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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Plusieurs années.

— Et pour quelle raison ?

Barjazid détourna les yeux.

— Je vous l’ai déjà dit, je ne réponds jamais à ce genre de question.

— Et si je détruis votre appareil ?

— Vous allez le détruire de toute façon.

— Non, dit Dekkeret. Tenez. Prenez-le.

— Quoi ?

Dekkeret tendit la main, la machine à rêves posée sur sa paume.

— Allez. Prenez-le. Gardez-le. Je n’en veux pas.

— Vous n’allez pas me tuer ? demanda Barjazid d’une voix remplie d’étonnement.

— Suis-je votre juge ? Si je vous prends encore une fois à utiliser cet appareil sur moi, il est certain que je vous tuerai. Mais sinon, je ne le ferai pas. Tuer ne m’amuse pas. J’ai déjà un péché à expier. Et j’ai besoin de vous pour retourner à Tolaghai, l’avez-vous oublié ?

— Bien sûr. Bien sûr.

Barjazid avait l’air stupéfait de l’indulgence de Dekkeret.

— Pourquoi voudrais-je vous tuer ? demanda Dekkeret.

— Pour avoir pénétré dans votre esprit… pour m’être ingéré dans vos rêves…

— Ah !

— Pour avoir mis votre vie en danger dans le désert.

— Cela aussi.

— Et malgré cela vous, n’êtes pas avide de vengeance ?

— Vous avez pris beaucoup de libertés avec mon âme, dit Dekkeret en secouant la tête, et cela m’a rendu furieux, mais ma colère n’est plus qu’un souvenir. Je ne vous châtierai pas. Nous avons conclu un marché, vous et moi, et j’en ai eu pour mon argent avec vous ; et cet appareil m’a été précieux.

Il se pencha vers Barjazid et parla d’une voix basse et grave.

— Je suis arrivé à Suvrael en proie à des doutes, à la perplexité et à un sentiment de culpabilité, cherchant à me purifier par des souffrances physiques. C’était de la bêtise. Les souffrances physiques sont pénibles pour le corps et fortifient la volonté mais ne sont que de peu d’utilité à l’esprit blessé. Vous m’avez apporté autre chose, vous et votre jouet à s’immiscer dans l’âme. Vous m’avez tourmenté dans mes rêves et vous avez tendu un miroir à mon âme. Et je me suis vu nettement. Avez-vous réellement pu lire beaucoup de mon dernier rêve. Barjazid ?

— Vous étiez dans une forêt… dans le nord…

— Oui.

— À la chasse. L’une des personnes qui vous accompagnaient a été blessée par un animal, c’est bien cela ?

— Continuez.

— Et vous ne vous êtes pas occupé d’elle. Vous avez continué la poursuite. Et après, quand vous êtes revenu la voir, il était trop tard, et vous vous êtes reproché sa mort. J’ai senti en vous ce grand sentiment de culpabilité. J’ai senti sa force qui irradiait de vous.

— Oui, dit Dekkeret. Un sentiment de culpabilité que je supporterai à jamais. Mais il n’y a plus rien à faire pour elle maintenant.

Un calme étonnant s’était répandu en lui. Il n’était pas tout à fait sûr de ce qui s’était passé, sinon que dans son rêve il avait enfin fait face aux événements de la forêt de Khynthor et qu’il avait regardé en face la vérité de ce qu’il avait fait et de ce qu’il n’avait pas fait, qu’il avait compris, d’une manière qu’il ne pouvait définir, que c’était de la folie de se fustiger jusqu’à la fin de ses jours pour un unique acte de négligence et de stupide insensibilité, que le moment était venu de mettre de côté toute auto-accusation et de recommencer à se préoccuper de sa vie. Il avait commencé à se pardonner. Il était venu à Suvrael pour se purifier et, sans qu’il sût très bien comment, cela s’était accompli. Et il devait des remerciements à Barjazid pour le service qu’il lui avait rendu.

— Je l’aurais peut-être sauvée, dit-il à Barjazid, mais peut-être pas ; j’avais l’esprit ailleurs et dans mon aveuglement je ne me suis pas arrêté pour ne pas lâcher ma proie. Mais se complaire dans un sentiment de culpabilité n’est pas un bon moyen d’expiation, n’est-ce pas, Barjazid ? Les morts sont morts. Mes services doivent être offerts aux vivants. Allez, faites demi-tour avec votre flotteur et commençons à reprendre la route de Tolaghai.

— Et votre visite dans la région de pâturages ? Et Ghyzyn Kor ?

— Une mission stupide. Ces questions de pénurie et de viande et de déséquilibre de la balance du commerce n’ont plus d’importance. Ces problèmes sont déjà résolus. Ramenez-moi à Tolaghai.

— Et après ?

— Vous viendrez avec moi au Mont du Château. Pour montrer le fonctionnement de votre jouet au Coronal.

