Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Jacques reprit la parole :
— « Au nom de quoi », demanda-t-il, en évitant de s’adresser à son frère, et en regardant Jousselin avec une fixité assez gauche, « au nom de quoi cette majorité serait-elle tenue de sacrifier des principes réfléchis, légitimes, et de faire passer sa soumission de citoyen avant ses convictions les plus sacrées ? »
— « Au nom de quoi ? » s’écria Roy, redressé tout à coup comme s’il avait reçu un soufflet.
— « De quoi ? » fit, en écho, la voix de M. Chasle.
— « Au nom du pacte social », prononça fermement Antoine.
Roy dévisagea Jacques, puis Studler, comme s’il les mettait au défi de protester. Puis il haussa les épaules, pivota sur ses talons, gagna rapidement un fauteuil éloigné, dans l’embrasure d’une des fenêtres, et s’y laissa choir, le dos tourné.
Antoine, les yeux baissés, remuait nerveusement sa cuillère dans sa tasse, et paraissait se recueillir.
Il y eut un silence que Jousselin rompit avec aménité :
— « Je vous comprends très bien, Patron, et je crois, tout compte fait, que je pense comme vous… La société actuelle, qu’elle ait ou non ses tares, c’est tout de même, pour nous, pour notre génération d’adultes, une réalité. C’est une plate-forme toute faite, et relativement solide, que les générations précédentes ont construite, qu’elles nous ont laissée, — la plate-forme sur laquelle nous avons, à notre tour, trouvé notre équilibre… J’ai conscience de ça, moi aussi, très fort. »
— « Parfaitement », fit Antoine. Il continuait à tourner sa cuillère, sans lever la tête. « En tant qu’individus, nous sommes des êtres faibles, isolés, dépourvus. Notre force — la plus grande partie de notre force, et, en tout cas, la possibilité d’exercer cette force d’une façon féconde — nous la devons au groupement social qui nous rassemble, qui coordonne nos activités. Et, pour nous, ce groupement, en l’état actuel du monde, ce n’est pas un mythe : il se trouve défini, limité dans l’espace. Il porte un nom : France… »
Il parlait lentement, d’une voix triste mais, ferme, comme s’il avait depuis longtemps préparé ce qu’il disait là, et qu’il eût volontairement saisi l’occasion de le dire :
— « Nous sommes tous membres d’une communauté nationale ; et, par là, nous lui sommes pratiquement subordonnés. Entre nous et cette communauté. — qui nous permet d’être ce que nous sommes, de vivre dans une sécurité à peu près complète, et d’organiser, dans ses cadres, nos existences d’hommes civilisés — entre nous et elle, il y a, depuis des millénaires, un lien consenti, un pacte : un pacte qui nous engage tous ! Ce n’est pas une question de choix ; c’est une question de fait… Aussi longtemps que les hommes vivront en société, je pense que les individus ne pourront pas, à leur gré, se prétendre libérés de leurs obligations envers cette société qui les protège, et dont ils profitent. ».
— « Pas tous ! » coupa Studler.
Antoine l’enveloppa d’un bref coup d’œil…
— « Tous ! Inégalement peut-être ; mais, tous ! Toi, comme moi ! le prolétaire, comme le bourgeois ; le garçon de salle aussi bien que le chef de service ! Du fait que nous sommes nés membres de la communauté, nous y avons tous pris une place, dont chacun de nous tire journellement avantage. Avantage qui a pour contrepartie l’observance d’un contrat social. Or, l’une des premières clauses de ce contrat, c’est que nous respections les lois de la communauté, et que nous nous y conformions, même si, au cours de nos libres réflexions d’individus, ces lois ne nous paraissent pas toujours justes. Rejeter ces obligations, ce serait ouvrir une brèche dans l’armature des institutions qui font qu’une communauté nationale comme la France est un organisme équilibré, vivant. Ce serait ébranler l’édifice social. »
— « Oui ! » fit Jacques, à mi-voix.
