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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Oui. Puis le voyage retour.

— Par le même itinéraire ?

— Il n’y en a pas d’autre, dit Barjazid. On vous a bien expliqué à Tolaghai que les accès aux pâturages étaient coupés, sauf en traversant ce désert ? Pourquoi redouter cet itinéraire ? Les rêves ne sont pas si terribles que ça. Et tant que vous ne vous baladerez pas dans votre sommeil, vous ne courrez aucun danger.

Cela avait l’air assez simple. En fait, il se sentait sûr de pouvoir survivre au voyage ; mais le rêve de la veille l’avait suffisamment tourmenté et il envisageait sans plaisir ce qui pouvait encore arriver. Quand ils installèrent leur campement le lendemain matin, Dekkeret se sentit de nouveau anxieux à l’idée de s’abandonner au sommeil. Durant la première heure de la période de repos, il se tint éveillé, écoutant le bruit métallique des rochers nus et éboulés qui se dilataient et palpitaient sous l’action de la chaleur de midi jusqu’à ce qu’enfin le sommeil s’abatte sur son esprit comme un dense nuage noir et survienne à l’improviste.

Et, au bout d’un moment, un rêve le posséda ; il sut dès le début qu’il allait être plus terrible que les autres.

Il y eut d’abord la douleur – une douleur aiguë, un élancement, un pincement – puis, sans prévenir, une explosion atroce de lumière éblouissante contre les parois de son crâne qui lui fit pousser un grognement et se prendre la tête entre les mains. Ce spasme épouvantable passa rapidement et il sentit en songe près de lui la douce présence de Golator Lasgia qui l’apaisait et le serrait contre sa poitrine. Elle le berça et le calma en murmurant jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux, se redresse, regarde autour de lui et s’aperçoive qu’il était sorti du désert et qu’il avait quitté Suvrael. Il se trouvait avec Golator Lasgia dans la fraîche clairière d’une forêt où des arbres géants au tronc parfaitement droit, à l’écorce jaune, s’élevaient à des hauteurs inconcevables et où un cours d’eau au courant rapide, parsemé d’affleurements rocheux, passait impétueusement en rugissant presque à leurs pieds. Derrière le cours d’eau le terrain descendait en pente raide, laissant voir une vallée et, au bout de la vallée, une grande montagne grisâtre en dents de scie et couronnée de neige que Dekkeret reconnut immédiatement : c’était l’un des neuf hauts pics des Marches de Khyntor.

— Non, dit-il. Ce n’est pas là que je veux être.

Golator Lasgia se mit à rire et le tintement charmant de ce rire éveilla en Dekkeret des résonances sinistres, les bruits ténus que faisait le désert au crépuscule.

— Mais c’est un rêve, mon ami ! Tu dois prendre ce qui vient, dans les rêves !

— Je vais diriger mon rêve. Je n’ai pas envie de retourner aux Marches du Khyntor. Regarde : le décor change. Nous sommes sur le Zimr, nous approchons du grand coude du fleuve. Tu vois ? Tu vois ? La ville de Ni-moya qui scintille là-bas, devant nous ?

Il voyait en effet la gigantesque cité, blanche sur la toile de fond verte des collines couvertes de forêts. Mais Golator Lasgia secoua la tête.

— Il n’y a pas de ville ici, mon amour. Il n’y a que la forêt septentrionale. Sens-tu le vent ? Écoute le chant de la rivière. Tiens, agenouille-toi et ramasse les aiguilles tombées sur le sol. Ni-moya est loin et nous sommes ici pour chasser.

— Je t’en prie, soyons à Ni-moya.

— Une autre fois, dit Golator Lasgia.

Il ne put s’imposer. Les tours magiques de Ni-moya vacillèrent, devinrent transparentes et s’évanouirent et il ne resta plus que les arbres au fût jaune, le vent froid et les bruits de la forêt. Dekkeret se mit à trembler. Il était prisonnier de son rêve et il n’y avait pas moyen de s’échapper.

Et cinq chasseurs vêtus de peaux de haigus noires et rêches apparurent et, avec des gestes négligents de déférence, lui tendirent des armes, le tube mat et évasé d’un lanceur d’énergie, une dague courte et étincelante et une lame plus longue à la pointe recourbée. Il secoua la tête en signe de refus et l’un des chasseurs, une femme, s’approcha et lui fit un sourire moqueur, un sourire de brèche-dent à la grande bouche empestant le poisson séché. Dekkeret reconnut son visage et, honteux, détourna les yeux, car c’était la chasseresse qui était morte dans les Marches de Khyntor, il y avait une éternité de cela. Si seulement elle n’était pas ici, se dit-il, le rêve pourrait être supportable. Mais c’était une torture diabolique de le forcer à revivre tout cela.

