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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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J’ai finalement « déménagé » de Termini à partir de 2017, lorsque j’ai été autorisé à habiter dans des résidences officielles du Vatican, grâce à un monsignore très bien connecté, Battista Ricca, et à l’archevêque François Bacqué. Vivant alors dans la très officielle Casa del Clero, un lieu « extraterritorial » situé près de la place Navona, ou dans d’autres résidences du saint-siège et finalement, plusieurs mois durant, à l’intérieur même du Vatican, à quelques dizaines de mètres de l’appartement du pape, grâce à l’invitation intéressée de hauts prélats◦– je me suis éloigné de Termini à regret.

IL M’A FALLU PLUSIEURS MOIS D’OBSERVATION ATTENTIVE et de rencontres, pour comprendre la subtile géographie nocturne des garçons de Roma Termini. Chaque groupe de prostitués a sa place un peu attitrée et son territoire marqué. Une répartition qui atteste de hiérarchies raciales et de toute une gamme de prix. Ainsi, les Africains sont généralement assis sur la rambarde devant l’entrée sud-ouest de la gare ; les Maghrébins, parfois les Égyptiens, se tiennent plutôt sur la Via Giovanni Giolitti, au croisement de la rue Manin ou sous les arcades de la Piazza dei Cinquecento ; les Roumains se trouvent près de la Piazza della Repubblica, aux côtés des nymphes marines nues de la fontaine des Naïades ou autour de l’Obelisco di Dogali ; les Latinos, enfin, se regroupent plus au nord de la place, Viale Enrico de Nicola ou Via Marsala. Il y a parfois des guerres de territoire entre groupes◦– et chacun règle ses comptes avec ses poings.

Cette géographie n’est pas stable ; elle varie en fonction des années, des saisons, ou des vagues de migrants. Il y a eu des périodes « kurde », « yougoslave », « érythréenne », plus récemment la vague des Syriens et des Irakiens, et aujourd’hui on voit arriver à Roma Termini des Nigériens, des Argentins et des Vénézuéliens. Mais un élément est assez constant : il y a peu d’Italiens Piazza dei Cinquecento.

La dépénalisation de l’homosexualité, la multiplication des bars et des saunas, les apps mobiles, les législations sur le mariage et la socialisation des gays ont tendance, partout en Europe, à tarir le marché de la prostitution masculine de rue. À une exception près : Rome. L’explication est assez simple : les prêtres contribuent à maintenir actif ce marché de plus en plus anachronique à l’heure d’Internet. Et pour des raisons d’anonymat, ils cherchent surtout des migrants.

LA « PASSE » N’A PAS DE PRIX FIXE À ROMA TERMINI. Dans le marché des biens et des services, le cours de l’acte sexuel est actuellement au plus bas. Il y a trop de Roumains disponibles, trop d’Africains sans papiers, trop de travestis latinos et de trimardeurs pour qu’une inflation soit possible. Mohammed se fait payer en moyenne 70 euros la passe ; Shorty demande 50 euros, mais à condition que le client paye lui-même la chambre ; Gaby et Pittbul discutent rarement du prix avant, un signe de la peur du policier en civil autant qu’un indice de misère et de dépendance économique.

— Quand c’est fini, je demande 50 euros si on ne me propose rien ; si on me propose 40, je demande 10 de plus ; et parfois je prends 20, si le client est radin. Surtout, je ne veux pas de problèmes, car je reviens ici tous les soirs, me dit Gaby.

Il ne dit pas qu’il tient à « sa réputation », mais je comprends l’idée.

— Avoir un client régulier, c’est ce que tout le monde cherche ici, mais ce n’est pas facile, souligne Florin, un prostitué roumain qui vient de Transylvanie et parle couramment anglais.

J’ai rencontré Florin et Christian à Rome en août 2016, avec mon researcher Thalyson. Ils ont tous les deux vingt-sept ans et habitent ensemble, me disent-ils, dans un petit appartement de fortune, dans une banlieue lointaine de la ville.

