La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Mais je voulais juste lui faire prendre l’air ! Elle s’ennuie, elle aussi ! On s’ennuie tous à la maison ! On n’a le droit de rien faire ! J’en ai marre des couleurs obligées, je veux de l’écossais ! De l’écossais !
Il avait prononcé ces derniers mots en criant. Son père le secoua violemment pour le faire taire. L’enfant eut peur et, levant les bras pour se protéger, laissa choir un objet rond et marron qui rebondit sur le sol. Hervé Lefloc-Pignel poussa un hurlement.
— Regarde ce que tu as fait ! Ramasse, ramasse !
Gaétan se baissa, prit la chose entre ses doigts et, se tenant à distance de peur de prendre un coup, la tendit à son père. Hervé Lefloc-Pignel s’en empara, la posa délicatement dans la paume de sa main et la caressa.
— Elle ne bouge plus ! Tu l’as tuée ! Tu l’as tuée !
Il se pencha sur la chose en lui parlant doucement.
Grâce à un jeu de miroirs, ils assistaient à la scène sans se montrer et n’en perdaient pas une miette. Philippe leur fit signe de ne pas faire de bruit. Ils s’engouffrèrent dans l’ascenseur.
— En tout cas, c’est bien le Lefloc-Pignel que je connais… Il n’a pas changé. Dans quel état peuvent se mettre les gens parfois ! dit Philippe en refermant la porte de l’appartement.
— Ils sont à bout, en ce moment, soupira Joséphine. La violence est partout. Je la sens chaque jour dans la rue, dans le métro, c’est comme si les gens ne se supportaient plus. Comme si la vie leur roulait dessus et qu’ils étaient prêts à écraser leur prochain pour être épargnés. Ils s’agressent pour un rien, sont prêts à se sauter à la gorge. Ça fait peur. Avant, je n’avais pas peur comme ça…
— Je n’ose penser à ce que ce pauvre gamin doit subir ! dit Philippe.
Ils étaient dans la cuisine, les filles et Alexandre, dans le salon, allumaient la télévision.
— La haine qu’il y avait dans sa voix… J’ai cru qu’il allait le massacrer.
— N’en rajoute pas tout de même !
— Si, je t’assure. Je sens la haine, le ressentiment dans l’air. Ça infiltre tout.
— Allez ! On va déboucher une bonne bouteille, faire un gros plat de pâtes et tout oublier ! proposa Philippe en l’enlaçant.
— Je ne sais pas si ça va suffire, soupira Joséphine, se raidissant.
Le malaise s’épaississait, l’envahissait, la recouvrait d’un lourd manteau noir. Elle perdait l’équilibre. Elle n’était plus sûre de rien. N’avait plus envie de s’abandonner contre lui.
— N’exagère pas ! Il a juste pété les plombs. Je ne t’emmènerai jamais à un match de foot. Tu serais terrorisée !
— Je pleure quand je vois une pub pour l’ami Ricoré à la télé ! Je voudrais faire partie de la famille Ricoré…
Elle se retourna vers lui, eut un sourire tremblant qu’elle lui offrit dans un effort pour partager la détresse qui la paralysait.
— Je suis là, je te défendrai… avec moi, tu ne crains rien, dit-il en la prenant dans ses bras.
Joséphine sourit distraitement. Son attention était ailleurs. Il y avait eu quelque chose de familier dans la scène à laquelle elle venait d’assister. Une violence, un éclat de voix, un geste qui traînait comme une longue écharpe. Elle fouillait dans sa mémoire pour se rappeler. Elle ne trouvait pas, mais se sentait menacée. Un autre mystère de son enfance qui allait se révéler ? L’emmener dans un autre drame ? Combien de drames occulte-t-on, enfant, afin de ne plus souffrir ? Elle avait bien oublié pendant trente ans que sa mère avait failli la noyer. Ce soir, dans le hall de l’immeuble, devant la glace et les plantes vertes, un autre danger s’était faufilé. Une ombre menaçante, fuyante, qui ne tenait qu’à une note et l’avait glacée. Une seule note. Elle frissonna. Personne ne peut comprendre la violence muette qui me menace. Comment expliquer cette peur fantôme qui n’a pas de nom, mais glisse et m’enveloppe ? Je suis seule. Personne ne peut m’aider. Personne ne peut comprendre. On est toujours seul. Il faut que j’arrête de me raconter des histoires à l’eau de rose pour me rassurer, que je cesse de me réfugier dans des bras d’hommes charmants. Ce n’est pas une solution.
