Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Dekkeret savait que le moment était proche où l’animal exaspéré allait se trouver par hasard face à la chasseresse brèche-dent, saisir la montagnarde et la projeter contre un arbre et où Dekkeret, ne voulant ou ne pouvant s’arrêter, allait se ruer de l’avant et continuer la poursuite, laissant la femme étendue par terre, de sorte que lorsque l’animal coprophage trapu au groin épais sortirait de sa bauge et commencerait à lui déchiqueter le ventre il n’y aurait personne pour la défendre ; et ce n’était que plus tard, quand les choses se seraient calmées et qu’il aurait eu le temps de retourner auprès de la chasseresse blessée, qu’il commencerait à regretter cette concentration qui l’avait rendu indifférent et insensible au sort de la montagnarde blessée pour ne pas perdre sa proie de vue. Ensuite la honte, le sentiment de culpabilité, l’interminable auto-accusation – oui, il allait revivre tout cela, endormi dans la chaleur suffocante de Suvrael. Non.
Non, ce n’était pas du tout aussi simple, car le langage des rêves est complexe, et dans les brumes épaisses qui enveloppèrent soudain la forêt, Dekkeret vit le steetmoy se retourner, renverser la brèche-dent et la jeter à terre, mais la femme se releva, cracha quelques dents sanguinolentes et se mit à rire, et la poursuite continua, ou plutôt revint au même point, le steetmoy jaillissant subitement du plus sombre des bois et frappant Dekkeret lui-même, lui arrachant la dague et la machette des mains, se cabrant très haut pour lui assener un coup mortel mais ne le portant pas, car l’image avait changé et c’était Golator Lasgia qui était étendue sous les sabots qui retombaient tandis que Dekkeret allait sans but tout près de là, incapable de choisir une direction, puis de nouveau ce fut la chasseresse qui était la victime, puis encore Dekkeret et, soudain, d’une manière invraisemblable, le vieux Barjazid au visage flétri, puis de nouveau Golator Lasgia. Tandis que Dekkeret regardait, une voix s’éleva à ses côtés. « Quelle importance ? Nous devons tous une mort au Divin. Il était peut-être plus important pour vous ce jour-là de suivre votre proie. » Dekkeret écarquilla les yeux. La voix était celle de la chasseresse brèche-dent. Le son de cette voix le laissa hébété et tremblant. Le rêve devenait ahurissant. Il s’efforça de pénétrer ses mystères.
Puis il vit Barjazid debout à ses côtés dans la clairière fraîche et sombre. Une fois de plus, le steetmoy attaquait férocement la montagnarde.
— Est-ce ainsi que cela s’est véritablement passé ? demanda Barjazid.
— Je présume. Je n’ai pas vu.
— Qu’avez-vous fait ?
— J’ai continué. Je ne voulais pas perdre l’animal.
— Vous l’avez tué ?
— Oui.
— Et après ?
— Je suis revenu. Et je l’ai trouvée. Comme cela…
Dekkeret tendit le doigt. L’animal coprophage était à cheval sur la femme et grognait. Tout près, Golator Lasgia, les bras croisés, souriait.
— Et après ?
— Les autres sont arrivés. Ils l’ont enterrée. Nous avons écorché le steetmoy et sommes retournés au campement.
— Et après ? Et après ? Et après ?
— Qui êtes-vous ? Pourquoi me demandez-vous cela ?
Le temps d’un éclair, Dekkeret se vit sous le groin flanqué de défenses de l’animal coprophage.
— Vous aviez honte ? demanda Barjazid.
— Naturellement. J’ai placé les plaisirs de mon sport avant une vie humaine.
— Vous ne pouviez pas savoir qu’elle était blessée.
— Je l’ai senti. Je l’ai vu, mais je n’ai pas voulu le voir, vous comprenez ? Je savais qu’elle était blessée. Et j’ai continué.
— Qui s’en souciait ?
— Moi.
— Les autres membres de sa tribu semblaient-ils s’en soucier ?
— Moi, je m’en souciais.
— Et alors ? Et alors ? Et alors ?
— Cela m’importait. D’autres choses leur importent.
— Vous vous sentez coupable ?
— Bien sûr.
— Vous êtes coupable. De jeunesse, de légèreté, de naïveté.
— Et vous êtes mon juge ?
— Bien entendu, répondit Barjazid. Regardez mon visage.
Il tira sur ses bajoues hâlées et sillonnées de rides et tordit jusqu’à ce que sa peau parcheminée et tannée par le désert commence à se déchirer, et son visage s’arracha comme un masque, découvrant un autre visage en dessous, une face hideuse et ironique déformée par un rire moqueur et convulsif, et cet autre visage était celui de Dekkeret.
À ce moment-là, Dekkeret éprouva la sensation d’une aiguille brillante de lumière perçante s’enfonçant dans sa voûte crânienne. C’était la douleur la plus intense qu’il eût jamais connue, le supplice soudain et intolérable d’une pointe brûlante qui traversait son cerveau avec une force monstrueuse. Cela alluma une flamme dans sa conscience, à la lumière sinistre de laquelle il se vit cruellement éclairé, un imbécile, un romantique, un enfant, seul et unique inventeur d’un drame dont nul autre ne se souciait, créant une tragédie dont il était seul spectateur, cherchant la purification pour un péché sans contexte, qui n’était pas un péché du tout, sauf peut-être le péché d’insensibilité. Au milieu de ce supplice, Dekkeret entendit un grand gong résonner au loin et le bruit âpre et grinçant du rire de Barjazid, puis, au prix d’un effort soudain et violent, il s’arracha au sommeil et se retourna, tremblant, secoué, encore accablé par la douleur lancinante dont les élancements commençaient à diminuer d’intensité à mesure que se dénouaient les derniers liens qui l’attachaient au sommeil.
Il s’efforça de se relever mais s’aperçut qu’il était enveloppé dans une fourrure épaisse et musquée, comme si le steetmoy l’avait étreint pour l’écraser contre son poitrail. Des bras puissants le serraient – il en sentit quatre – et quand Dekkeret acheva de sortir de son rêve, il comprit que c’était l’étreinte des bras de Khaymak Gran, la Skandar géante. Il avait probablement crié dans son sommeil en s’agitant et en se débattant et quand il avait essayé de se relever, elle avait supposé qu’il allait entreprendre une nouvelle expédition somnambulique et était résolue à l’en empêcher. Elle l’étreignait avec une force à lui briser les côtes.
— Ça va, grommela-t-il, pressé contre la dense fourrure grise. Je suis réveillé ! Je ne vais nulle part !
Mais elle continuait à le serrer.
— Vous… me faites… mal…
Il haletait. Cette grande et maladroite sollicitude toute maternelle risquait de le faire périr étouffé. Dekkeret se mit à pousser et même à donner des coups de pied, à se tortiller et à la frapper à coups de tête. En se tortillant pour échapper à son étreinte, il réussit à lui faire perdre l’équilibre et ils basculèrent l’un et l’autre, elle sous lui ; au dernier moment, elle ouvrit les bras, permettant à Dekkeret de s’échapper en pivotant. Il tomba sur les genoux et s’accroupit à l’endroit où il s’était écroulé, souffrant de partout, l’esprit embrouillé par tout ce qui s’était produit ces derniers moments. Mais pas assez embrouillé pour ne pas voir en se relevant Barjazid de l’autre côté du flotteur retirer en hâte une sorte de mécanisme qui lui ceignait le front, un cercle mince en forme de couronne, et essayer de le dissimuler dans un compartiment du véhicule.