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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Barjazid était seul au campement. Il leva les yeux vers Dekkeret avec dans le regard quelque chose qui ressemblait à du mépris ou à de la contrariété.

— Alors, on fait une balade ? À midi ?

— Du somnambulisme. Les voleurs de rêves m’ont eu. Comme si j’avais été ensorcelé.

Dekkeret se mit à frissonner ; les coups de soleil commençaient à perturber la régularité thermique de son organisme. Il se laissa tomber le long du flotteur et se recroquevilla sous une robe légère.

— Quand je me suis réveillé, je n’ai plus vu le campement. J’étais sûr que j’allais mourir.

— Une demi-heure de plus et vous seriez mort. Vous devez déjà être aux deux tiers grillé. Vous avez eu de la chance que mon fils se réveille et s’aperçoive que vous aviez disparu.

Dekkeret s’enroula plus étroitement dans la robe.

— Est-ce ainsi que l’on meurt par ici ? En devenant somnambule à midi ?

— Oui, c’est une des manières.

— Je vous dois la vie.

— Vous me devez la vie depuis que nous avons franchi le col de Khulag. Si vous aviez été seul, vous seriez déjà mort cinquante fois. Mais remerciez le Vroon si vous tenez à remercier quelqu’un. C’est lui qui a fait le travail effectif de vous trouver.

Dekkeret hocha la tête.

— Où est votre fils ? Et Khaymak Gran ? Ils sont aussi partis à ma recherche ?

— Ils reviennent, répondit Barjazid.

Et en effet, la Skandar et le garçon apparurent quelques instants plus tard. Sans un regard pour Dekkeret, la Skandar se jeta sur sa natte ; Dinitak Barjazid lui adressa un sourire sournois.

— Vous avez fait une bonne promenade ? demanda-t-il.

— Pas vraiment. Je regrette le dérangement que je vous ai causé.

— Nous aussi.

— Je devrais peut-être dormir attaché, dorénavant.

— Ou avec un gros poids posé sur la poitrine, suggéra Dinitak.

Il bâilla.

— Tâchez de ne pas bouger au moins jusqu’au coucher du soleil. D’accord ?

— C’est bien mon intention, dit Dekkeret.

Mais il lui fut impossible de trouver le sommeil. La peau lui démangeait des centaines de morsures d’insectes et les coups de soleil, malgré un onguent calmant que lui avait donné Serifain Reinaulion, étaient un supplice. Il sentait sa gorge desséchée et poussiéreuse et aucune quantité d’eau ne semblait pouvoir y porter remède et ses yeux étaient douloureusement irrités. Comme pour remuer le fer dans la plaie, il ne cessait de passer en revue les souvenirs de son épreuve dans le désert – le rêve, la chaleur, les fourmis, la soif, la conscience d’une mort imminente. Il essaya avec rigueur de découvrir des moments de lâcheté mais n’en trouva point. De l’abattement, certes, de la colère et de la détresse, mais il n’avait aucun souvenir de panique ni de peur. Bien. Très bien. Il estima que le pire de cette expérience n’avait été ni la chaleur ni la soif ni le péril, mais le rêve sinistre et alarmant, ce rêve qui, une fois de plus, avait débuté dans la joie et avait subi au beau milieu une funeste métamorphose. Se voir refuser le réconfort de rêves salutaires est une sorte de mort dans la vie, se dit-il, bien pire que de périr dans le désert, car la mort n’est que l’affaire d’un moment alors que les songes affectent la totalité de la vie. Et quelles lumières apportaient ces lugubres rêves de Suvrael ? Dekkeret savait que lorsque les rêves venaient de la Dame, il fallait les étudier attentivement, si nécessaire avec l’aide de quelqu’un qui pratique l’art de l’interprétation des songes, car ils contiennent des informations vitales pour se conduire correctement dans la vie ; mais ces rêves ne venaient certainement pas de la Dame, ils semblaient plutôt émaner d’une autre Puissance inquiétante, quelque force sinistre et oppressive plus experte à prendre qu’à donner. Des Changeformes ? C’était possible. Il se pouvait qu’une de leurs tribus se fût procuré par supercherie l’un des appareils grâce auxquels la Dame de l’Ile pouvait atteindre l’esprit de ses ouailles et fût tapie ici, au cœur brûlant de Suvrael, pour s’attaquer aux voyageurs sans méfiance, pillant leur âme, drainant leur vitalité et exerçant une vengeance mystérieuse et insondable sur ceux qui les avaient dépossédés de leur monde.

Il réussit enfin à se rendormir alors que les ombres de l’après-midi s’allongeaient. Il lutta contre le sommeil, craignant de voir son âme devenir de nouveau la proie des invisibles intrus. Il tenta désespérément de garder les yeux ouverts, regardant le désert qui s’assombrissait et écoutant les bourdonnements et les chants du désert ; mais il était impossible de lutter plus longtemps contre l’épuisement. Il succomba à un sommeil léger et agité entrecoupé de rêves qui, il le sentait, ne provenaient ni de la Dame ni de toute autre force extérieure mais flottaient au hasard et à travers les couches de son esprit las, des fragments d’événements sans structure et d’incompréhensibles images éparses. Puis il sentit que quelqu’un le secouait pour le réveiller – il se rendit compte que c’était le Vroon. Dekkeret avait les idées confuses et l’esprit lent. Il se sentait engourdi. Il avait les lèvres gercées et le dos endolori. La nuit était tombée et ses compagnons étaient déjà en train de lever le camp. Serifain Reinaulion offrit à Dekkeret une tasse d’un jus bleu-vert, épais et sucré. Il le but d’un trait.

— Allez, dit le Vroon. Il est l’heure de se mettre en route.

10

Le désert changea encore et le paysage devint accidenté et tourmenté. Il y avait manifestement eu de grands séismes dans cette région, et plus d’un, car l’écorce de la planète était fracturée et soulevée, d’énormes blocs du sol du désert étaient entassés les uns contre les autres à des angles invraisemblables et de gigantesques talus d’éboulis s’étalaient au pied des collines basses et mutilées. Pour traverser cette zone chaotique de bouleversements et de déformations il n’y avait qu’un seul itinéraire praticable, le large lit aux courbes douces d’une rivière depuis longtemps disparue dont le fond sablonneux décrivait de longs méandres entre les amas de roches crevassées et éclatées. La grande lune était pleine et éclairait ce paysage fantastique presque comme en plein jour. Après avoir traversé pendant plusieurs heures un terrain tellement immuable de kilomètre en kilomètre qu’il avait l’impression que le flotteur n’avançait pas du tout, Dekkeret se tourna vers Barjazid.

— Dans combien de temps atteindrons-nous Ghyzyn Kor ? demanda-t-il.

— Cette vallée marque la frontière entre le désert et les régions de pâturage.

Barjazid tendit le bras vers le sud-ouest où le lit de la rivière disparaissait entre deux imposants pics escarpés qui s’élevaient comme des poignards du sol du désert.

— Au-delà de cet endroit – la gorge de Munnerak – le climat change du tout au tout. De l’autre côté de la montagne des brouillards de mer arrivent la nuit, venant de l’ouest, et les terres sont verdoyantes et propres au pâturage. Nous camperons demain à mi-chemin de la gorge et nous la traverserons après-demain. Mardi au plus tard, vous serez installé à Ghyzyn Kor.

— Et vous ? demanda Dekkeret.

— Mon fils et moi avons à faire ailleurs dans la région. Nous reviendrons vous chercher à Ghyzyn Kor au bout de… trois jours ? Cinq ?

— Cinq devraient suffire.

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