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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— Vous avez raison, monsieur Dupré. Je me conduis mal vis-à-vis de vous.

Elle s’était levée.

— Et je m’en excuse.

Sa sincérité ne faisait pas de doute. Elle n’avait fait qu’un pas lorsque Dupré l’interrompit :

— Vous ne m’avez pas répondu, pourquoi me demander cela à moi ?

— Je ne connais plus personne, monsieur Dupré. Et plus personne ne me connaît. Alors, je ne sais pas, j’ai pensé à vous, voilà.

— À qui voulez-vous nuire, madame Péricourt ?

Tout était devenu simple. Il n’y avait plus à mentir.

— À un ancien banquier, à un député de l’Alliance démocratique et à un journaliste du Soir de Paris.

Elle sourit largement.

— Comme vous voyez, ce sont des gens très bien. Ah, il y a aussi une ancienne empl… enfin, une ancienne amie, enfin…

— Asseyez-vous, madame Péricourt.

Elle hésita, reprit place.

— Combien payez-vous pour ce travail ?

— Ce serait à convenir… Je n’ai pas l’expérience…

— Mon salaire est de mille vingt-quatre francs par mois.

L’importance de la somme gifla Madeleine. Elle économisait difficilement depuis trois ans, mais elle était encore loin du compte.

— C’est un travail long et difficile qui demandera du doigté, du savoir-faire. Je suis un ouvrier très qualifié. Il est hors de question de travailler pour moins.

Après une seconde de réflexion, il ajouta :

— Plus les frais, bien entendu.

— Parce que vous…?

M. Dupré planta ses coudes sur la table et approcha son visage de celui de Madeleine. Il parla à voix très basse :

— Madame Péricourt, je ne vous demande pas pour quelle raison vous souhaitez faire tomber ces gens-là. Vous cherchez quelqu’un pour le faire, je saurai le faire, je vous le garantis. Mon prix, c’est le montant de mon salaire actuel, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Réfléchissez. Vous savez où me trouver.

Ils étaient debout, tout cela était allé très vite, ils étaient à la porte. Madeleine ouvrit précipitamment son sac lorsqu’elle se rendit compte que M. Dupré s’apprêtait à régler les consommations. Il l’arrêta d’un geste.

— Vous avez déjà failli m’insulter, n’essayez pas une seconde fois.

Il paya et, sur le trottoir, il la salua d’un signe de tête et tourna les talons.

Il demeurait à quatre stations de métro de là, mais qu’il pleuve qu’il vente, il faisait toujours le trajet à pied, affaire de principe. M. Dupré avait des principes.

Il remâchait la décision qu’il venait de prendre si soudainement. Plus il y repensait, plus il était convaincu d’avoir eu raison. Le fondé de pouvoir d’une banque, avait-elle dit, un député de l’Alliance démocratique, tout cela ressemblait fort à la Banque d’escompte et de crédit industriel, dite banque Péricourt, qui avait fait faillite quelques mois plus tôt en emportant par le fond des centaines de petits épargnants et au parlementaire du même nom qui avait su échapper au désastre. Quant au journaliste du Soir, quotidien réactionnaire, peu importe de qui il s’agissait, ils devaient tous se valoir.