— Joséphine, que se passe-t-il ? demanda Philippe, une lueur inquiète dans les yeux.
— Je ne sais pas…
— Tu peux tout me dire, tu le sais.
Elle secoua la tête. Elle recevait, tel un coup de poignard, la double certitude qu’elle était seule et en danger. Elle ne savait pas d’où venait cette assurance. Elle le regarda et lui en voulut. Comment peut-il être si sûr de lui ? Si sûr de moi ? Si sûr de suffire à mon bonheur ? Comme si la vie était aussi simple ! Elle ressentit son besoin de protection comme une intrusion, sa déclaration de protection comme une intolérable arrogance.
— Tu te trompes, Philippe. Tu n’es pas une solution. Tu es un problème pour moi.
Il la regarda, stupéfait.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Elle parlait en fixant le vide, les yeux grands ouverts comme si elle lisait un grand livre, le grand livre des vérités.
— Tu es marié. Avec ma sœur. Bientôt, tu vas repartir à Londres ; auparavant, tu iras voir Iris, c’est ta femme, c’est normal, mais c’est aussi ma sœur, et ça, c’est pas normal.
— Joséphine ! Arrête !
Elle lui fit signe de se taire et continua :
— Rien ne sera jamais possible entre nous. On s’est raconté des histoires. On a vécu un conte, un conte de Noël, mais… Je viens de redescendre sur terre. Ne me demande pas comment, je ne sais pas.
— Mais… ces derniers jours, tu avais l’air…
— Ces derniers jours, j’ai rêvé… Je viens de le comprendre… maintenant.
C’était ça alors, ce malheur qu’elle avait senti s’abattre sur elle d’un coup de ciseaux noirs ? Il fallait qu’elle renonce à lui et chaque mot qui la coupait de lui était un coup de couteau en plein cœur. Elle recula d’un pas, puis d’un autre et déclara :
— Ose me dire le contraire ! Même toi, tu ne peux pas changer ça. Iris sera toujours entre nous.
Il la dévisageait comme s’il ne l’avait jamais vue, qu’il n’avait jamais vu cette Joséphine-là, dure, déterminée.
— Je ne sais pas quoi dire. Peut-être as-tu raison… Peut-être as-tu tort…
— J’ai bien peur d’avoir raison.
Elle s’était écartée et le contemplait, les bras croisés sur la poitrine.
— Je préfère souffrir tout de suite. D’un seul coup… plutôt que de dépérir à petit feu.
— Si c’est ce que tu veux…
Elle hocha la tête en silence, resserra les bras autour de sa poitrine pour qu’ils ne se tendent pas vers lui. Recula encore, encore. En même temps, elle suppliait, il va protester, me faire taire, me bâillonner, me traiter de folle, ma folle chérie, ma folle que j’aime, ma folle qui s’envole, ma folle pourquoi tu dis ça, ma folle souviens-toi. Il la fixait, immobile, le regard noir et, dans ce regard, passaient leurs derniers jours ensemble, les doigts qui s’effleurent sous une table, les mains qui se nouent dans la pénombre d’un couloir, les caresses volées en prenant un manteau, en tenant une porte, en ramassant des clés, des baisers murmurés du bout des lèvres et le long, long baiser contre la barre du four, le goût du pruneau noir, de la farce, de l’armagnac… Les images passaient tel un film muet dans son regard en noir et blanc et elle pouvait lire leur histoire dans ses yeux. Puis il cilla, le film s’arrêta, il passa les mains dans ses cheveux comme pour s’interdire de les poser sur elle, et, sans rien dire, il sortit. Il s’arrêta un instant sur le seuil, prêt à ajouter quelque chose, mais se ravisa et referma la porte derrière lui.
Elle l’entendit appeler son fils :
— Alex, changement de programme, on rentre à la maison.
— Mais on n’a pas fini Les Simpson, p’pa ! Plus que dix minutes !