Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
114. « Mon maître, dit-il, étant proconsul en Afrique, je fus contraint de m'enfuir, à cause de la cruauté avec laquelle il me traitait, étant battu tous les jours. Et pour me cacher à la vue d'un personnage ayant une si grande autorité sur la province, j'ai trouvé que le mieux était de m'en aller seul dans les contrées sablonneuses et inhabitables de ce pays-là, résolu à me tuer moi-même si je n'y trouvais pas de quoi me nourrir. Le soleil étant extrêmement brûlant à midi, et la chaleur insupportable, je découvris une grotte bien cachée et inaccessible, et m'y engouffrai. Mais peu après arriva ce lion, avec une patte sanglante et blessée, tout plaintif et gémissant à cause des douleurs qu'elle lui causait. À son arrivée, je fus terriblement effrayé, mais quand il me vit réfugié dans un coin de son gîte, il s'approcha tout doucement de moi en me présentant sa patte abîmée, me la tendant comme pour me demander secours. Je lui ôtai alors un grand éclat de bois qui s'y trouvait, et m'étant un peu familiarisé avec lui, je pus presser sa plaie et en faire sortir tout le pus qui s'y était amassé, l'essuyai et la nettoyai le mieux possible. Comme il se sentait soulagé, et qu'il souffrait moins, il se reposa et s'endormit en me laissant sa patte entre les mains. À partir de là, nous vécûmes ensemble, lui et moi, trois années durant, dans cette grotte. Nous partagions la même nourriture : il m'apportait les meilleurs morceaux des bêtes qu'il tuait à la chasse, je les faisais cuire au soleil faute de pouvoir faire du feu, et je les mangeais. A la longue, je me lassai de cette vie de bête sauvage, et un jour que le lion était parti chasser comme de coutume, je partis. Le troisième jour, je fus pris par des soldats qui me ramenèrent d'Afrique ici chez mon maître, lequel me condamna à mort, et à être livré aux bêtes sauvages. Je vois que le lion a été pris lui aussi peu de temps après, et qu'il a voulu maintenant me récompenser de mes soins et de la guérison obtenue grâce à moi. Voilà l'histoire qu'Androdus raconta à l'empereur, et qui se répandit du coup de bouche en bouche. Si bien qu'à la demande de tous, il fut remis en liberté et amnistié de sa condamnation, et pour contenter le peuple, on lui fit même don de ce lion. Et depuis, dit Appion, on peut voir Androdus promenant ce lion en laisse à Rome, de taverne en taverne, recevant l'argent qu'on lui donne. Le lion se laisse couvrir des fleurs qu'on lui jette, et chacun de dire en les rencontrant : “ Voilà le lion hospitalier, voilà l'homme qui l'a soigné ! ” »
115. Nous pleurons souvent la perte des animaux que nous aimons ; elles en font autant pour nous.
Après s'avance, sans ornements, le cheval de Pallas, Æthon ;
Il pleure, et sa tête est baignée de larmes.
[Virgile Énéide XI, 89]
116. Chez certains peuples, les femmes sont en commun ; chez d'autres, chacun a la sienne. N'est-ce pas la même chose chez les animaux ? Et n'y voit-on pas de mariages mieux respectés que les nôtres ?
117. Les animaux se donnent une société et une organisation, ils constituent entre eux des ligues pour se porter secours. Quand des bœufs, des porcs et autres animaux entendent les cris de celui qu'on maltraite, tout le troupeau accourt à son aide, se rallie pour le défendre. Quand un scare233 avale l'hameçon d'un pêcheur, ses congénères s'assemblent en foule autour de lui, et rongent la ligne. Si d'aventure il y en a un qui se trouve pris dans une nasse, les autres lui tendent leur queue de l'extérieur, il la serre tant qu'il peut dans ses dents, et ils le tirent et le traînent ainsi au dehors. Quand l'un des leurs est attrapé, les barbeaux dressent une épine dentelée qu'ils ont sur le dos, et la frottent contre la ligne qu'ils parviennent à scier de cette façon.
118. Quant aux services que nous nous rendons les uns aux autres, pour les besoins de l'existence, on en trouve bien des exemples chez les animaux également. On prétend que la baleine ne se déplace jamais sans qu'elle ait devant elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qu'on appelle pour cette raison le « pilote ». La baleine le suit, se laisse mener et manœuvrer aussi facilement que le gouvernail fait virer de bord un navire. Et en guise de récompense, alors que toute autre chose, bête ou vaisseau, qui entre dans la bouche de ce monstre y est immédiatement perdue et engloutie, ce petit poisson, lui, s'y réfugie en toute sécurité pour y dormir. Pendant son sommeil, la baleine reste immobile, mais aussitôt qu'il sort, elle se remet à le suivre sans cesse : si par malheur elle s'en écarte, elle va errer ça et là, et souvent se heurte aux rochers, comme un vaisseau qui n'aurait plus de gouvernail : c'est ce que Plutarque atteste avoir vu234 dans l'île d'Anticyre235.
