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Les Essais - Livre II
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Parce qu'Antoine a fait l'amour à Glaphyre,

Fulvie m'impose de lui en faire autant !

Moi, besogner Fulvie ?

Et pourquoi pas Manius, s'il me le demande ?

Non, soyons raisonnable...

Faire l'amour ou la guerre, dit-elle.

Ah ! Plutôt perdre la vie que mon vit !

Sonnez, trompettes !

[Martial Épigrammes XI, 21]

 

(J'use ici en toute liberté de mon latin, avec la permission que vous m'en avez donnée, Madame224).

 

108. Et maintenant, ce grand corps avec tant d'aspects et de mouvements, qui semblent menacer le ciel et la terre...

Ils sont aussi nombreux que les vagues sur la mer de Libye,

Quand le sauvage Orion, l'hiver venu, s'y plonge.

Ils sont aussi drus que les épis brûlés du soleil à nouveau,

L'été dans les plaines d'Hermos ou les champs de Lycie...

Les boucliers résonnent, et la terre ébranlée frémit sous leurs pas.

[Virgile Énéide VII, vv. 718 sq]

 

Ce monstre furieux, avec tant de bras et tant de têtes, c'est toujours l'Homme, faible, malheureux et misérable. Ce n'est qu'une fourmilière mise en émoi et excitée dont...

 

Le noir bataillon s'avance dans la plaine.

[Virgile Énéide IV, v. 404]

 

109. Un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, une parole, un signe, une brume matinale, suffisent à le renverser et le jeter à terre. Frappez-le seulement d'un rayon de soleil au visage, et le voilà disparu, anéanti. Qu'on lui souffle seulement un peu de poussière dans les yeux, comme aux abeilles de notre poète225, et voilà toutes ses enseignes, ses légions, rompues, fracassées, et le grand Pompée lui-même à leur tête. Car ce fut lui, me semble-t-il, que Sertorius226 battit en Espagne avec toutes ces belles armes, qui ont aussi servi à d'autres : à Eumène contre Antigonos, à Suréna contre Crassus.

Ces grandes colères, ces terribles combats,

Une poignée de poussière les calmera.

[Virgile Géorgiques IV, 86]

 

110. Qu'on lance des abeilles à la poursuite de ce monstre armé, elles auront tôt fait de le mettre en déroute. Il n'y a pas si longtemps, les Portugais faisant le siège de Tamly, dans le territoire de Xiatime227, les habitants de cette ville apportèrent sur la muraille un grand nombre de ruches dont ils disposaient en quantité, et en chassèrent les abeilles avec du feu vers leurs ennemis si bien que ceux-ci abandonnèrent leur entreprise, ne pouvant supporter leurs attaques et leurs piqûres. Ainsi la victoire et la liberté de leur ville furent obtenues par ce secours d'un genre nouveau, et avec tant de succès qu'au retour du combat, pas une seule abeille ne manquait !

111. Les âmes des empereurs et celles des savetiers sont faites sur le même moule. Quand nous considérons l'importance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu'elles sont produites par des causes tout aussi importantes et pesantes. Mais nous nous trompons : ils sont mus et retenus dans leurs mouvements par les mêmes ressorts que nous dans les nôtres. C'est la même raison qui nous fait nous quereller avec un voisin et qui jette les princes dans la guerre. Celle qui nous fait fouetter un laquais, quand il s'agit d'un roi, lui fait ruiner une province. Il ont des désirs aussi futiles que les nôtres, mais ils ont plus de pouvoir228. De semblables désirs agitent un ciron et un éléphant.

112. En ce qui concerne la fidélité, on peut dire qu'il n'est aucun animal au monde qui soit aussi traître que l'homme. Les livres d'histoire racontent comment certains chiens ont cherché à venger la mort de leur maître. Le roi Pyrrhus ayant rencontré un chien qui montait la garde près d'un homme mort, et ayant entendu dire que cela faisait trois jours qu'il était là, donna l'ordre d'enterrer le corps et emmena ce chien avec lui229. Mais un jour qu'il assistait aux présentations d'ensemble de son armée, le chien aperçut les meurtriers de son maître, courut vers eux avec force aboiements et en grande colère, fournissant ainsi le premier indice qui mit en route la justice, et lui permit de tirer vengeance de ce meurtre peu de temps après. Le chien du sage Hésiode en fit autant, quand il confondit les enfants de Ganistor de Naupacte, meurtriers de son maître. Un autre chien, gardien d'un temple d'Athènes, ayant aperçu un voleur sacrilège qui emportait les plus beaux joyaux, se mit à aboyer contre lui tant qu'il pouvait. Mais les gardiens ne s'étant pas réveillés pour autant, il se mit à le suivre, et, le jour s'étant levé, se tint alors un peu plus loin de lui, mais sans jamais le perdre de vue. Si l'homme lui offrait à manger, il n'en voulait pas, mais faisait fête de la queue aux passants qu'il rencontrait, et acceptait de leurs mains ce qu'ils lui donnaient. Si son voleur s'arrêtait pour dormir, il s'arrêtait aussi au même endroit. L'histoire de ce chien étant parvenue aux gardiens du temple, ils le suivirent à la trace, questionnant les gens sur son poil, et le retrouvèrent enfin dans la ville de Cromyon230, avec le voleur qu'ils ramenèrent à Athènes, où il fut puni. Et les juges, en reconnaissance de sa bonne conduite, attribuèrent sur le Trésor Public une mesure de blé pour la nourriture du chien, et prescrivirent aux prêtres d'avoir soin de lui. Plutarque raconte cette anecdote comme une chose très connue et qui serait arrivée à son époque.

113. Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons bien besoin de remettre ce mot en honneur), ce seul exemple y suffira231. Appion raconte cette histoire en disant qu'il en a été lui-même le spectateur. « Un jour, dit-il, comme on offrait au peuple de Rome le plaisir de voir combattre de nombreuses bêtes sauvages venues de pays lointains, et principalement des lions d'une taille extraordinaire, l'un d'entre eux, par son comportement furieux, la grosseur et la force de ses pattes, ses rugissements altiers et effrayants, avait attiré sur lui l'attention de toute l'assistance. Parmi les esclaves qui furent offerts au peuple dans ce combat de fauves, il y avait un certain Androdus de Dace, qui appartenait à un noble romain de rang consulaire232. Le lion l'ayant aperçu de loin, s'arrêta d'abord tout net, comme frappé d'étonnement, puis s'approcha tout doucement, calmement et paisiblement, comme s'il cherchait à le reconnaître. Cela fait, et convaincu de ne pas se tromper, il commença à agiter la queue comme font les chiens qui font fête à leur maître, à lécher les mains et les cuisses de ce pauvre malheureux glacé d'effroi et prêt à défaillir. Mais devant l'attitude bienveillante du lion, Androdus reprit ses esprits ; il osa le regarder et, l'ayant examiné, le reconnut : c'était un spectacle singulier et plaisant de voir les caresses qu'ils échangeaient ! Et le peuple ayant poussé des cris de joie, l'empereur fit appeler cet esclave pour en apprendre les raisons d'une aventure aussi étonnante. Il lui raconta alors cette histoire, inouïe et extraordinaire :

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