— Prends les armes qu’elle te donne, dit Golator Lasgia. Les steetmoys s’enfuient et nous devons les poursuivre.

— Je n’ai pas envie de…

— C’est folie de s’imaginer que les rêves respectent les envies ! Le rêve est ton envie. Prends les armes.

Dekkeret comprit. Il prit dans ses doigts gourds les armes blanches et le lanceur d’énergie et les disposa à leur place dans son ceinturon. Les chasseurs sourirent et grommelèrent quelque chose à son adresse dans leur dialecte guttural du Nord. Puis ils commencèrent à courir le long de la berge de la rivière à grands bonds pleins d’aisance, touchant à peine le sol une foulée sur cinq ; et bon gré mal gré, Dekkeret courut avec eux, maladroitement d’abord, puis avec la même grâce flottante. À ses côtés Golator Lasgia suivait facilement, ses cheveux bruns voletant autour de sa tête, les yeux brillants d’excitation. Ils obliquèrent à gauche, s’enfonçant dans la forêt, et se déployèrent en éventail pour affronter leur proie.

Leur proie ! Dekkeret vit trois steetmoys à la blanche livrée brillant comme des fanaux au cœur de la forêt. Les animaux erraient nerveusement en grondant, conscient de la présence d’intrus mais refusant encore d’abandonner leur territoire – de grands animaux, peut-être les bêtes sauvages les plus dangereuses de Majipoor, rapides, puissants et rusés, la terreur des pays du nord. Dekkeret dégaina sa dague. Tuer un steetmoy avec un lanceur d’énergie n’était pas sportif ; de plus, cela risquait de trop endommager la précieuse fourrure ; on était censé arriver à proximité de l’animal et le tuer avec sa lame, de préférence la dague, si nécessaire la machette recourbée.

Les chasseurs se tournèrent vers lui. Prenez-en un, dirent-ils. Choisissez votre proie. Dekkeret hocha la tête. Il désigna celui du milieu. Ils sourirent avec froideur. Que savaient-ils dont ils ne lui faisaient pas part ? Cela s’était également passé ainsi l’autre fois, le mépris à peine dissimulé des montagnards pour les noblaillons choyés en quête de distractions périlleuses dans leurs forêts ; et cette partie de chasse s’était mal terminée. Dekkeret leva sa dague. Les steetmoys du rêve qui se déplaçaient nerveusement derrière les arbres étaient invraisemblablement énormes, des animaux gigantesques à la lourde croupe qui ne pouvaient manifestement être tués par un homme seul brandissant uniquement des armes de main, mais il n’était pas question de se dérober, car il savait qu’il était lié au sort que le rêve lui réservait. Avec des trompes de chasse et en tapant des mains, les chasseurs commencèrent à faire fuir le gibier ; rendus furieux et déconcertés par l’explosion soudaine des sonneries stridentes, les steetmoys bondirent, tournoyèrent, griffèrent les arbres de leurs sabots, pivotèrent et prirent la fuite, poussés plus par le dégoût que par la peur. La poursuite commença.

Dekkeret savait que les chasseurs séparaient les animaux, écartant les deux qui n’avaient pas été choisis pour lui laisser la voie libre derrière celui qu’il avait désigné. Mais il ne regardait ni de droite ni de gauche. Accompagné de Golator Lasgia et de l’un des chasseurs, il fonçait droit devant lui, poursuivant le steetmoy du centre qui s’enfonçait avec fracas dans la forêt. C’était le moment le plus difficile, car si les humains étaient plus rapides, les steetmoys étaient plus aptes à enfoncer les obstacles des sous-bois et il risquait de perdre complètement sa proie dans la confusion de la course. À cet endroit la forêt était assez dégagée, mais le steetmoy essayait de se mettre à couvert et Dekkeret dut bientôt se frayer péniblement un chemin dans les jeunes arbres, les plantes grimpantes et les broussailles, réussissant à peine à ne pas perdre de vue le fantôme blanc qui s’éloignait. Il courait, taillait dans la végétation à coups de machette et s’ouvrait un chemin dans les fourrés avec une ténacité rageuse. Tout était si terriblement familier, une vieille histoire, surtout quand il se rendit compte que le steetmoy revenait sur ses pas, décrivait un cercle dans la partie piétinée de la forêt comme s’il préparait une contre-attaque…

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