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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Jamais. Êtes-vous immunisé ?

— Apparemment.

— Et votre fils ?

— Cela s’est produit plusieurs fois. Cela ne lui arrive que rarement par ici, une fois sur cinquante, peut-être. Mais il semble que l’immunité ne soit pas héréditaire.

— Et la Skandar ? Et le Vroon ?

— Eux aussi ont été attaqués, répondit Barjazid. Peu fréquemment. Ils trouvent cela gênant mais pas insupportable.

— Pourtant certains sont morts des attaques des voleurs de rêves.

— Encore une hypothèse, dit Barjazid. La plupart des voyageurs qui ont emprunté cette route ces dernières années ont signalé qu’ils avaient fait des rêves étranges. Certains d’entre eux ont perdu leur chemin et ne sont pas revenus. Comment savoir s’il existe un rapport entre ces rêves inquiétants et le fait de ne plus retrouver son chemin.

— Vous êtes un homme très prudent, dit Dekkeret. Vous ne tirez aucune conclusion hâtive.

— Et j’ai survécu jusqu’à un âge respectable, alors que beaucoup, au caractère plus fougueux, sont retournés à la Source.

— Vous estimez que la simple survie est la plus belle réussite à laquelle on puisse parvenir ?

— Je reconnais bien là un chevalier du Château ! fit Barjazid en riant. Non, Initié, je pense que la vie ne consiste pas seulement à éviter la mort. Mais la survie est bien utile, n’est-ce pas, Initié ? La survie est une nécessité fondamentale pour ceux qui sont en quête de hauts faits. Les morts n’accomplissent rien.

Dekkeret n’avait pas envie de poursuivre sur ce sujet. Les codes de valeurs d’un chevalier-initié et de quelqu’un comme Barjazid étaient difficilement comparables ; de plus, il y avait dans l’argumentation de Barjazid quelque chose de roublard et de fuyant qui faisait que Dekkeret se sentait lent, lourdaud et sans réaction, et il détestait s’exposer à ces sentiments. Il garda le silence pendant quelques instants puis il demanda :

— Les rêves deviennent-ils pires à mesure que l’on s’enfonce dans le désert ?

— Je suis porté à le croire, répondit Barjazid.

Mais quand la nuit s’acheva et que le moment arriva d’installer le campement, Dekkeret se trouva prêt et même impatient de combattre une nouvelle fois les fantômes du sommeil. Ils bivouaquaient ce jour-là bien avant dans le bassin du désert, dans une zone basse où une grande partie du sable avait été balayée par les vents et où l’érosion éolienne avait fait affleurer le bouclier rocheux. Il y avait de curieux crépitements dans l’air sec, une sorte de bourdonnement porté par le vent, comme si la force du soleil mettait à nu les particules de la matière à cet endroit. Il était déjà onze heures quand ils furent prêts à dormir. Dekkeret s’installa calmement sur sa natte de paille et, sans crainte, juste avant de succomber au sommeil, offrit son âme à tout ce qui pouvait advenir. On lui avait naturellement inculqué dans son ordre de chevalerie les habituelles notions de courage et on lui demandait de relever sans peur les défis, mais il n’avait guère été mis à l’épreuve jusqu’alors. Sur la calme planète de Majipoor, il fallait se donner du mal pour trouver de tels défis et se rendre dans les contrées sauvages, car dans les régions civilisées la vie était douce et policée ; c’est pourquoi Dekkeret avait quitté Alhanroel, mais sa première épreuve d’importance dans les forêts des Marches de Khyntor n’avait pas été un succès. Il avait une autre chance. Ces mauvais rêves contenaient, d’une certaine manière, une promesse de rédemption.

Il s’abandonna au sommeil.

