La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Elle était livide, les lèvres grises, immobile comme dans un linceul, il lui parlait tout doucement, peut-être l’entendait-elle. Peut-être.
Elle était glacée, il la prit dans ses bras pour la réchauffer, il lui soufflait sur le visage.
Des pas retentirent, deux hommes en blanc arrivèrent en courant. L’un d’eux reconnut Joseph :
– Docteur, vous êtes en sang !
– Dépêchez-vous !
Ils la posèrent doucement sur le brancard et ils remontèrent vers l’hôpital.
Dans son malheur, Christine eut un peu de chance. Ailleurs, il est probable qu’elle serait morte de cette infection généralisée. En débarquant, les médecins de l’armée américaine avaient apporté leur pénicilline miracle mais aussi les nouvelles poches Baxter qui maintenaient sous perfusion intraveineuse. Christine resta quatre jours entre la vie et la mort, puis l’antibiotique prit le dessus. Elle avait subi un avortement à l’eau savonneuse. D’après le docteur Rodier qui l’avait suturée, c’était la poire à injection mal utilisée qui infectait et déchirait. Les perforations étaient fréquentes, les complications incessantes, les séquelles permanentes. Si elle s’en tirait, elle ne pourrait plus avoir d’enfant.
Joseph passait souvent la voir, il travaillait dans un autre bâtiment, à l’écart, où étaient suivis une quinzaine de patients encore hospitalisés pour les suites de la peste pulmonaire.
Christine récupérait lentement mais ses ennuis n’étaient pas finis. Elle se nourrissait à peine, avait beaucoup maigri, elle restait allongée, les yeux dans le vague. Quand une infirmière entrait, elle ne la regardait pas. Quand on lui demandait si elle avait bien dormi ou si elle se sentait mieux, elle ne répondait pas.
Elle murmurait : « J’ai pas faim »… et il fallait la nourrir comme un bébé, lui tenir le verre pour qu’elle prenne ses médicaments. Elle était trop faible pour marcher, s’effondrait dès qu’on essayait de lui faire faire trois pas. Elle n’écoutait aucun conseil pour se rétablir et semblait indifférente à son propre sort.
La seule chose qui la préoccupait, c’était sa coiffure. Joseph lui avait acheté un miroir, une brosse et un peigne en corne et elle passait son temps à se lisser les cheveux, à en être épuisée. Elle s’affolait quand une infirmière rangeait ces instruments, il fallait qu’ils restent sur la tablette, à portée de vue.
Le soir, Joseph s’asseyait au pied de son lit ; comme il ne voulait pas parler de son boulot, il lisait le livre que Mathé lui avait offert et le traduisait au fur et à mesure, souvent il demandait si elle était d’accord avec son interprétation, comment elle aurait traduit, elle le fixait, faisait un effort de mémoire.
– Je ne sais pas, Joseph, je sais plus, disait-elle, épuisée.
– Tu veux que Mathé passe te voir ? Il s’inquiète, tu sais.
Elle répondait non de la tête.
– Et Nelly ? Tu veux qu’elle vienne ? Elle m’a demandé de tes nouvelles. Elle s’inquiète aussi.
C’était non, toujours non. Elle lui tendait la brosse et il la coiffait encore ; quand il s’arrêtait, elle mettait sa main sur la sienne pour le guider. Elle disait : « S’il te plaît. » Le peigne pénétrait lentement ses cheveux noirs. Il continuait et elle était contente.
– Merci, Joseph, merci.
– C’est à moi de te remercier. Si un jour, je ne peux plus être médecin, je pourrai toujours faire coiffeur.
Et il réussit à la faire sourire.
– Docteur, un policier veut vous voir.
À son arrivée à l’hôpital, Joseph trouva l’inspecteur Nogaro assis dans la salle d’attente. L’inspecteur Nogaro ne ressemblait pas à un flic, il était chétif avec un foulard en laine beige autour du cou parce qu’il attrapait des angines à répétition, avec des quintes de toux qui le soulevaient et lui faisaient des joues de trompettiste de jazz.
– Dès qu’il y a un microbe, c’est pour moi. Je suis vraiment content de faire votre connaissance, docteur Kaplan.
