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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Et maintenant, que faisons-nous, dit-il.

Elle proposa de rendre visite à la chapelle de la Vierge ibérienne.

— Nous avons déjà été à l’église, dit-il prudemment.

— Et alors ?

— Rien. Je suis d’accord. Je vous suivrai partout.

Sur le parvis, se pressaient des nonnes quêteuses, vêtues de noir. Elles tenaient à la main le livre des offrandes. Leurs visages étaient marbrés par le froid. De leur groupe montait une plainte monotone :

— Pour un saint refuge dans la misère… Pour redorer l’icône miraculeuse… pour relever les murs d’un monastère…

Volodia tendit deux roubles à une nonne grelottante.

— Elles restent là, dans la neige, pendant des heures, à rassembler quelques kopecks, dit Svétlana tristement. Et vous avez dépensé tant d’argent pour moi !

Ils entrèrent dans la chapelle et s’agenouillèrent côte à côte. Les mèches des cierges charbonnaient. Les faces des fidèles oscillaient dans une buée rougeâtre. Svétlana priait. Volodia regarda sa montre et toucha le bras de la jeune fille :

— Il est temps de rentrer. Marie Ossipovna s’inquiéterait de votre longue absence.

Le ciel était sombre. Il neigeait doucement. Dans le traîneau qui les ramenait, Svétlana était songeuse.

— Plus tard, je veux être comme ces nonnes, dit-elle. Me sacrifier, me sacrifier jusqu’à la limite des forces.

Volodia lui pétrissait les doigts. Et elle se laissait faire, absente. Ils s’arrêtèrent à la porte Nikitskaïa. Svétlana sauta à terre, sourit vaguement, agita la main et se dirigea à petits pas rapides vers la maison des Danoff. Elle avait très peur d’être en retard. Mais, dès le vestibule, elle oublia ses craintes. Michel Alexandrovitch venait de rentrer à l’improviste, après son long voyage d’affaires à Astrakhan et en Pologne. Toute la famille était en liesse. Les domestiques couraient dans les corridors. Et Marie Ossipovna attendait, devant la porte de son fils, qu’il eût pris son bain et voulût bien la recevoir.

CHAPITRE VI

Durant tout son voyage, Michel avait appréhendé la scène que Tania lui réservait pour son retour. Mais Tania n’était plus fâchée. Avec l’approche des fêtes, une fièvre joyeuse s’était emparée d’elle. Elle dormait mal et les journées étaient trop brèves à son gré. Dès son arrivée, Michel fut pris dans le mouvement. Il s’agissait de savoir si on placerait l’arbre de Noël dans le grand ou le petit salon, et si on l’éclairerait aux bougies ou à l’électricité. Et quelle parure convenait mieux à Eugénie ? Et Boris était-il assez grand pour s’amuser avec un jeu de construction ? Il y avait aussi la question de la cérémonie religieuse qui revenait chaque année. Michel et sa mère étaient de confession arménienne. Mais Tania avait obtenu que ses enfants fussent baptisés selon le culte orthodoxe russe. Or, les deux Églises ne célébraient pas la Noël à la même date, et Marie Ossipovna refusait de prendre part à la fête des pravoslaves. Il fallait que Michel insistât auprès d’elle pour qu’elle consentît à paraître à l’heure du souper. Encore pouvait-il être sûr de s’entendre reprocher, en cette circonstance, son manque d’énergie et son mépris des traditions.

— Une salade ! Une vraie salade ! gémissait Tania en riant.

Michel la faisait enrager en lui affirmant qu’il n’avait pas eu le temps de lui acheter un cadeau. Elle répondait qu’elle-même n’avait rien trouvé qui fût digne de lui, et que, d’ailleurs, il ne méritait que des réprimandes parce qu’il avait délaissé sa femme pour courir les routes et gagner de l’argent. Ces cachotteries étaient de règle chez les Danoff à la veille des fêtes. Toute la maisonnée participait au mystère. De la gouvernante au chauffeur, du cocher à la nounou, chacun savait que les maîtres avaient pensé aux présents d’usage. À l’office, à la cuisine, dans les chambres d’enfant, les langues allaient bon train. Qui rêvait d’une robe, et qui d’un cheval mécanique, et qui d’un pot de tabac ou d’un samovar rutilant.