Et bientôt il rêva. Il était revenu à Tolaghai, mais une Tolaghai étrangement transformée, une ville avec des villas d’albâtre aux façades lisses et aux denses jardins verdoyants, bien que la chaleur fût toujours d’une intensité tropicale. Il remontait un boulevard et en descendait un autre, admirant l’élégance de l’architecture et la splendeur de la végétation. Il était vêtu de vert et or, les couleurs traditionnelles de l’entourage du Coronal, et quand il rencontrait des citoyens de Tolaghai faisant leur promenade vespérale, il les saluait gracieusement et échangeait avec eux le signe de la constellation, symbole de l’autorité du Coronal. Puis il vit s’approcher la fine silhouette de la ravissante Archiregimand Golator Lasgia. Elle lui sourit, elle le prit par la main, elle le conduisit dans un endroit où les gouttelettes fraîches de fontaines cascadantes flottaient dans l’air, ils de débarrassèrent de leurs vêtements et se baignèrent, puis ils sortirent nus du bassin parfumé et, leurs pieds touchant à peine le sol, s’engagèrent dans un jardin rempli de plantes à la tige arquée et aux grandes feuilles vernissées multilobées. Sans parler, elle l’engageait à avancer le long d’allées ombreuses bordées de rangées d’arbres serrés. Golator Lasgia marchait juste devant lui, silhouette tentante et insaisissable, flottant à quelques centimètres seulement de lui, puis portant progressivement la distance à un mètre puis plusieurs. Au début, cela ne sembla pas être une tâche bien ardue de la rattraper, mais il n’y parvenait pas et il lui fallait se déplacer de plus en plus vite pour ne pas la perdre de vue. Sa riche peau olive luisait au clair de lune naissant et elle se retournait souvent avec un sourire éclatant, secouant la tête pour l’exhorter à revenir à sa hauteur. Mais il ne pouvait pas. Elle avait maintenant presque toute une longueur de jardin d’avance sur lui. Avec un désespoir croissant, il s’élança vers elle, mais elle diminuait, elle disparaissait, si loin de lui maintenant qu’il avait de la peine à distinguer le jeu des muscles sous la peau nue et luisante et, tandis qu’il se précipitait d’une allée du jardin à une autre, il prit conscience d’une hausse de la température et d’un changement soudain et régulier de l’atmosphère, car le soleil était en train de se lever dans la nuit et le frappait de toute sa force entre les épaules. Les arbres se desséchaient et s’inclinaient. Des feuilles tombaient. Il luttait pour rester droit. Golator Lasgia n’était plus qu’un point à l’horizon, lui faisant toujours signe, souriant toujours et remuant toujours la tête, mais elle devenait de plus en plus petite et le soleil continuait à monter, de plus en plus fort, brûlant, flétrissant et desséchant tout ce qui était à sa portée. Le jardin était devenu un lieu aux branches sinistres et dépouillées et au sol aride, raboteux et craquelé. Il souffrait d’une soif horrible, mais il n’y avait pas d’eau, et quand il vit des silhouettes tapies derrière les arbres desséchés et noircis – c’étaient des Métamorphes, des êtres trompeurs et retors dont la forme ne restait jamais constante mais vacillait et ondulait d’une manière exaspérante – il cria pour leur demander quelque chose à boire mais ne reçut que des rires légers et argentins pour étancher sa soif. Il continua à avancer en titubant. Le feu ardent du ciel commençait à le rôtir ; il sentait sa peau se durcir, se craqueler, se racornir et se fendre. Encore quelques minutes et il serait calciné. Où était passée Golator Lasgia ? Où étaient les habitants de Tolaghai avec leurs sourires, leurs saluts et leurs signes de la constellation ? Il ne voyait plus de jardin. Il était dans le désert, titubant et trébuchant dans la fournaise de ces étendues torrides où même les ombres étaient brûlantes. Une véritable terreur monta en lui, car alors même qu’il rêvait il sentait les souffrances que lui causait la chaleur, et la partie de son âme qui observait tout cela s’alarma à l’idée que le pouvoir du rêve pourrait fort bien devenir assez fort pour atteindre son moi physique. On racontait à ce sujet des histoires de gens qui avaient péri dans leur sommeil à cause de la force irrésistible de certains rêves. Bien qu’il fût contraire à son éducation de mettre prématurément fin à un rêve et bien qu’il sût qu’il lui fallait d’ordinaire passer par la pire des horreurs pour arriver à la révélation finale, Dekkeret envisagea de se réveiller par souci de sécurité et faillit le faire ; mais il considéra cela comme une sorte de lâcheté et jura de rester dans son rêve, même si cela devait lui coûter la vie. Il se retrouva à genoux, se vautrant dans le sable brûlant, regardant avec une étrange netteté de mystérieux petits insectes au corps doré qui se déplaçaient en file indienne sur le bord des dunes et se dirigeaient vers lui ; c’étaient des fourmis aux hideuses mandibules gonflées qui l’une après l’autre grimpèrent sur son corps et y plantèrent leur mâchoire – une infime morsure –, s’accrochèrent à lui et se cramponnèrent, de sorte qu’au bout de quelques instants il eut la peau couverte de milliers de minuscules insectes. Il essaya de s’en débarrasser mais ne put leur faire lâcher prise. Elles tenaient bon et leur tête se détachait de leur corps ; autour de lui le sable était noir de fourmis sans tête, mais elles s’étendaient sur sa peau comme un manteau et plus il se brossait avec une vigueur croissante, plus il y avait de fourmis qui montaient sur lui et plantaient leurs mâchoires dans sa chair. Il se lassa de se brosser. Il se dit qu’en fait il faisait plus frais dans son manteau de fourmis. Elles le protégeaient du plus fort du soleil et si elles le piquaient et le brûlaient, ce n’était pas aussi douloureux que les rayons du soleil. Le rêve se terminerait-il jamais ? Il essaya d’en prendre le contrôle, de transformer le flot de fourmis qui se précipitaient sur lui en un ruisseau d’eau fraîche et pure, mais il n’y parvint pas et il se laissa retomber dans le cauchemar et continua à ramper péniblement sur le sable.

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