Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Christian me dit toutefois avoir accompagné un prêtre au Vatican à trois reprises et un ami roumain, Razvan, qui nous a rejoints et discute avec nous, y est allé une fois.
— Si on va au Vatican et qu’on tombe sur un gros poisson, on est beaucoup mieux payés. C’est pas dans les 50-60 euros, mais plutôt dans les 100-200. On a tous envie d’avoir un gros poisson.
Christian continue :
— La plupart des prêtres et des gens du Vatican veulent des réguliers. C’est moins visible et moins risqué pour eux : ils ne doivent plus venir nous chercher ici, Piazza della Repubblica, à pied ou en voiture ; ils nous envoient juste un SMS !
Roublard, aguerri, Christian me montre le répertoire téléphonique de son portable et fait défiler les noms et les numéros de portable. La liste est infinie. Pour parler d’eux, il dit : « mes amis ». Ce qui fait rire Florin :
— « Mes amis », pour des gens que tu as rencontrés deux heures plus tôt ! Alors ce sont des fast-friends ! Un peu comme le fast-food !
Bien des clients de Christian lui ont probablement donné de faux noms, mais les numéros sont vrais. Et je me dis que, si on publiait cette énorme liste de numéros de portable de religieux, on mettrait le feu à la Conférence épiscopale italienne !
Combien sont-ils de prêtres escortés à venir régulièrement à Termini ? Combien de prélats « closeted » et de monsignori « unstraights » viennent ainsi se réchauffer à ces soleils d’Orient ? Les travailleurs sociaux, les policiers avancent des chiffres : « des dizaines » chaque soir, « des centaines » chaque mois. Vantards, les prostitués parlent eux-mêmes en « milliers ». Mais tout le monde sous-estime ou surestime un marché inestimable. Et personne, en réalité, ne sait.
Christian veut arrêter.
— Je suis un ancien ici. Je veux pas dire que je suis vieux, je n’ai que vingt-sept ans, mais je sens bien que ça le fait plus. Souvent, les prêtres passent ; ils me saluent : « Buongiorno »… mais ils ne m’embarquent plus. Quand un jeune arrive à Termini, il est tout nouveau. Tout le monde le veut. C’est le jackpot. Il est très demandé. Il peut vraiment se faire beaucoup d’argent. Mais pour moi, c’est trop tard. Je vais rentrer en septembre. J’ai fini.
AVEC MES RESEARCHERS Thalyson, Antonio, Daniele et Loïc, nous faisons le tour des hôtels de Termini pendant plusieurs soirées. C’est une étonnante géographie et d’autant plus fabuleuse qu’elle est toute de hauteur.
À Roma Termini, nous avons dénombré plus d’une centaine de petits hôtels situés dans les étages Via Principe Amedeo, Via Giovanni Amendola, Via Milazzo, ou encore Via Filippo Turati. Ici les étoiles n’ont pas grand sens : un hôtel deux étoiles peut être louche ; un hôtel une étoile, qui se présente comme « tout confort », à peine fréquentable. Parfois, comme je le découvre, les hôtels de passe postent même leurs annonces sur Airbnb pour remplir leurs chambres lorsqu’ils sont en manque de clients : une privatisation en marge de la légalité… Nous avons interrogé plusieurs gérants et responsables d’établissements sur la prostitution et nous avons tenté de louer plusieurs fois des chambres à l’heure pour voir la réaction des managers.
Un Bangladeshi musulman d’une trentaine d’années, qui gère un petit hôtel Via Principe Amedeo, considère que la prostitution est le « fléau du quartier ».
— S’ils viennent me demander un tarif à l’heure, je les refuse. Mais s’ils prennent une chambre pour la nuit, je ne peux pas les jeter. La loi me l’interdit.