Vous vous demandez sans doute, comme Madeleine d’ailleurs, quelle étrange raison avait pu pousser un ouvrier comme Dupré à accepter pareille proposition. C’est que, voyez-vous, il était autrefois parti à la guerre avec la conviction, partagée avec pas mal d’autres, qu’il allait livrer la Der des Ders. Il avait répondu à l’appel de la nation, tenu sa parole, mais la nation, elle, n’avait pas tenu ses promesses. Après avoir vécu plus de trente mois un indescriptible enfer où il avait perdu ses deux frères et tout ce qu’il possédait (il était natif du Nord où tout avait été rasé), il lui semblait de plus en plus probable qu’à cette guerre en succéderait une autre. Démobilisé, il avait travaillé pour Henri d’Aulnay-Pradelle, le mari de Madeleine Péricourt, cet aristocrate déchu et arriviste qui, dans le civil, avait exploité ses ouvriers, à commencer par Dupré, tout comme, officier, il avait exploité ses troupes. Il aurait pu envoyer à la mort les premiers comme il l’avait fait des seconds. La puissance du capital, le cynisme des capitalistes, l’injustice sociale avaient hurlé aux oreilles d’un Dupré que les nouvelles de la révolution de 1917 avaient déjà pas mal ébranlé. Il n’avait pas fallu plus que la démobilisation, la difficulté de retrouver un travail dans une France indifférente à ses héros et la déprimante expérience de contremaître dans l’entreprise d’Aulnay-Pradelle pour que Dupré se sente pousser des velléités communistes. Il avait adhéré au Parti communiste en 1920 et rendu sa carte un an plus tard. Après quatre années de guerre, il avait trop de mal à supporter la hiérarchie et à respecter la discipline. Mais comme il avait conservé de furieuses envies de tout faire péter, il avait basculé dans une forme assez personnelle d’anarchie. Trop rationnel pour, comme on faisait autrefois, poser des bombes n’importe où (il ne croyait pas à l’utilité des victimes), ou pour assassiner un président de la République (il ne croyait pas aux symboles), et trop individualiste pour militer dans des organisations (il ne croyait pas au collectif), il vivait seul et parlait peu parce qu’il trouvait rarement des gens avec qui partager un avis. Son individualisme qui frisait l’égoïsme avait fait de lui un reclus. La société a vraiment de la chance que je ne sois pas devenu plus violent, pensait-il souvent. Il était libertaire dans l’âme, comme d’autres sont croyants, pour lui-même, sans besoin d’en offrir aux autres la manifestation. La perspective d’un monde sans propriété privée et régi par la libre association ne l’avait pas davantage convaincu. Non qu’il n’adhérait pas aux théories anarchistes, mais parce que, vidé par la guerre et l’expérience de l’après-guerre, ses ressorts étaient purement négatifs.

Il changeait souvent d’emploi car il saisissait toujours l’occasion, dès qu’elle se présentait, de soutenir les revendications, de plaider pour la grève, de s’opposer au pouvoir, ça ne finissait jamais bien.

Au fond, pour Dupré, aider à ruiner un banquier, à écraser un député de la bourgeoisie, à dessouder un journaliste réactionnaire, c’était une mission comme une autre en faveur du désordre, de la déstabilisation, une action de sape modeste, sans héroïsme (il ne croyait pas aux héros), tout à fait le genre de chose qui pouvait lui donner le sentiment de participer utilement à la montée du chaos.

C’était une pièce assez petite, mais l’exiguïté n’était pas l’inconvénient principal, non, le problème, c’était le bruit. Pas celui des voisins, celui qu’ils vous interdisaient de faire.

Dès que Paul, la chambre à peine aménagée, avait mis le premier disque sur le plateau du gramophone (Turandot, acte II, Solange : « In questa reggia, or son mill’anni e mille, un grido disperato risonò »), M. Clérambeau avait tapé au plafond de furieux coups de balai. Deux minutes plus tard, il avait sonné. Vladi, un grand sourire aux lèvres, avait ouvert largement la porte comme pour faire entrer un cortège de mariage.

— Witam !

M. Clérambeau fut horrifié.

— W czym mogę pomóc ?

Il remonta chez lui. « Je ne vais quand même pas discuter avec une Polak ! » assura-t-il à Madeleine lorsqu’il revint à la charge.

Chaque fois que Paul mettait un disque sur le plateau, M. Clérambeau saisissait son balai. Madeleine fut jetée dans le trouble. Faire circuler le fauteuil de Paul était une difficulté, mais pas insurmontable. Lui interdire la musique était proprement impensable.

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