Il transpirait et n’arrêtait pas de se tamponner le front avec son mouchoir. Il avait des poches sous les yeux qui lui donnaient un air de cocker fatigué qu’il savait utiliser pour obtenir des confidences et des aveux sans en avoir l’air. Il ramenait ses cheveux de l’arrière vers le sommet de son crâne dégarni et collait de la brillantine pour qu’ils tiennent dans un mouvement impeccable. Il avait aussi un feutre gris qu’il faisait tourner autour de sa main et ne mettait jamais sur sa tête.
– Je ne sais pas comment vous pouvez travailler dans cette ambiance, je vous admire, moi je deviendrais neurasthénique. Dites-moi, docteur, entre nous, elle est terminée cette épidémie ou quoi ? Allons dehors, je vous invite à prendre un café.
Sa voix était impressionnante, on avait du mal à croire qu’un corps si frêle puisse produire un son si grave. Nogaro compensait habilement sa petite taille en agitant les mains en permanence. Comme un chef d’orchestre, il ponctuait chaque phrase de mouvements allegro ou moderato qui captaient l’attention.
Nogaro n’avait pas bonne réputation. Cela l’attristait car il aimait son métier, lui avait sacrifié sa famille et ses amis. Ce n’était pas facile d’être policier aujourd’hui, de quoi avoir le tournis, surtout pour les policiers honnêtes qui n’avaient fait qu’obéir à leurs supérieurs. Un jour on leur ordonnait d’arrêter les juifs et les communistes, le lendemain c’étaient eux qui commandaient, un jour il fallait éliminer le marché noir et maintenant, c’étaient les trafiquants les patrons, ces retournements brutaux expliquaient que l’inspecteur Nogaro se soit retrouvé sur la touche.
Depuis, il se tenait à carreau et faisait le sale boulot. On lui refilait les plaintes dont aucun flic ne voulait, les enquêtes pourries étaient pour lui, il était donc devenu le spécialiste algérois des avortements clandestins, ses collègues avaient horreur de ces affaires poisseuses où il fallait patauger dans la misère humaine et où même les victimes vous haïssaient.
Ils s’assirent en terrasse. Nogaro connaissait le patron et le serveur. Il chassa un mendiant qui l’importunait et, enfin silencieux, fixa Joseph en plissant les yeux.
– Je vous ai tellement cherché, docteur Kaplan, à une époque pas si lointaine. Vous avez opportunément disparu et vous m’avez donné beaucoup de travail. Personne ne savait où vous étiez, votre patron ne comprenait rien, vos collègues tombaient des nues, votre amie s’inquiétait, votre concierge ne vous avait pas vu partir. Pfutt, disparu comme par un coup de baguette magique. Vous n’êtes pas nombreux à être passés entre les mailles. Remarquez, vous avez bien fait. À ce moment-là, on ne savait pas ce qui allait arriver, on nous donnait des listes, on nous disait : Allez chercher Untel. On obéissait. Comment faire autrement ? Et puis vous êtes réapparu, je suis content pour vous. Je voudrais savoir, cela n’a plus aucune importance aujourd’hui, où étiez-vous passé ? Comment avez-vous fait pour partir ? Où êtes-vous resté caché si longtemps ? Juste par curiosité personnelle.
– Vraiment, vous ne le savez pas ?
– Non, je vous jure.
– Alors, ne comptez pas sur moi pour vous le dire. On ne sait jamais.
– Garçon, deux autres cafés… Les gens considèrent que l’avortement n’est pas si grave, une fatalité de la vie. Pour beaucoup de femmes, c’est comme un mauvais rhume, on l’attrape une fois par an, quelque chose d’inéluctable. Mais c’est un crime, docteur, un crime capital, pareil que la trahison devant l’ennemi. Il y a eu deux exécutions d’avorteuses ces dernières années, quatorze condamnations à perpétuité et une trentaine à vingt ans de taule. Chaque année, rien qu’à Alger, les avortements clandestins font une vingtaine de victimes, probablement le double ou le triple parce qu’on nous dissimule les décès, vos collègues font de faux certificats. Dans cette ville, il n’y a pas une famille, vous entendez bien, pas une, qui n’ait pas de sang caché, et je ne compte pas les Arabes, chez eux c’est une hécatombe, il faut m’aider, docteur, il faut en finir avec ce massacre.