— Non ! s’écria Barjazid avec horreur.

C’était la première fois depuis que Dekkeret le connaissait qu’il avait l’air véritablement effrayé.

— Je vous en supplie…

— Père ? dit Dinitak.

Sous le soleil de midi le garçon paraissait resplendissant de lumière. Une fierté ardente et farouche se lisait sur son visage.

— Père, accompagne-le au Mont du Château. Laisse-le montrer à ses maîtres ce que nous avons.

Barjazid s’humecta les lèvres.

— Je crains…

— Ne crains rien. Notre heure est arrivée.

Le regard de Dekkeret passa de l’un à l’autre, du vieil homme soudain timoré et ratatiné au garçon transfiguré et rayonnant. Il sentit que des choses historiques étaient en train de se produire, que l’équilibre des forces puissantes était en train d’être modifié et qu’allait apparaître une nouvelle conformation, mais il avait de la peine à comprendre de quoi il s’agissait, il savait seulement que son destin et celui de ces habitants du désert étaient liés d’une certaine manière ; et la machine à lire les rêves que Barjazid avait inventée était le lien qui unissait leur destinée.

— Et que va-t-il m’arriver sur le Mont du Château ? demanda Barjazid d’une voix rauque.

— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Dekkeret. On vous coupera peut-être la tête pour la monter au sommet de la Tour de lord Siminave. Ou bien vous serez peut-être promu au rang de Puissance de Majipoor. Tout peut arriver. Comment puis-je le savoir ?

Il se rendit compte que cela lui était égal, qu’il était indifférent au sort de Barjazid, qu’il n’éprouvait plus aucune colère envers ce petit homme minable qui manipulait les esprits mais seulement une sorte de gratitude abstraite et perverse envers celui qui l’avait aidé à se débarrasser de ses propres démons.

— Tout cela est entre les mains du Coronal. Mais ce qui est certain, c’est que vous viendrez avec moi au Mont et que votre appareil nous suivra. Allez, nous faisons demi-tour, ramenez-moi à Tolaghai.

— Il fait encore jour, marmonna Barjazid. La chaleur fait rage.

— Nous nous débrouillerons. Allez, mettons-nous en route, et vite ! Nous avons un bateau à prendre à Tolaghai, et il y a dans cette ville une femme que je veux revoir avant que nous montions à bord !

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Ces événements se produisirent au commencement de l’âge d’homme de celui qui allait devenir le Coronal lord Dekkeret sous le pontificat de Prestimion. Et c’est le jeune Dinitak Barjazid qui allait être le premier à régner de Suvrael sur l’esprit de tous les dormeurs de Majipoor, avec le titre de Roi des Rêves.

VI. Le peintre d’âme et la changeforme

C’est devenu comme une drogue. L’esprit de Hissune s’ouvre maintenant dans toutes les directions et le Registre des Ames est la clé d’un monde infini de compréhension nouvelle. Quand on demeure dans le Labyrinthe, on se fait une conception particulière du monde, vague et irréel, de simples noms plutôt que des lieux concrets ; seul le sombre et hermétique Labyrinthe a de la substance, tout le reste est nébuleux. Mais Hissune a maintenant voyagé par procuration dans tous les continents, il a goûté des nourritures inconnues et vu d’étranges paysages, il a connu les extrêmes de la chaleur et du froid ; tout cela lui a permis d’acquérir une compréhension de la complexité du monde qu’il soupçonne bien peu d’autres d’avoir eue. Il y retourne fréquemment. Il n’a même plus à se donner la peine de contrefait des documents ; il est un usager si régulier archives qu’un signe de tête lui suffit pour entrer et il a alors à disposition les millions de passés de Majipoor. Il lui arrive souvent de ne conserver une capsule que pendant quelques instants, le temps de décider qu’elle ne contient rien qui puisse le faire avancer sur la voie du savoir. Parfois, en une matinée, il demande et renvoie huit, dix ou douze enregistrements l’un après l’autre. Il sait qu’il est vrai que l’âme de tout un chacun contient un univers ; mais tous les univers n’ont pas le même intérêt et ce qu’il pourrait apprendre des profondeurs de l’être de quelqu’un ayant passé sa vie à balayer les rues de Piliplok ou à marmonner des prières dans l’entourage de la Dame de l’Ile ne lui semble pas d’une utilité immédiate quand il envisage d’autres possibilités. Alors il demande des capsules, les rejette et en demande d’autres, puisant ça et là dans le passé de Majipoor, et continue jusqu’à ce qu’il se trouve en contact avec un esprit qui promette une véritable révélation. Il a appris que même les Coronals et les Pontifes peuvent être assommants. Mais il y a toujours des découvertes merveilleuses et inattendues – un homme qui est tombé amoureux d’une Métamorphe, par exemple.

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