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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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VI

Un matin, il était neuf heures à peine, la concierge de l'avenue de l'Observatoire fit demander Mme de Fontanin. En bas une « personne » désirait la voir, mais qui ne voulait ni monter à l'appartement, ni donner son nom.

— « Une personne ? Une femme ? »

— « Une jeune fille. »

Mme de Fontanin eut un mouvement de recul. Une aventure de Jérôme sans doute. Un chantage ?

— « Et si jeune ! » ajouta la concierge : « Une enfant. »

— « J'y vais. »

Une enfant, en effet, qui se dissimulait dans l'ombre de la loge, qui leva enfin la tête…

— « Nicole ? » s'écria Mme de Fontanin, en reconnaissant la fille de Noémie Petit-Dutreuil. Nicole fut sur le point de se jeter dans les bras de sa tante, mais elle réprima cet élan. Elle avait le teint gris, le visage défait. Elle ne pleurait pas : elle tenait ses yeux grands ouverts et ses sourcils levés ; elle semblait surexcitée, résolue, et tout à fait maîtresse d'elle-même.

— « Tante, je voudrais vous parler. »

— « Viens. »

— « Pas là-haut. »

— « Pourquoi ? »

— « Non, pas là-haut. »

— « Mais pourquoi ? Je suis toute seule. » Elle devina que Nicole hésitait : « Daniel est au lycée, Jenny à son cours de piano : je te dis que je suis seule jusqu'au déjeuner. Allons, viens. »

Nicole la suivit, sans une parole. Mme de Fontanin la fit entrer dans sa chambre.

— « Qu'est-ce qu'il y a ? » Elle ne pouvait dissimuler sa méfiance : « Qui t'envoie ? D'où viens-tu ? »

Nicole la regardait sans baisser les yeux ; ses cils battirent :

— « Je me suis sauvée. »

— « Ah… », fit Mme de Fontanin, avec une expression de souffrance. Elle se sentait soulagée, cependant. « Et c'est ici que tu es venue ? »

Nicole fit un mouvement d'épaules qui semblait dire : « Où aller ? Je n'ai personne. »

— « Assieds-toi, ma chérie. Voyons… Tu as l'air bien fatiguée. Tu n'as pas faim ? »

— « Un peu. » Elle souriait pour s'excuser.

— « Mais pourquoi ne le dis-tu pas ? » s'écria Mme de Fontanin, en entraînant Nicole dans la salle à manger. Quand elle vit comment la petite mordait dans son pain beurré, elle tira du buffet un reste de viande froide et des confitures. Nicole mangeait, sans rien dire, honteuse de son appétit, incapable de le masquer. Le sang montait à ses joues. Elle but coup sur coup deux tasses de thé.

— « Depuis quand n'avais-tu rien mangé ? » demanda Mme de Fontanin, dont le visage était plus bouleversé que celui de l'enfant. « Tu as froid ? »

— « Non. »

— « Mais si, tu frissonnes. »

Nicole fit un geste d'impatience : elle s'en voulait de ne pas pouvoir cacher ses faiblesses.

— « J'ai voyagé toute la nuit, c'est ça qui donne un peu froid… »

— « Voyagé ? D'où viens-tu donc ? »

— « De Bruxelles. »

— « De Bruxelles, mon Dieu ! Et seule ? »

— « Oui », articula la jeune fille. Son accent suffisait à prouver la fermeté de sa détermination. Mme de Fontanin saisit sa main.

— « Tu es gelée. Viens dans ma chambre. Veux-tu te coucher, dormir ? Tu m'expliqueras plus tard. »

— « Non, non, tout de suite. Pendant que nous sommes seules. D'ailleurs, je n'ai pas sommeil. Je vous assure, laissez-moi. »

On était encore au début d'avril. Mme de Fontanin alluma le feu, enveloppa la fugitive dans un châle et l'assit de force près de la cheminée. L'enfant résistait, puis cédait, agacée, avec deux yeux brillants et fixes, qui ne voulaient pas s'attendrir. Elle consultait la pendule ; elle avait hâte de parler, et, maintenant qu'elle était installée, ne se décidait pas à le faire. Sa tante, pour ne pas accroître son malaise, évitait de la regarder. Quelques minutes s'écoulèrent ; Nicole ne commençait pas.

