, un coup en dessous, un coup je te vois, un coup je ne te vois pas, grand serpent de terre, monstre du Loch Ness parisien. Elle aimait s’engouffrer dans les stations Trocadéro, Passy ou, quand il faisait beau, marcher jusqu’à Bir-Hakeim en passant par le pont. Par le petit square où les amoureux s’embrassent, où la Seine reflète leurs baisers dans le miroir de ses eaux fauves.

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