— J’ai grandi à Brasov, affirme Christian. Je suis marié et j’ai un enfant. Je dois le nourrir ! J’ai dit à mes parents et à ma femme que je suis « bartender » à Rome (serveur dans un café).

Florin a fait croire à ses parents qu’il était « dans la construction » et me dit « gagner en 15 minutes ce qu’il gagnerait en 10 heures sur un chantier ».

— On travaille autour de Piazza della Repubblica. C’est une place pour les gens du Vatican. Tout le monde, ici, sait ça. Les prêtres nous prennent en voiture. Ils nous emmènent chez eux ou, plus fréquemment, à l’hôtel, me dit Christian.

Contrairement à d’autres prostitués que j’ai interrogés, Christian dit ne pas avoir de difficultés pour louer une chambre.

— Je n’ai aucun problème. On paye. Ils ne peuvent pas nous refuser. On a une carte d’identité, on est en règle. Et même si les gens de l’hôtel ne sont pas contents, parce que deux hommes prennent une chambre pour une heure, ils ne peuvent rien faire.

— Qui paye l’hôtel ?

— Eux, bien sûr, réplique Christian, étonné par ma question.

Christian me raconte la face sombre des nuits sombres de Roma Termini. La lubricité des religieux dépasse parfois les normes selon plusieurs témoignages recueillis.

— Il y a eu un prêtre qui a voulu que je lui urine dessus. Il y en a qui veulent qu’on se déguise en femme, en travestis. D’autres pratiquent des actes SM un peu ignobles. (Il me passe les détails.) Un prêtre a même voulu faire une partie de boxe avec moi tout nu.

— Comment sais-tu que ce sont des prêtres ?

— J’ai du métier ! Je les identifie tout de suite. Les prêtres sont parmi les clients les plus assidus ici. On les reconnaît à leur croix lorsqu’ils se déshabillent.

— Mais beaucoup de gens ont une croix, une médaille de baptême ?

— Non, pas une croix comme ça. On les reconnaît de loin, même quand ils se déguisent en bourgeois. On le sent à leur attitude, beaucoup plus coincée que les autres clients. Ils ne sont pas dans la vie…

— Ils sont malheureux, poursuit Christian. Ils ne vivent pas ; ils ne s’aiment pas. Leur travail d’approche, leur petit jeu, le portable à l’oreille pour se donner de la contenance, une vie sociale, alors qu’ils ne parlent à personne. Je connais tout ça par cœur. Et surtout, moi j’ai des réguliers. Je les connais. On parle beaucoup. Ils se confessent. Moi aussi j’ai une croix autour du cou, je suis chrétien. Ça crée des liens ! Ils se sentent plus en sécurité avec un orthodoxe, ça les rassure ! Je leur parle de Jean-Paul II que j’aime beaucoup, en tant que Roumain ; je suis imbattable sur ce pape. Et puis, un Italien ne nous mène presque jamais à l’hôtel. Les seuls qui nous mènent à l’hôtel ce sont les prêtres, les touristes et les policiers !

— Des policiers ?

— Oui, j’ai des réguliers qui sont policiers… Mais je préfère les prêtres. Lorsqu’on va au Vatican, ils nous payent très très bien car ils sont riches…

Les garçons de Roma Termini ne sont jamais très précis sur ces clients de haut vol mais le quartier conserve néanmoins la mémoire d’orgies au Vatican. Ils sont plusieurs à m’avoir parlé des « parties carrées » du vendredi soir « où un chauffeur venait chercher les prostitués en Mercedes et les conduisait au Vatican », mais aucun n’a lui-même fait ce voyage vers le saint-siège « avec chauffeur » et j’ai l’impression qu’ils tiennent tous ces informations de seconde main. La mémoire collective des garçons de Termini répète cette histoire sans qu’il soit possible de savoir si elle a jamais existé.

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