— « Quoi que tu aies fait, chérie », dit alors Mme de Fontanin, « personne ici ne te demandera rien. Garde ton secret, si tu veux. Je te sais gré d'avoir pensé à venir près de nous. Tu es ici comme une enfant de la maison. »

Nicole se redressa. Est-ce qu'on la soupçonnait d'avoir commis quelque faute pénible à confesser ? Dans le mouvement qu'elle fit, le châle glissa de ses épaules, et découvrit un buste, plein de santé, qui contrastait avec son visage maigri et l'extrême jeunesse de ses traits.

— « Au contraire », dit-elle, avec un regard flamboyant, « je veux tout dire. » Et aussitôt elle commença avec une sorte de sécheresse provocante : « Ma tante… Le jour où vous êtes venue rue de Monceau… »

— « Ah », fit Mme de Fontanin ; et, de nouveau, sa figure prit une expression de souffrance.

— « … j'ai tout entendu », acheva Nicole, très vite, en battant des paupières.

Il y eut un silence.

— « Je le savais, ma chérie. »

La petite étouffa un sanglot, et plongea son visage entre ses mains, comme si elle fondait en larmes. Mais elle releva la tête presque aussitôt ; ses yeux étaient secs et ses lèvres serrées, ce qui changeait son expression habituelle et jusqu'au son de sa voix :

— « Ne la jugez pas mal, tante Thérèse ! Elle est très malheureuse, vous savez… Vous ne me croyez pas ? »

— « Si », répondit Mme de Fontanin. Une question lui brûlait les lèvres ; elle regarda la jeune fille avec un calme qui ne pouvait tromper personne : « Est-ce que, là-bas, il y a aussi… ton oncle Jérôme ? »

— « Oui. » Elle ajouta, après une pause, en levant les sourcils : « C'est même lui qui m'a donné l'idée de me sauver… de venir ici… »

— « Lui ? »

— « Non, c'est-à-dire… Pendant ces huit jours, il est venu chaque matin. Il me donnait un peu d'argent pour que je puisse vivre, puisque j'étais restée là, toute seule. Et avant-hier, il m'a dit : “Si une âme charitable pouvait te prendre chez elle, tu serais mieux qu'ici.” Il a dit “une âme charitable”. Mais j'ai tout de suite pensé à vous, tante Thérèse. Et je suis sûre que lui aussi il y pensait. Vous ne croyez pas ? »

— « Peut-être… », murmura Mme de Fontanin. Elle éprouvait soudain un tel sentiment de bonheur qu'elle faillit sourire. Elle se hâta de parler.

— « Mais, comment étais-tu seule ? Où donc étais-tu ? »

— « Chez nous. »

— « À Bruxelles ? »

— « Oui. »

— « Je ne savais pas que ta maman s'était installée à Bruxelles. »

— « Il a bien fallu, à la fin de novembre. Tout était saisi rue de Monceau. Maman n'a pas de chance, toujours des ennuis, des huissiers qui réclament de l'argent. Mais maintenant on a payé les dettes, elle pourra revenir. »

Mme de Fontanin leva les yeux. Elle voulut demander : « Qui, on ? » Son regard posait si nettement la question, qu'elle lut la réponse sur les lèvres de l'enfant. De nouveau, elle ne put se retenir :

— « Et… il est parti en novembre, avec elle ? » Nicole ne répondit pas. La voix de tante Thérèse avait tremblé si douloureusement !

— « Tante », dit-elle enfin, avec effort, « il ne faut pas m'en vouloir, je ne veux rien vous cacher, mais c'est difficile d'expliquer tout, comme ça, en une fois. Vous connaissez M. Arvelde ? »

— « Non. Qui est-ce ? »

— « Un grand violoniste de Paris, qui me donnait des leçons. Oh, un grand, grand artiste : il joue dans les concerts. »

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