— « Et qui plus est », poursuivit Antoine, avec une inflexion rageuse, « ce serait agir sans discernement : car ce serait travailler contre les intérêts réels de l’individu. Parce que le désordre qui résulterait de cette révolte anarchique aurait pour l’individu des conséquences infiniment plus néfastes que sa soumission à des lois, même défectueuses. »
— « Savoir ! » dit vivement Studler.
Antoine jeta un nouveau coup d’œil vers le Calife et, cette fois, fit un demi-pas vers lui :
— « Est-ce que nous n’avons pas sans cesse à nous soumettre, en tant que citoyens, à des lois que nous désapprouvons, en tant qu’individus ? La communauté nous autorise d’ailleurs à entrer en lutte avec elle : la liberté de penser et d’écrire existe encore en France ! Et nous avons même une arme légale pour combattre : le bulletin de vote. »
— « Parlons-en ! » riposta Studler. « Belle duperie, en France, que ton suffrage universel ! Sur quarante millions de Français, il n’y a même pas douze millions d’électeurs ! Il suffit de six millions et une voix, la moitié des votants, pour constituer ce qu’on a le front d’appeler la majorité ! Nous sommes donc trente-quatre millions d’imbéciles, soumis à la volonté de six millions d’individus, — lesquels votent, pour la plupart, tu sais comment : à l’aveuglette, sous la pression des racontars de bistrots ! Non, non, le Français n’a aucun pouvoir politique réel. A-t-il le moyen de modifier la constitution du régime ? de désapprouver, ou même de discuter, les lois nouvelles qu’on lui impose ? Il n’est même pas consulté sur les alliances que l’on contracte en son nom, et qui peuvent l’entraîner dans des conflits où il laissera sa peau ! Voilà ce qu’on appelle, en France, la souveraineté nationale ! »
— « Je te demande pardon », rectifia Antoine, posément. « Je ne me sens pas si dépourvu que tu veux bien le dire. Évidemment, je ne suis pas personnellement consulté sur chaque événement de la vie sociale. Mais, si la communauté adopte une politique qui me déplaît, libre à moi de donner mon suffrage à ceux qui la combattront au Parlement !… En attendant, aussi longtemps que mon vote n’aura pas réussi à chasser du pouvoir ceux qui, jusque-là, y représentent la volonté du plus grand nombre, et à mettre à leur place des gens qui modifieront selon mes préférences la politique de l’État, mon devoir est simple. Et indiscutable. Je suis engagé par le pacte social. Je dois plier. Je dois obéir. »
— « Dura lex, c’est lex ! » chuchota sentencieusement M. Chasle, dans un silence.
Le Calife allait et venait de long en large.
— « Reste à savoir », bougonna-t-il, « si, dans le cas présent, le désordre révolutionnaire, que provoquerait l’insoumission des mobilisés, ne serait pas un mal infiniment moins grave que… »
— « … que la plus courte des guerres ! » acheva Jacques.
À l’extrémité du cabinet, Roy fit un mouvement, et l’on entendit gémir les ressorts de son siège. Mais il ne dit rien.
— « Pour ce qui est de moi, Patron », dit doucement Jousselin, « je pense comme vous : j’obéirai… Ceci dit, je comprends que, pour d’autres, en un moment aussi exceptionnel, à la veille d’un cataclysme comme celui qui nous menace, cette soumission soit un devoir… inacceptable… inhumain. »
— « Au contraire », repartit Antoine. « Plus l’individu a conscience de la gravité de l’événement, et plus son devoir devrait lui paraître impérieux ! »
Il fit une pause, et remit son café sur le plateau, sans l’avoir bu. Son visage était contracté, sa voix tremblait.
— « Je m’interroge là-dessus depuis plusieurs jours », avoua-t-il, tout à coup, sur un ton oppressé qui fit se lever involontairement vers lui les yeux de Jacques. Il appuya quelques secondes son pouce et son index au creux de ses paupières, avant de relever la tête, et de glisser dans la direction de Jacques un étrange et vif regard. Puis, pesant ses mots :