Dans les hôtels de Roma Termini, y compris dans les plus crasseux, il n’est pas rare que des gérants organisent une véritable guerre aux prostitués masculins sans se rendre compte qu’ils éloignent ainsi une clientèle plus respectable : les prêtres ! Ils multiplient les digicodes, recrutent des gardiens de nuit intransigeants, installent des caméras de surveillance dans les entrées et les couloirs◦– et jusqu’aux escaliers de secours, dans les cours intérieures, « que les prostitués utilisent parfois pour faire entrer leur client sans passer par la loge » (selon Fabio, un Romain pur jus, la trentaine, vaguement désocialisé et qui travaille au noir dans l’un de ces hôtels). Les panneaux « Area Videosorvegliata », que j’ai souvent vus dans ces petits hôtels, affolent, par principe, les religieux.
Fréquemment, on réclame aux prostitués migrants leurs papiers, pour tenter de les éloigner, ou on multiplie par deux le prix de la chambre (l’Italie est encore un de ces pays archaïques où l’on paye parfois la nuitée en fonction du nombre d’occupants). Après avoir tout essayé pour tarir ce marché, les tenanciers en sont quelquefois réduits à hurler des insultes, telle « Fanculo i froci ! », contre ceux qui ont ramené un client dans leur chambre « single ».
— Il y a tout, ici, le soir, me dit Fabio. Beaucoup de prostitués sont sans papiers. Alors ils se les passent, ils se les prêtent. J’ai vu un Blanc entrer avec des papiers de Noir. Franchement, ça se fait pas ! Mais, bien sûr, on ferme les yeux et on les laisse faire.
Selon Fabio, il n’est pas rare qu’un gérant interdise la prostitution dans l’un de ses hôtels mais l’encourage dans un autre. Il donne alors la carte de visite de l’hôtel alternatif et, plein de sous-entendus, recommande au couple éphémère une meilleure adresse. Parfois, le gérant se soucie même de la sécurité du client et, inquiet des mâles dangereux, conserve la carte d’identité du prostitué dans sa loge jusqu’à ce qu’il redescende avec son micheton, afin de s’assurer qu’il n’y a eu ni vol ni violence. Une vigilance qui a sans doute évité quelques scandales ecclésiastiques supplémentaires !
À Roma Termini, le touriste de passage, le visiteur, le bourgeois italien, sans avoir l’œil aguerri, se limitent à une vision en surface : ils ne voient que les loueurs de Vespa et les offres à tarif réduit pour les tours en bus étagés « Hop On, Hop Off ». Pourtant, derrière ces panneaux racolleurs pour visiter le mont Palatin, une autre vie existe, dans les étages des petits hôtels de Roma Termini, qui n’est pas moins aguicheuse.
Piazza dei Cinquecento, j’observe le jeu des garçons et des clients. Ce manège n’est guère subtil ni les clients très reluisants. Beaucoup passent en voiture, fenêtre ouverte, hésitent, font demi-tour, reculent et, finalement, emmènent leurs jeunes escorts vers une direction inconnue. D’autres sont à pied, manquant d’assurance, et finissent leur dialogue biblique dans l’un des hôtels piteux du quartier. En voici un qui est plus crâne et plus sûr de lui : on dirait qu’il est missionnaire ouvrier en Afrique ! Et un autre qui me donne l’impression, tant il ausculte les bêtes, d’être en plein safari !
Je demande à Florin, le prostitué roumain dont le nom rappelle l’ancienne monnaie des papes au temps de Jules II, s’il a visité les musées, le Panthéon, le Colisée.
— Non, j’ai juste visité le Vatican, avec des clients. Je ne peux pas payer 12 euros pour visiter un musée… normal.
Florin a une courte barbe de trois jours, qu’il entretient car elle fait partie, me dit-il, de son « pouvoir d’attraction ». Il a les yeux bleus et les cheveux parfaitement bien peignés et gominés « au gel Garnier ». Il me dit qu’il veut « se tatouer le Vatican sur le bras, tellement c’est beau ».
— Parfois les prêtres nous paient des vacances, m’explique Florin. Je suis parti trois jours avec un religieux. Il a tout payé. Normal. Il y a aussi des clients, ajoute-t-il, qui nous louent régulièrement, chaque semaine par exemple. Ils paient une sorte d’abonnement. Et on leur fait un discount !
Je demande à Gaby, comme je l’ai fait avec les autres, quels sont les éléments qui lui permettent de savoir qu’il a affaire à des prêtres.