Serge et Boris, surtout, traversaient une période agitée. Il leur semblait que le monde quotidien s’acheminait vers un régime de miracles. Papa et maman gardaient l’entrée des resserres où mijotaient des étoiles d’argent, des chenilles incandescentes, des pétards enrubannés et des bulles de verre multicolores. Noël venait. Un parfum de résine emplissait le corridor, car on avait apporté le sapin, en cachette. Des aiguilles vertes signalaient son passage sur le tapis du vestibule. La porte du grand salon était fermée à clef. Les domestiques, qui avaient vu l’arbre de Noël, refusaient de renseigner Serge sur sa taille. Ils prenaient des airs stupides, riaient, éludaient les questions, et Serge, pour se venger, leur tapait du poing sur le derrière. Mlle Fromont, elle, considérait avec mépris ces préparatifs barbares et disait qu’on célébrait mieux la naissance du Christ dans son cœur qu’autour d’un « conifère harnaché de bougies ». Quant à la nounou, elle observait scrupuleusement le carême, mangeait des lentilles, se plaignait de vertiges, et accrochait des fleurs en papier à toutes les icônes de la maison. Deux jours avant la Noël, les enfants étaient devenus si turbulents que Tania les avait autorisés à découper des chaînes dans du carton argenté. Marfa Antipovna surveillait ces travaux en marmonnant des litanies incompréhensibles. La chambre sentait bon la couleur, la colle fraîche. Des lambeaux de papier traînaient sur le tapis. Serge admirait ses doigts saupoudrés de paillettes brillantes.

— Crois-tu que la chaîne sera assez longue pour faire le tour de l’arbre ? demandait-il d’un air rusé.

— Je n’ai pas vu l’arbre, disait la nounou. C’est un péché de voir l’arbre avant le jour sacré.

Mais Serge ne l’écoutait plus. Il avait entendu un coup de sonnette et se ruait dans le vestibule en poussant des cris stridents. Un commissionnaire remettait des paquets au valet de chambre, de grands paquets aux coins nets, enveloppés de papier glacé, noués de ficelles solides. C’étaient des jouets, à n’en pas douter. Lesquels ?

— Madame a donné ordre de ranger tout cela dans son boudoir, disait le valet de chambre en passant devant Serge.

— Attends un peu… Je jetterai juste un coup d’œil et tu pourras aller…

— Je n’ai pas le droit de vous laisser faire. Je regrette.

Serge haussait les épaules et retournait à sa chaîne. Il lui semblait que Noël n’arriverait jamais cette année, ou qu’il mourrait d’impatience avant d’avoir reçu ses cadeaux.

La nuit du 23 au 24 décembre, il dormit mal, et Mlle Fromont vint à plusieurs reprises border ses couvertures. Mais le jour se leva enfin blanc et vide, pur et froid, comme tous l’avaient espéré. Les domestiques avaient des visages de fête. Maman étrennait une robe bleue, lustrée et bruissante comme un ruisseau. Papa était rasé de près et portait un petit filet transparent sur ses moustaches cirées. Tous deux sentaient le parfum et paraissaient heureux de vivre.

Les heures coulèrent lentement jusqu’au départ pour l’église. Peu avant l’heure de la messe, la famille Danoff, au grand complet, s’embarqua dans la Mercedes. Le chauffeur embaumait le patchouli et arborait une rose rouge à la boutonnière. Michel voulut la lui faire retirer, mais Tania dit en français :

— Pas de scandale un jour pareil, Michel.

Serge et Boris se tenaient par la main et n’osaient pas bouger, par crainte d’abîmer leurs vêtements neufs. La voiture roulait dans des rues de givre et de buée grise. Des réverbères clignotaient à travers les vitres de l’auto.

— Il suit le chemin le plus long, disait Michel en tiraillant sa moustache.

— Toujours tu t’inquiètes, tu t’énerves, murmurait Tania.

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