119. Il y a une société du même genre entre le petit oiseau qu'on appelle « roitelet » et le crocodile : le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal. Et si l'ichneumon236 son ennemi s'approche pour le combattre, ce petit oiseau, de peur qu'il ne le surprenne endormi, l'éveille par son chant et à coups de bec pour l'avertir du danger. Il vit des restes de ce monstre, qui le reçoit familièrement dans sa bouche, et lui permet de becqueter dans ses mâchoires entre ses dents, pour y prendre les morceaux de viande qui y sont restés. Et si le crocodile veut fermer la bouche, il avertit d'abord le roitelet d'avoir à en sortir, en la refermant peu à peu sans le serrer ni le blesser.
120. Le coquillage qu'on nomme la nacre vit aussi avec le pinnothère, qui est un petit animal du même genre que le crabe, qui lui sert d'huissier et de portier : il se tient à l'ouverture de ce coquillage, qu'il tient constamment entrebaillé et ouvert, jusqu'à ce qu'il y voie entrer un petit poisson qui est une proie qui leur convient : alors il entre dans la nacre, la pince dans sa chair vive, et la contraint ainsi de se refermer. Alors tous deux ensemble mangent la proie qu'ils ont enfermée dans leur place forte.
121. Dans la façon de vivre des thons, on remarque une singulière connaissance des trois parties de la mathématique : ils enseignent à l'homme l'astronomie car ils s'arrêtent là où le solstice d'hiver les surprend, et n'en bougent plus jusqu'à l'équinoxe qui suit. Voilà pourquoi Aristote lui-même leur concède volontiers ce savoir. Quant à la géométrie et à l'arithmétique, on peut voir qu'ils forment toujours leur banc selon un cube, carré sur toutes les faces, avec un corps de bataillon solide, fermé et disposé sur six faces égales, puis nagent dans cette formation carrée, aussi large derrière que devant, de sorte que si l'on en voit et compte un rang, on peut aisément en déduire l'effectif de toutes la troupe, puisque leur nombre en profondeur est égal à celui de la largeur, et la largeur, à la longueur.
122. En ce qui concerne la fierté237, il est difficile d'en donner un exemple plus frappant que celui du grand chien qui fut envoyé des Indes au roi Alexandre238. On lui présenta d'abord un cerf à combattre, puis un sanglier, puis un ours : il n'y prêta pas attention, et ne daigna même pas bouger. Mais quand il vit un lion, il se dressa aussitôt sur ses pattes, montrant par là manifestement qu'il considérait celui-là comme seul digne de se battre avec lui.
123. À propos du repentir et la reconnaissance de ses fautes, on raconte l'histoire d'un éléphant qui, ayant tué son cornac dans un violent accès de colère, en eut un chagrin tel qu'il ne voulut plus jamais manger et se laissa mourir. Quant à la clémence, on cite le cas d'un tigre, pourtant l'animal le plus inhumain de tous : comme on lui avait donné à manger un chevreau, il souffrit de la faim pendant deux jours sans vouloir s'y attaquer, et le troisième, il brisa la cage où il était enfermé pour aller chercher une autre proie, ne voulant pas s'en prendre au chevreau qui était devenu son compagnon et son hôte.
124. Quant aux bonnes relations qui se tissent par la vie en société, on sait que nous habituons couramment à vivre ensemble des chats, des chiens et des lièvres. Mais ce que l'expérience apprend sur les alcyons239 à ceux qui voyagent sur les mers, et notamment sur la mer de Sicile, dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Y a-t-il une seule espèce d'animaux pour laquelle la nature ait autant honoré les couches, l'enfantement, la naissance ? Les poètes nous apprennent en effet que l'île de Délos, et elle seule, qui auparavant allait à la dérive, fut fixée pour permettre à Latone d'enfanter. Mais Dieu a voulu aussi que toute la mer fût calmée, rendue ferme et aplanie, sans vagues, sans vent ni pluie, pendant que l'alcyon fait ses petits, période qui est justement proche du solstice, le jour le plus court de l'année ; et du fait de ce privilège, nous avons sept jours et sept nuits, en plein cœur de l'hiver, où nous pouvons naviguer sans danger. Les femelles des alcyons ne reconnaissent pas d'autre mâle que celui qui est le leur, et elles l'assistent toute leur vie sans jamais l'abandonner. S'il devient débile et impotent, elles le chargent sur leurs épaules, et le portent partout, le servant jusqu'à sa mort. Mais personne n'a encore pu trouver comment ni avec quoi l'alcyon fait le nid de ses petits.